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vendredi 23 octobre 2009

L'art de l'amour au Moyen Âge

Un excellent livre bien documenté
et une véritable initiation
à l'art représentatif
lié au thème de l'amour courtois.

jeudi 23 octobre 2008

Les écrits des trobairitz par Lori-Anne Théroux-Bénoni, Université Concordia



"fin amor", amour courtois, Troubadours



INTRODUCTION
Les trobairitz, ou femmes troubadours, composèrent, entre 1150 et 1250, des poèmes en réponse à ceux des troubadours. Leurs écrits, qui sont conservés dans des manuscrits catalans, français et italiens, constituent une forme originale et marginale de la littérature féminine. Dans le cadre d'une étude voulant restituer aux femmes la place qui leur est due dans le domaine littéraire, il nous semble non seulement opportun mais aussi fondamental de faire mention des trobairitz. Afin de bien saisir l’intérêt que méritent les femmes troubadours, il importe de les
resituer dans leur contexte historique. Le présent texte effectuera donc un survol des éléments historiques pertinents avant de présenter les trobairitz et leurs écrits.

LANGUE D’OÏL ET LANGUE D’OC

Souvenons-nous qu’au Moyen Âge, dans ce qui est devenu la France, les dialectes formaient deux grandes familles : la langue d’oïl au Nord, et la langue d’oc au Sud. Répandue de façon assez homogène dans le Sud, la langue d’oc était utilisée dans une région un peu plus étendue vers le Nord que ne l’est l’Occitanie actuelle. La ligne de délimitation Nord-Sud se situait approximativement de la Rochelle à Grenoble. Cette langue vernaculaire a donc servi de support à la pensée des troubadours et des trobairitz.

Il va sans dire que la situation des femmes au Moyen Âge n’avait rien d’enviable. En effet, les mœurs étaient encore profondément ancrées dans l’attitude misogyne léguée par L’Art d’aimer d’Ovide. Cet écrit assimile la femme à un mal nécessaire dont l’homme doit savoir se départir. En effet, Ovide fait de la femme une proie pour l’homme; son Art d’aimer ressemble à un traité de cynégétique; le mouvement du désir y apparaît celui d’une traque éperdue de la femme dont le terme est la mort du désir, la trouvaille du bon "remède" qui guérira de la plaie d’amour dont la femme, à son insu, fut l’arme » (Huchet, p. 12).

Nul n’est besoin de remonter jusqu’à l’Antiquité pour trouver quelques traités proposant une image nettement péjorative de la femme. En effet, André Le Chapelain, sous le règne de Philippe Auguste (~1180), composait le De amore, traité divisé en trois livres qui avance dix-sept raisons de se tenir loin de l’amour en dressant une liste des faiblesses de la femme. André Le Chapelain suggère donc de rejeter l’amour, et du fait même la femme, dans son ensemble. Ce traité, qui s’inscrit dans la tradition ovidienne, est contemporain de l’amour courtois.

Enfin, fait qui se passe de commentaire, le droit de cuissage au XIIe siècle était encore pratique courante. Ainsi, le rôle des femmes se résumait à mettre des enfants au monde, de préférence des fils, car dans le système féodal, il y avait une étroite liaison entre l’exercice du pouvoir, la maîtrise des armes et la possession des terres. Quant au mariage, puisque l'enjeu le plus grand était la défense des seigneuries, il servait à créer des alliances politiques.

Il appert donc que la situation privilégiée des femmes nobles d’Occitanie faisait plutôt exception. Avant d’examiner les circonstances historiques qui ont entouré l’apparition des trobairitz, il faut comprendre le code de la fin’amor et la philosophie des troubadours. En effet, en comparant le genre de ces derniers à celui des trobairitz, on s’aperçoit que les femmes n’ont pas tout simplement imité le style des hommes, mais qu’elles ont créé un genre en soi.

