mardi 21 octobre 2008

LE THÈME DE L’IVRESSE



















Le Coran et l’ivresse
De mise en garde en mise en garde sur les méfaits de l’alcool, le Coran a fini par interdire purement et simplement toute boisson alcoolisée. Mais Dieu promet aux croyants vertueux une boisson paradisiaque évoquée à maintes reprises dans de nombreux versets coraniques.
• XXXVII,
45. On fera circuler parmi eux une coupe toujours jaillissante
46. blanc délice pour les buveurs
47. qui jamais n’entête ni ne fait déraisonner.
• XLVII,
15. et des ruisseaux de vin, délices des buveurs
• LVI,
17 Entre eux circuleront des échansons éternisés
18 avec des jattes, des aiguières, une coupe de jaillissement
19 qui ne leur cause ni migraine ni déraison .
• LXXVI,
5. Les vertueux boivent d’une coupe au mélange de camphre…
17. Ils y boivent d’une coupe au mélange de gingembre ;
18. une source qu’il y a là et dont le nom est Salsabîl…
• LXXVI,
21. Leur Seigneur les abreuve d’un breuvage de pureté .
• LXXVIII,
34 Des
coupes toujours remplies
35 qui ne feront entendre futilité ni menterie.
• LXXXIII,
25. On leur donne à boire d’un nectar scellé .

Ivresse mystique, ivresse profane
« Les poètes profanes lui feront signifier les plaisirs mondains et les poètes mystiques la grâce divine, l’ivresse de l’amour spirituel et la science ésotérique. »
Le vin est pour les soufis ce qui permet de réaliser l’unification et d’annuler toute pluralité phénoménale. L’égo est détruit et tout est absorbé dans l’unité.
Les soufis ont tiré parti et interprété spirituellement des versets du Coran qui parlent de boissons, de vin, de coupes, de sources et d’échansons :
La taverne peut être le lieu de réunion des soufis, comme elle peut signifier le monde entier, manifestation de l’Absolu.
L’échanson (al-sâqî) peut être Dieu versant Sa Grâce ou le mystique initié capable de la communiquer aux hommes.

Dans la poésie andalouse profane, l’ivresse est un élément fondamental dans le thème du carpe diem. Les poètes se sont chargés d’installer les assemblées promises sur terre avant la mort. Les amants partagent leurs coupes au moment des retrouvailles après la longue et dure séparation comme le feront les bienheureux unis à leur Créateur. La douceur du vin et l’ivresse qui en découle est un avant-goût de la volupté sensuelle qui suivra le moment des retrouvailles. C’est un moment de partage lors d’une fête en l’honneur du bien-aimé. Ce dernier convie parfois des commensaux de qualité pour des libations au sein d’une nature complice. Les coupes tournent à la ronde, elles chassent les ennuis et redonnent vie aux amants qui languissaient l’un de l’autre.
Dieu n’est pas toujours oublié car certains textes sont consacrés au thème du Pardon adressé au Miséricordieux. L’andalou épicurien est généreux, ilt n’hésite pas à dépenser sa fortune pour ces moments d’ivresse :
Écoute les rossignols en fête,
Ne chantent-ils pas à tue-tête :
Qu’il n’y a que les êtres doués de raison
Ne dilapident leur fortune dans la boisson ?
Comme pour les soufis sur le plan spirituel, le vin et l’ivresse sont pour les poètes profanes, le moyen de réunir ce qui était séparé. Il est d’ailleurs très difficile de distinguer le profane du sacré dans certains poèmes comme celui qui est chanté dans le mouvement final de la nawba raml al-maya.
Ce texte célèbre la fin de la séparation des amants avec des expressions sans équivoque : le bien-aimé accepte l’union et participe au madjlis de l’amant.
(...) Le feu du vin embrase nos sens.
Dans l’assurance de la paix du Seigneur.
Echanson, verse moi à boire dessous les frondaisons ;
Verse moi à boire ainsi qu’à mes amis.
Il n’est doux de boire qu’au milieu de ses frères.(...)
Seigneur réunis moi à ceux que j’aime,
Rétablis notre unité perdue !
La vie n’a de sens que dans la présence de l’amour.(...)

Qu’il est doux de se retrouver dans l’unité de l’amour(...)
Réunis moi, Seigneur à ce que j’aime,
Reforme, Seigneur, le monde de mon amour.
La vie ne mérite d’être vécue qu’au son du luth et des chants.
L’absence est enfer et la présence paradis.

On retrouve dans ce poème le thème de la réunion spirituelle où les disciples sont ensemble pour recueillir le savoir que le shaykh va leur dispenser. La coupe symbolise l’esprit du maître et le vin son savoir. L’union s’établit entre Dieu, le shaykh et les murîd-ûn.
L’interdiction de consommer le vin et de rechercher l’ivresse n’est pas toujours clairement formulée. Elle apparaît liée à l’acharnement des ennemis de l’amour à poursuivre de leurs blâmes et de leurs reproches les amants. Mais ceux-ci ne renoncent ni à l’amour, ni à l’ivresse comme on peut le constater dans ce zadjal :
Yuqâl lî tub (maya)
On me dit : Repens-toi ! Repens-toi !
En vérité, je suis victime d’un déni de justice.
Dites-moi comment me repentir,
Quand boire et aimer m’occupent tout entier.
Pourquoi, bonnes gens, me reprochez-vous ma conduite ?
Je ne connais rien de mieux, rien de plus agréable qu’une coupe pleine,
Avec des convives choisis, au milieu d’échansons et de musiciens.
Le vin est mon mal, ma servitude, le sommeil de ma raison.
Dites-moi comment me repentir,
Quand boire et aimer m’occupent tout entier.

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