jeudi 29 janvier 2009

Conférence au Forum des savoirs de l'Atrium de Chaville (1)















Mihrab de la Grande mosquée de Cordoue.


À la suite de mes deux conférences sur la littérature andalouse au Forum des savoirs de l'Atrium de Chaville (92) des 22 et 29 janvier, je suis heureux de communiquer à ceux qui y ont assisté un certain nombre de textes dont je me suis servi. Le premier d'entre eux concerne Ibn Shuhayd. Voici sa biographie ainsi que quelques extraits de ses poèmes traduits par Henri Pérès dans son ouvrage: La littérature andalouse en arabe classique au 11e siècle.

Ibn Shuhayd (992-1035)

Abû ‘Âmir Ibn Shuhayd Né à Cordoue en 992 est homme de lettres et poète de la lignée aristocratique arabe des omeyyades, fils d'un ministre d'al-Mansûr (Almanzor).
Il reçut la formation nécessaire au bon fonctionnaire : composer des vers, écrire des lettres officielles dans le style de l’époque. Mais il n’exerça la fonction de ministre que pendant une courte période.
Il s’enfuit de Cordoue puis y retourna et se mit au service d’al-Mu‘tadd (418-1027). Il resta dans l’entourage des Djawharides qui avaient pris le pouvoir dans la capitale jusqu’à sa mort le 11 avril 1035.

Il est l'auteur d’un petit chef d’œuvre : le célèbre traité "Risālat al-tawābi' wa-l-zawābi" (Épitre des génies, vers 1013-17). Cette œuvre de jeunesse est un recueil anthologique des poètes arabes précédents et de ses propres poèmes. C’est un ouvrage sur l'influence et l'inspiration poétiques, où il invite le lecteur à un voyage parodique et plein d'humour sur le thème de l'inspiration poétique. L'épitre des génies est considérée comme l'une des œuvres maîtresses de la littérature andalouse, tant par son contenu que par sa manière et par son originalité particulière.

Dans le prologue, Ibn Shuhayd prétend que n’ayant pas pu achever une pièce en vers, il vit apparaître un génie qui lui proposa de l’aider. Celui-ci le conduisit dans la vallée des génies où les protecteurs des grands hommes de lettres du passé jugent des fragments qu’il a composés lui-même.
Dans le 1er tableau, il l’emmène dans la vallée où demeurent les génies des plus grands poètes du passé (Imru’ al-Qays et al-Mutanabbi) qui lui accordent leur idjâza c’est-à-dire l’autorisation de poursuivre sa carrière littéraire.
Dans le 2e tableau, ce sont les protecteurs des grands prosateurs (al-Djâhiz et ‘Abd al-Hamîd Ibn Yahya) qui lui reprochent d’user de la prose rimée mais lui donnent la licence d’écrire. Dans la dernière partie, il est pris comme arbitre par un groupe d’ânes et de mulets poètes qui représentent des personnalités contemporaines.

En poésie l’ambition d’Ibn Shuhayd est de dépasser les modèles orientaux – surtout al-Mutanabbi- en faisant appel à l’inspiration et en rejetant l’imitation servile. Il excelle dans la description, traite l’amour avec beaucoup de finesse et se montre réservé dans les louanges comme tout noble qui se respecte.

Extraits

Ce qui seul m’a nui, c’est le ton badin de mes vers ;
ou plutôt cette subtilité qui fait croire que je nourris des pensées insensées
alors que j’ai l’esprit bien droit.

J’ai commis, dans le salon du roi, le même crime que d’autres,
Mais c’est mon cou qui a été orné du plus grand crime.

Il n’est en moi, que poésie solidement installée par cette passion sincère
Qui circula à travers le monde comme une perle unique.

J’exprime ce que je ressens, recherchant la beauté des idées, parfois
Et, d’autres fois, j’ajoute à la beauté un peu plus de beauté.

Si j’ai eu longtemps la réputation d’homme badin
C’est que je suis un malheureux qui n’éprouve de bonheur qu’en rythmant des paroles.

Ai-je été, parmi les amoureux, le premier homme de bon sens
dont les esprits ont été entrainés dans l’abîme
par des yeux (ensorceleurs) et des joues (qui se refusent) ?

Si j’ai eu longtemps la réputation d’homme badin,
c’est que (ces yeux et ces joues) étaient si magnifiques
Que le cœur le plus endurci ne pouvait les contempler avec résignation.


Douleur, stoïcisme et résignation
1
Le noble, quand il est touché par la faim, fait voir aux gens qu’il est rassasié
bien qu’il ait le ventre creux ;
Il renferme dans son cœur la douleur qui darde comme une flamme
Pour ne laisser apparaître sur son visage qu’une sereine gaieté.


2
Je me lamente sur mon âme et je pleure sur mon cœur ;
et quand je me sens repris par ma douleur chronique, j’ai l’idée arrétée de me tuer ;

Mais j’accepte, en toute situation, les décrets et les décisions d’Allah contre moi,
car je suis persuadé de leur équité.

Je passe mes journées assis dans la maison où le destin me retient prisonnier à cause de l’infirmité d’une jambe dont la maladie a affaibli le pied.

Qui fera parvenir (ce message) aux hommes :
« votre frère est victime d’une attaque hideuse dont on n’a jamais vu la pareille. »

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