dimanche 18 août 2013

Ibn Arabi poète de l'Amour divin (2), La shahâda de Muhammad

 
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Mon entrée dans la Voie

« Je suis al-‘Arabî al-Hâtimî le frère de la magnanimité
nous avons dans la noblesse la gloire antique et illustre »



Mon entrée dans la Voie est l’œuvre du Maître de la Voie Lui-même. C’est Lui qui, dans Sa Miséricorde plaça sur mon chemin des hommes exceptionnels dont la foi m’interpella et me servit de guide. Sans eux je n’aurais peut-être jamais quitté ma djahiliyya[1]. La connaissance que j’ai acquise me fut dispensée par ces « amis intimes » de Dieu qui me permirent dès mon adolescence de distinguer la Réalité de ce qui n’est qu’illusion.

Mon oncle Abû Muhammad

L’un des premiers fut mon oncle Abû Muhammad. Plus âgé que mon père, il avait un fils qui lui donnait beaucoup de soucis. Même si à cette époque je n’étais pas un ange non plus, mon cousin dépassait vraiment les bornes. C’était un bon vivant qui ne refusait aucun de ces délices que la vie offre à un jeune homme de son âge. Il était célèbre dans les tavernes de Séville où il dépensait tout ce qu’il avait dans la boisson et la fréquentation des danseuses. Il n’y avait pas de soir où il ne rentrait pas complètement ivre déclamant à tue-tête des vers licencieux d’Abû Nuwâs. 

