lundi 3 août 2009

STRUCTURE DE LA BALAGHA de Ahmed ISMAILI


Voici un article fort intéressant sur la Balagha arabe tiré de
"RHETORIQUE GRECQUE ET LA BALAGHA" de Ahmed ISMAILI. Nous en publions la IIIe partie.




La rhétorique arabe se répartit en trois composantes
dont
chacune se divise en plusieurs éléments. On distingue :
1. Le Bayan (littéralement : « clarté ») composé de cinq grandes
figures :
1.1. Le tachbih (comparaison)
1.2. L’iti'âra (métaphore).
1.3. Le majaz mursal (métonymie)
1.4 .Le majaz 'aqli (constitue dans bien des cas des figures qui
n’ont pas d’équivalent en rhétorique européenne.)
1. 5. La kinaya (périphrase )
2. ' Ilm al ma' âni (littéralement : « science des idées »), porte sur
les phénomènes suivants où il s’agit de syntaxe et de pragmatique :
2.1. Le khabar (ou énoncé constatif) où l’on peut juger de
l’authenticité de l’affirmation du sujet parlant en vertu de sa
conformité ou non conformité au réel.
Ex : Il pleut.
2.2 Al incha' (ou énoncé performatif) : on ne peut certifier de
l’authenticité ou de la fausseté des assertions de l’interlocuteur. Ex :
Debout ! Crie de toutes forces le nom de Layla
Vante sa beauté
Oublie les moeurs et la pudeur.
Cela prend donc l’aspect d’un conseil, d’un ordre, etc.
On relève d’autres phénomènes analysés au niveau des ma' âni :
l’interrogation, le souhait, le vocatif, la restriction, la conjonction, la
disjonction, la concision, le pléonasme et l’harmonisme.
3. 'ilm al badi' (Sciences des ornements) : étudie les
embellissements. Elles se répartissent en figures de pensées et en
figures de mots.

3.1. Figures de pensée :
3.1.1. La tawriyya (ou syllepse oratoire) : employer un mot à
double sens, l’un direct et évident, l’autre éloigné et voilé :
Lillahi inna chahda ba’da firaqihimu /Ma ladda li, fassabru kayfa
yatibu ?
(Grand Dieu, le nectar n’a certes plus de goût pour moi après notre
séparation ; comment pourrais-je prendre goût à l’endurance ?)
On a affaire ici à un jeu de mots. En effet, le terme sabr a deux
sens : « endurance » et « suc d’une plante amère ». L’allusion à ce
dernier sens est indiquée dans cet exemple par opposition au mot
chahd.
2.3.1.2 La muqabala (ou parallèle) :
Tu les aurais cru éveillés alors qu’ils dormaient (Coran,
XVIII, 17/18)
2.3.1.3. Husn atta'lil : figure qui consiste à expliquer un
phénomène donné en faisant appel volontairement à des
interprétations sans lien avec les causes évidentes de ce phénomène.
Ex :
Tantôt la lune se dévoile
Tantôt la lune se voile
Intimidée par ton visage
Elle se drape dans les nuages
2.3.1.4. Ta'kid al madh bima yuchbihu addam (Astéisme) :
on vante ou on encense une personne en faisant semblant de la
désavouer.
2.3.1.5. Ta' kid addam bima yuchbihu al madh (Ironie)
2.3.1.6. 'Uslub al hakim (littéralement : " le procédé du
sage") : cela consiste à entamer un sujet auquel le
destinataire ne s’attendait pas, autrement dit à
répondre à une question qui n’a pas été posée ; ou à
donner au discours de l’interlocuteur un sens
différent de celui qu’il visait. On essaie ainsi de lui
faire comprendre qu’il aurait dû poser telle question
ou exprimer telle idée.
Ex : Un vieillard répond à un jeune homme qui voulait savoir quel
était son âge : « Je me porte à merveille ! »


2.3.2. Figures de mots :
2.3.2.1. Le Jinas (ou antanaclase) : On utilise deux mots
phonétiquement similaires, mais sémantiquement différents :
paronymie, homonymie, homophonie. Ex :
Ammâ lyatima falâ taqhar, oua ammâ sâ’ila falâ tanhar
L’orphelin, ne le brime donc pas ! Le mendiant, ne le
repousse donc pas ! (Le Coran, XCIII, 9/10)
2.3.2.2. L’Iqtibas : On introduit dans un énoncé un passage
du Coran ou du hadith (parole du Prophète) sans en préciser
l’origine.
2.3.2.3. Le saj' (ou assonance) : On reproduit
continuellement certains sons en fin de phrases.
On s’aperçoit ainsi que la balâgha a une forme beaucoup
moins tentaculaire que la rhétorique européenne. Elle s’avère en
conformité avec une partie de l’élocution. En effet, rien dans la
balâgha ne correspond aux genres judiciaire et délibératif, ni aux
quatre parties : invention, disposition, mémorisation et action.
D’ailleurs, par opposition aux rhétoriciens occidentaux comme
Démosthène qui affirmait : « La première qualité de l’orateur est
l’action, la seconde est l’action et la troisième est l’action », de
nombreux théoriciens arabes, tels que al Jahiz par exemple,
considèrent qu’un bon orateur ne fait jamais appel aux gestes pour
manifester sa pensée et ses sentiments.
En définitive, ce qui demeure relativement semblable, ce sont
les figures. La divergence entre les deux systèmes se situe ainsi sur
le plan du cadre théorique, mais également celui des finalités. Cela
ne manque pas de refléter l’univers où les deux traditions ont
évolué.
Néanmoins, les rhétoriciens arabes ont pu forger un outil
d’analyse d’une grande finesse. Ils attirent l’attention en particulier
sur la pluralité des significations d’un même énoncé, et notamment
les significations implicites.