Les hypothèses abondent sur l’origine des troubadours. La plus probable veut que ce style littéraire oral tire ses sources de la civilisation arabe, où le culte de l’amour était déjà fort développé. Quoi qu’il en soit, en Occitanie, les troubadours chantaient dans les cours afin de divertir le seigneur et ses hôtes lors des réunions mondaines. Dans leurs poèmes, ces hommes, habituellement de classe sociale inférieure à celle de la bourgeoisie, ne visaient pas l’originalité, mais plutôt la finesse, l’élégance et la complexité des formes poétiques. Probablement dans le but de s’attirer les bonnes grâces du seigneur et de sa femme, les troubadours composaient d’élogieux poèmes sur les nobles dames. Pierre Bec affirme :

C’est vraisemblablement sur l’initiative [des femmes] que la fin’amor est devenue le thème central de la poésie et de la société aristocratique. En protestant contre la tutelle du seigneur féodal et la traditionnelle discrimination dont elles faisaient l’objet, elles ont incité les poètes de cour à mettre l’accent sur la domination, au moins poétique, de la dame, et, en contrepartie, la soumission de l’homme à leur bon vouloir (p. 15).

Étant donné la situation politique relativement stable qui régnait dans le Midi, la noblesse accordait une plus grande importance au luxe et à l’art. Ces domaines relevaient directement des femmes; elles y ont imposé leurs goûts, contribuant ainsi à l’essor des jongleurs. Ces poètes vouaient à la Dame protectrice fidélité et amour éternels. De toutes les régions où il y a eu des troubadours ou des trouvères, il n’y a qu’en Occitanie que des trobairitz ont émergé. La situation des femmes y était plus favorable qu'ailleurs en Europe, et ce grâce à deux codes : le code Justinien et le code Théodosien. Le premier, rédigé entre 528 et 533 sous l'influence de Théodora, épouse de l'empereur, réduisait à l'usufruit le droit d'un homme sur la dot de son épouse. Le deuxième code, probablement introduit en Occitanie par les Wisigoths, donnait des droits égaux dans le partage des biens paternels aux fils et aux filles célibataires. À long terme, ces deux codes amenèrent d'importantes transformations. En effet, au début du Xe siècle, plusieurs femmes possédaient des fiefs, comme par exemple les comtés de Béziers, d'Auvergne, de Carcassonne, de Limousin, de Montpellier, de Nîmes, de Périgord et de Toulouse. Gardons cependant à l’esprit que le fait d'être propriétaire n'impliquait aucunement que les femmes régissaient elles-mêmes leurs domaines.

Durant les croisades, les hommes répondirent par milliers à la demande du Pape Urbain II d'aller combattre les Musulmans pour reprendre Jérusalem. Beaucoup d’hommes quittèrent donc les régions chrétiennes et nombre d'entre eux trouvèrent la mort sous l'étendard de la chrétienté. La conséquence directe de cette baisse de la population mâle fut de donner à certaines femmes le contrôle des fiefs habituellement régis par des hommes.

Le nombre des trobairitz, tout comme le nombre de leurs pièces, varie selon les auteurs, mais tous s’entendent sur les noms suivants : la Comtessa de Dia, Azalaïs de Porcairagues, Na Beiris de Romans, Na Castelosa, Clara D’Anduza, Na Tibors de Sarenom, N’Almucs de Castelnou et N’Iseut de Capion, N’Alaisina Iselda et Na Carenza, Alamanda, Garsenda de Forcalquier, Na Guilhelma de Rosers, Na Lombarda, Maria de Ventadorn, Isabèla et enfin, Dòmna H. De plus, il existe 245 écrits troubadouresques anonymes. Selon Carol Jane Nappholz, 26 d’entre eux auraient été écrits par des femmes En outre, on retrouve le nom d’une dame, Gaudairença, dont aucune ligne ne subsiste mais qui aurait, elle aussi, œuvré en tant que trobairitz.

Il y a lieu de s’interroger sur la réelle existence des femmes dont on ne possède que le prénom, Isabèla, par exemple, ou l’initiale, comme c’est le cas pour Domna H. Margaret Switten clôt la discussion en affirmant qu’il n’y a aucune raison de se questionner sur l’identité de femmes nommées dans les manuscrits si on ne le fait pas également pour les hommes troubadours.