Amateur de poésie, il usait de son charme et de ses dons pour séduire toutes les belles qu’il rencontrait. Tant qu’il ne s’agissait que de qiyân[2], cela passait encore,  mais il allait aussi exercer ses dons de séducteur dans les quartiers où résident des familles respectables. Combien de fois ne l’a-t-on pas surpris dans l’enceinte de demeures de hauts fonctionnaires faisant la cour à leurs filles ou à leurs femmes. Seule la position qu’occupait mon père au Palais lui permit d’échapper plus d’une fois à la bastonnade ou à l’emprisonnement.
Mon oncle qui supportait très mal la conduite de son fils avait fini par désespérer. Il avait beau le sermonner, mais en vain. Aussi résolut-il de s’en remettre à Dieu et je me souviens l’avoir entendu un jour à la fin de sa prière élever un du‘â’[3]. Tendant ses deux mains vers le ciel, le vieil homme prononça ces paroles que je n’oublierai jamais de ma vie :
«  Seigneur ! Le poids des ans a alourdi mes épaules, mais, grâce à Ton soutien, je supporte les affres de la vieillesse ! À quatre-vingts ans, je peux encore faire mes ablutions et prosterner mon visage devant Toi cinq fois par jour ! Cependant, malgré la tolérance et l’amour dont Tu as nourri mon cœur, je suis devenu incapable de supporter les frasques de mon fils ! Si sa conduite ne nuisait qu’à moi ou à sa pauvre mère, je l’aurais sans doute supportée, mais elle salit le nom de toute notre grande et noble famille. Il  met mon frère, qui est pourtant la bonté même, dans une situation très gênante. Seigneur, Tu es Celui qui guide et Celui qui égare ! Aussi, je te supplie de le remettre sur la voie droite ou alors rappelle-le à Toi ! »
il resta un moment silencieux et immobile comme s’il attendait une réponse, puis il mit sa tête entre ses mains et se mit à sangloter comme un enfant. Très gêné par la situation, j’essayai de m’éclipser avant d’être vu, mais à peine avais-je tourné les talons que je l’entendis m’appeler :
-       Muhammad, mon fils, ne t’en vas pas, viens !
-       Je pensais que tu n’avais pas encore terminé ta prière, mon oncle ! Répondis-je, encore troublé par ce que je venais d’entendre.
-       Mon garçon, va dire à mon frère de ne plus se préoccuper de mon fils car il va bientôt mourir et nous serons débarrassés de lui !
Ces paroles me bouleversèrent ; j’avais beau reconnaître que mon cousin était un dévoyé et que ses extravagances nuisaient à la position de mon père auprès de l’Émir, mais je ne pouvais comprendre qu’on puisse souhaiter la mort de son fils !
Alors, comme s’il venait de lire dans mes pensées, il ajouta :
-        Je comprends ton étonnement mon fils, mais telle est la décision du Créateur et non l’accomplissement du désir de la créature ! tu diras aussi à ton père que je survivrai quarante-deux jours à mon fils puis je le rejoindrai dans la mort ! »
Quand je revis mon père, je lui rapportai les paroles de mon oncle mot pour mot. Il reçut le message avec une apparente indifférence pour ne pas laisser paraître son émotion, mais je lus sur son visage une immense tristesse car il aimait beaucoup son frère surtout depuis ces dernières années. Au moment de quitter mon père, je ne pus m’empêcher de me retourner vers lui et lui demandai :
-       Père, pourrais-tu  proférer à mon égard une pareille malédiction, si je me conduisais mal moi aussi ?
-       Jamais , mon fils, même si ta conduite est loin de correspondre à mon attente !
Je reçus ses paroles à la fois comme la preuve d’amour que j’attendais, mais aussi comme un avertissement qui me toucha profondément.
Quelque temps plus tard mon cousin mourut brutalement. Il fut ramené à la maison paternelle par deux de ses compagnons habituels de débauche. Il était sans connaissance et respirait à peine. Son père remercia les deux compères de son fils, mais ne leur posa aucune question. À l’aube, dans un sursaut ultime, mon cousin émit une longue plainte comme celle d’un réprouvé qui demande le pardon, puis il rendit  l’âme. Quand je revis mon oncle après l’enterrement pour lui faire part de mes condoléances, il me dit avec un air presque détaché :
-       C’est mon tour bientôt, à Dieu nous appartenons et à Lui nous retournons !
Je compris alors que la mort de son fils venait de déclencher le redoutable compte à rebours dont il m’avait parlé. Et il en fut ainsi, car il mourut comme il l’avait annoncé quarante-deux jours après mon cousin.
La nuit de sa mort, après la prière de la nuit, il était étendu, au repos, le visage tourné vers la Mecque comme s’il était déjà dans la tombe. Son hernie avait beaucoup enflé. Nous voulûmes rester près de lui, mais il nous dit :
-       Rassurez-vous, vous pouvez aller dormir, je me sens mieux !
Nous allâmes nous coucher, mais à l’aube je me rappelai ce qu’il m’avait dit un jour :
« Mon fils, de Son trône, Allâh envoie un vent qui souffle au Paradis et qui, à l’aube, descend du Paradis, de sorte que chaque vrai croyant le respire chaque jour ! »
Ces paroles m’avaient incité plus que tout à ne plus manquer cette heure sublime où les souffles du Royaume Céleste visitaient notre monde et apportaient aux croyants les parfums subtils de leur future Patrie. Je humai alors longuement l’air frais qu’embaumaient les senteurs enivrantes des orangers et des citronniers en fleurs. Il me sembla alors que la brise était chargée ce jour-là d’effluves totalement nouvelles. Je fus pris alors de l’envie d’aller voir comment se portait mon oncle. Je trouvai sa femme à son chevet :
-       Dieu Seul est éternel, mon fils, ton oncle vient de nous quitter à l’instant ! il m’a fait un geste de la main comme pour m’inviter à respirer quelque chose, puis il a dit :
« C’est la plus belle heure pour rejoindre la Demeure éternelle, ne sens-tu pas les parfums des jardins d’Éden ? Il n y a pas d’autre Dieu que Lui et Muhammad est Son Envoyé ! » puis il laissa retomber sa tête toujours tourné vers la qibla[4].
Mais ce qui me surprit le plus dans sa mort, c’est l’étrange métamorphose qui s’opéra dans son corps. Quand nous le deshabillâmes pour le purifier, nous nous aperçumes que son hernie avait complètement disparu. Sa peau était devenue tout à fait normale. Je fus émerveillé qu’Allâh eût ainsi couvert son infirmité. Je n’ai plus eu alors de doute sur sa sainteté. Je demandai à mon père ce qu’il savait de la piété de mon oncle, il me fit alors le récit de l’incident  qui changea totalement la vie de mon oncle.
« Il y a trois ans de cela, ton oncle remplaçait une de ses connaissances à la boutique que ce dernier possédait et où il venait toujours s’asseoir pour bavarder. Un jeune homme s’approcha de lui et le prenant pour le propriétaire de la boutique, lui demanda des graines en les désignant par un nom qui fit rire mon oncle. Quand le jeune homme lui demanda ce qui le faisait rire, mon oncle répondit :
-       C’est ton ignorance car tu n’as pas su nommer ce que tu cherches !
-       Ô mon oncle, lui répondit le jeune homme, mon ignorance en cette matière ne sera pas un mal aux yeux du Créateur, tandis que ton insouciance vis-à-vis d’Allâh te causera grand mal si tu t’obstines à t’opposer à Lui malgré ton âge avancé »
Ton oncle, pousuivit mon père, prit cet avertissement à cœur ; il se mit au service du garçon et entra par lui dans la Voie.
Le récit de mon père confirma ainsi la sainteté de mon oncle qui me fut révélée par sa mort.

Tous droits réservés: Saadane Benbabaali
Ibn Arabi ou le poète de l'amour divin (à paraître)



[1] Période d’ignorance du monothéisme chez les Anciens arabes avant la Révélation coranique.
[2] Esclaves-chanteuses ou musiciennes.
[3] Prière par laquelle le musulman s’adresse à Dieu pour obtenir une faveur ou écarter un malheur.
[4] Direction de la Kaaba vers laquelle les Musulmans se tournent au moment de la prière.
[5] Lieu où se tient l’imam qui dirige la prière

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