jeudi 23 octobre 2008

AMOUR COURTOIS: L’audace des troubadours


"fin amor", amour courtois, Troubadours


Au XIIe siècle naît en Languedoc, Auvergne, Limousin et Provence le grand élan de l’amour courtois.

Avec sa conception très originale de la relation amoureuse, la « fin’amor ».


Dans l’opulence des grandes cours du Midi d’un XIIe siècle inspiré, des poètes-chanteurs vont se mettre au service d’un nouvel ordre amoureux : la « fin’amor ».

Amour raffiné, amour quête d’absolu, à jamais insatisfait puisqu’il exclut l’acte charnel.

La poésie du trobar, poésie libre, se déclame et se chante, s’organise en école, au rythme d’une étonnante mutation sociale. Les inventeurs - trobadors - vont propager leurs idées dans toute l’Europe à travers leurs interprètes, les joglars, et investir tous les domaines. Ils chantent leur Dame, mais critiquent aussi les rois, fustigent l’Inquisition.

Ce grand vent libertaire donne naissance - et ce n’est pas le moindre de ses mérites - à une vision nouvelle de la femme, en rupture avec le passé : la chair impure, la peur de la féminité s’estompent pour quelques siècles. Sous l’influence de cette éducation sentimentale, la tentatrice, l’Eve fatale, la femme objet sexuel est transcendée : elle devient maîtresse raffinée. La domna, la Dame de noble lignée, se fait inspiratrice, muse.

Le projet de l’amour courtois est lumineux : « Plaire aux dames et les conquérir avec des mots, inventer les vers de la séduction avec les sous-entendus les plus imagés » (Gérard Zuccheto).
La fin’amor - c’est là que s’épanouit son chant lyrique, en partie influencé par l’ambiance cathare - se veut sublimation du désir, inachèvement de la conquête, idéalisation de l’amour charnel.

L’amor, c’est l’éros supérieur qui transcende et élève l’âme. Il suppose chasteté. « E d’amor mou castitaz » (« D’amour vient chasteté »), chante le Toulousain Guilhem Montanhagol, auquel la Dame inspire une véritable exaltation mystique.


Ce « jeu subtil avec le désir contrarié » (Pierre Bec) s’appuie sur les leys d’amor, lois d’amour parfaitement codifiées qui reposent sur la joi (extase, allégresse, bonheur, jouissance), la cortezia (qui consiste à courtiser, honorer, se montrer gracieux) et la mezura (mesure, longue patience, ce qui purifie le désir).


Pudeur des sentiments certes, mais crudité des termes qui ne choque pas dans une époque dénuée de puritanisme bourgeois :
« Jamais par amour du con/
je n’ai demandé son amour à ma Dame/
mais bien pour sa fraîche couleur/
et sa bouche souriante/
car je trouverais assez de cons/
auprès de bien des femmes si je leur demandais/
c’est pourquoi je préfère la bouche que je baise souvent/
au conin qui tue le désir... », poétise Raimont Rigaut.


Pour les amants courtois, l’amour est-il dans la joi du désir plutôt que dans la joi de l’assouvissement ? Qu’à cela ne tienne, la Dame va mettre son amant à l’épreuve d’un rite suprêmement tentateur, l’asag, pour éprouver la loyauté de son amour. Selon René Nelli (*), dans cette « cérémonie conforme à l’usage », l’amante va le convier à son bain ou l’inviter à s’étendre nu auprès d’elle. Rappelons qu’au Moyen Age le nu en soi n’est pas impudique, et bien connu est l’aspect convivial du bain privé. Dans l’asag, le bain donne accès au corps de la Dame tant désirée, qui devient objet de rêve érotique.

C’est aussi un lieu de rendez-vous amoureux dont on trouve trace dans « Flamenca », le plus beau roman d’amour occitan du xiie siècle.
« Puisse- t-elle de corps non d’âme/
Me recevoir en secret dans sa chambre », rêve le troubadour Arnaut Daniel. Mais l’amant devra se suffire de reposer sur « le coussin [de ma poitrine] et de recevoir un bais amoros [baiser d’amour], s’enflamme la charmante comtesse de Die, pourvu seulement que vous me promettiez d’abord par serment de ne faire que ce que je voudrai ».

Des échanges sensuels, oui, mais toujours continents.
Si, dans cette épreuve, l’« union des coeurs » triomphe de celle des corps, l’amant, « mis au rang de preux », reçoit en gage d’amour un anneau d’or. Cette union sacrée se révèle indissoluble, la Dame règne sur son coeur et sur son âme. Le poète lui jure une éternelle fidélité, en vassal amoureux. La joi des troubadours ne dura, selon l’expression fleurie des Languedociens, que « le temps d’un déjeuner de soleil ».

A la fin du XIIIe siècle, l’Eglise rejetait la doctrine de l’amour courtois, selon elle incompatible avec le christianisme. Mais ce qu’elle voulut proscrire parce qu’elle lui échappait, c’est toute la subtilité d’un attachement à la fois affectif, érotique et spirituel, là où l’Eglise ne reconnut jamais que le dichotomique désordre libertin/ordre conjugal.
Florence Quentin est diplômée d’égyptologie. Journaliste et écrivain, elle a participé au recueil « Egyptes, de l’Ancien Empire à nos jours » (Maisonneuve et Larose, 1997). (*) René Nelli (1906-1982), professeur de lettres à l’Université de Toulouse, écrivain et poète subtil, contribua très largement à la redécouverte de la civilisation de l’Occitanie médiévale.


Florence Quentin


Nouvel Observateur - HORS-SERIE n° 39

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