IV. L’IMPORTANCE DU CONTEXTE

En guise de conclusion, nous dirons que la seconde partie de
la rhétorique arabe, 'ilm al mâ'ani, constitue une composante
originale à mettre en relation avec la pragmatique dans le sens
moderne du terme. C’est une méditation qui porte sur le langage et
son fonctionnement.
En vertu du contexte extralinguistique, une phrase de
structure interrogative peut servir à donner un ordre, exprimer un
désir ou un reproche. Ainsi, pour les rhétoriciens arabes, l’analyse
grammaticale est imparfaite puisqu’elle elle se borne à décrire les
aspects formels de la phrase. Plus encore, la balâgha se fixe
comme objectif d'examiner le lien qui s’établit entre la structure de
l’énoncé et la stratégie discursive du sujet parlant. Elle met en
lumière l’adéquation du discours à la situation d’énonciation et tient
compte de la nature des relations existant entre le locuteur et le
destinataire. Elle prend en considération les éléments situationnels
liés à l’énoncé. Ce qu’on pourrait appeler « dimension
pragmatique » bénéficie ainsi d’une place centrale dans la réflexion
rhétorique arabe.
La balâgha constitue donc une linguistique d’énoncés et non
une grammaire de phrases. Elle vise à prendre en charge l’énoncé
transphrastique. En effet, le texte coranique que les premiers
rhétoriciens arabes s’efforcent d’interpréter, est examiné dans son
intégralité. Les diverses parties de ce message entretiennent entre
eux des rapports fort variés : thématiques, structurels, etc.

Ahmed ISMAILI
Meknès (Maroc
BIBLIOGRAPHIE:
AL JAHIZ, Al bayâne wa attabyine, Beyrouth, 1968.
AL HACHIMI, M., Jawâhir al balâgha, Le Caire, 1960.
BENCHEIKH, Jamal Eddine, Poétique arabe, Ed. Anthropos, Paris,1975.
DAYF, Chawqi, Al balâgha, tatawwur wa târikh (Histoire de la
rhétorique arabe), Le Caire, 1977.
EL OUALI, Mohamed, Al ‘isti’âra fi mahattât yûnâniyya wa
‘arabiyya wa gharbiyya, Dar al Aman, Rabat, 2005.

Et aussi une manière poétique originale de parler de toutes ces figures:

Rhétorique bilingue du désir en 7 questions

Où l’on voit le Grammairien et le vieux maître soufi esquisser une rhétorique du désir.

- Dis-moi le Grammairien comment nommes-tu le cas où l’on ne sait
Si amour veut dire amour ou Amour ?
- Antanaclase ou ce que les livres arabes nomment « Tardid »
- Comment dit-on lorsqu’amour veut dire plutôt
Amour qu’amour ?
- Syllepse, ce que les livres arabes nomment « Tawria »
- Dis-moi le Grammairien comment dit-on
D’un désir qui prête son nom à un autre qui n’en a pas ?
- Catachrèse, ou la « kinaya » arabe, un de ses cas probables
- Et lorsque par un cheveu on entend chevelure ?
- Synecdoque ou un cas du « majaz » arabe
Qui est bien plus que métonymie, souvent trope
- Et lorsque par la chevelure on entend un cheveu ?
- Synecdoque ou un des cas du « majaz » arabe aussi
- Comment dit-on d’un amour qui se souvient d’un autre ?
- Analepse qui pourrait aussi être un cas de « majaz » temporel
- Comment nommes-tu le cas où l’on ne peut
Dire tout son amour ?
- Aposiopèse, ou un cas de « hadhf » dit le Grammairien
Mais revois ce mot « désir »
Il a rarement éveillé mes désirs
Je lui préfère de loin celui de « chawq »
Qui porte tous les accents de la nostalgie
Qui porte la poussière de l’errance
Qui suggère le bain de l’arrivée
Qui a la peau de l’agneau,
La flûte du berger
Les crocs du loup
Et il nous manque les traits et les couleurs
Pour tout dire de la houle et du silence.
Poème de Jalel el Gharbi

origine de ce texte: http://jalelelgharbipoesie.blogspot.com

1 commentaire:

LNO a dit…

merci pour ce brillant article !