Les trobairitz avaient plusieurs points communs. Elles vivaient toutes dans un lieu où les arts étaient cultivés avec raffinement et chacune d'elle connaissait des troubadours ou vivait en leur compagnie. Dans Las vidas dels trobadors, on leur attribue les qualités suivantes : dames nobles, cultivées, sachant «trouver», instruites, belles, de bonne réputation, courtoises et avenantes.

Ainsi, ces femmes de l'aristocratie étaient la source d'inspiration des poètes. Il y a cependant des différences notables entre les poèmes des troubadours et ceux des trobairitz. Ceci est tout simplement dû au fait que les femmes et les hommes n’écrivaient pas pour les mêmes raisons. Alors que les hommes y trouvaient un moyen d’ascension sociale (raisons professionnelles), les femmes y trouvaient tout simplement un moyen d’expression (raisons personnelles).

Les écrits des trobairitz peuvent être divisés en deux catégories, à savoir les monologues amoureux et les dialogues poétiques. La première catégorie comprend les cansós, les sirventes et les coblas, tandis que la deuxième comprend les tensons.

Les thèmes récurrents de ces écrits sont, l’amour, les soucis amoureux, le désir, le besoin de l’ami pour combler une place vacante et le caractère arbitraire du rôle qui leur est donné par le code de la fin’amors. Les écrits de femmes s'apparentent plutôt à des journaux intimes. Leur poésie, bien qu’elle respecte la forme de la poésie courtoise, n'utilise pas de clichés. C'est dans un langage direct et sans ambiguïtés qu'elles lèvent le voile sur leurs sentiments les plus intimes. La plupart des écrits de femmes sont des tensons. Alors que les hommes utilisaient cette forme poétique pour traiter de questions d’actualité, les femmes s’en servaient pour demander conseil ou présenter une situation.

Une femme troubadour fait exception en ce qui a trait au thème et au genre : il s'agit de Gormonda de Monpeslier. Celle-ci, dans un sirventes, réfute point par point une attaque du troubadour Guilhem de Figueira contre le Vatican.

LE PROBLÈME DE L’INTERPRÉTATION
Étant donnés les thèmes de ces poèmes et le niveau social des femmes qui les composaient, on ne peut aller plus loin sans poser le problème de l’interprétation. En effet, une noble dame aurait-elle chanté haut et fort son désir pour un homme, qui a fortiori, n’était pas son mari ? On suppose que ces femmes, si elles ne chantaient pas elles-mêmes leurs poèmes, les faisaient interpréter par d’autres. Il s’agit néanmoins d’une question qui demeure controversée.
LE DÉCLIN DE L’AMOUR COURTOIS

C’est vers 1210, à la suite de la croisade contre les Albigeois, qu’a pris fin ce genre littéraire qui modela à jamais la conception occidentale de l’amour. En effet, cette croisade détruisit la plupart des cours occitanes du sud de la France où se trouvaient des troubadours. De plus, l’Église, qui avait toujours été intolérante face à cette forme poétique de langue vulgaire, déclara qu’il s’agissait là d’un véhicule de l’hérésie. Les femmes, les jeunes comme les veuves, durent se marier ou se remarier avec des nobles du Nord, perdant ainsi tous les privilèges que leur accordaient les lois occitanes.

Cette période de l’amour courtois a eu un impact notoire sur la vision de la femme dans la société occidentale. En effet, les troubadours ont assimilé les femmes à la Sainte Vierge. Ainsi, la femme idéale et la femme humaine se confondent, créant le mythe de l’amour courtois, l’amour d’une femme inaccessible. La femme devient l’objet de l’amour sublime. En agissant de la sorte, les troubadours ont créé pour les femmes un espace dans lequel elles étaient libres de s’exprimer.
ÉCRITS FÉMININS FICTIONNELS
À première vue, ces écrits de femmes semblent tomber dans la catégorie que le présent corpus tente d'éviter. En effet, le but du projet de recherche est de faire sortir les femmes des genres dans lesquels elles se retrouvent trop souvent cantonnées, soit le roman et la poésie. La catégorie «écrits féminins non fictionnels» représente une classification moderne qui s'applique très bien aux écrits récents. Cependant à l'époque des trobairitz, le fait qu'une femme écrive en utilisant les thèmes de l'amour courtois était tout à fait exceptionnel. Ainsi, si l’objectif de notre recherche est de lever le voile sur les genres littéraires dans lesquels la contribution des femmes n'est pas reconnue, le travail des trobairitz nous semble tout indiqué. En effet, on fait sans cesse hommage à ces hommes qui se promenaient de cour en cour et qui chantaient des poèmes en langue vernaculaire. On fait, par contre, rarement mention des femmes dans ce genre littéraire, et ce malgré le fait qu'elles aient joué un rôle important, tant du point de vue de son apparition que de celui de son développement.

Le but étant de pallier le manque d'information accessible aux étudiants, aux chercheurs et aux amants de la littérature dans le champ des écrits féminins, ce serait donc une hérésie de passer les femmes troubadours sous silence.

Une adaptation s'impose si nous devons apposer l'étiquette «écrits féminins non fictionnels» à une époque aussi lointaine que l'époque médiévale. Ce qui, actuellement, ressemble à de banals poèmes d'amour, revêtait, au Moyen Âge, une tout autre signification. En fait, les écrits des trobairitz entrent dans la catégorie des «écritures du moi» et de la «littérature intimiste», c'est-à-dire qu'ils s'apparentent aux mémoires, aux journaux intimes et à l'autobiographie. Si l’on se base sur la définition de l’autobiographie de Philippe Lejeune, on voit bien que les écrits des trobairitz entrent dans la catégorie des «poèmes autobiographiques» (p. 14). En effet, Lejeune définit ces derniers comme une forme de langage exprimant un récit rétrospectif en vers qu’une personne réelle fait de sa propre existence en mettant l’accent sur sa vie individuelle. D’ailleurs, la narration à la première personne vient rendre encore plus tangible cet aspect autobiographique.

La poésie des trobairitz représente une fenêtre ouverte sur les femmes du Moyen Âge. Cette fenêtre s’ouvre sur la période située entre de 1150 à 1210. Leurs écrits font partie des premières manifestations de ce qu’on qualifie à présent d’écriture féminine. De par son caractère libéré, cette poésie représente un des témoignages les plus directs que nous possédions sur les préoccupations sociales et personnelles des femmes de l’époque médiévale.

Bibliographie

BALDWIN, John (1994) The Language of Sex, Five Voices from Northern France around 1200, Chicago, Chicago University Press.

BEC, Pierre (1995) Chants d’amour des femmes-troubadours, Paris, Stock/Moyen Âge, 1995.

BOGIN, Meg (1976) The Women Troubadours, New York, Paddington Press Ltd.

BOUTIÈRE, Jean et A.-H. SCHUTZ (1950) Biographie des troubadours, Paris, Didier.

BRIFFAULT, Robert (1974) Les troubadours et le sentiment romanesque, Genève, Slatkine reprints.

CALLAHAN, Anne « The trobairitz » (c. 1170-1260), pp.493-502, dans MARTIN SARTORI, Eva et Dorothy WYNNW ZIMMERMAN, éd. (1991) French Women Writers, A Bio-Bibliographical Source Book, Westport, Greenwood Press.

EGAN, Margarita (1985) Les vies des troubadours. Paris, Union Générale.

HUCHET, Jean-Charles (1987) L’amour discourtois, La fin’amors chez les premiers troubadours, Toulouse, Éditions Privat.

JEANROY, Alfred (1974) Anthologie des troubadours : XIIe-XIIIe siècles, Paris, A. G. Nizet.

LEJEUNE, Philippe (1975) Le pacte autobiographique, Paris, Éditions du Seuil.

MARROU, Henri Irenée (1961) Les troubadours, par Henri Davenson [pseud.] Paris, Editions du Seuil.

MARTIN SARTORI, Eva et Dorothy WYNNW ZIMMERMAN, éd. (1991) French Women Writers, A Bio-Bilbiographical Source Book, Westport, Greenwood Press.

CALLAHAN, Anne « The trobairitz » (c. 1170-1260), pp.493-502).

NAPPHOLZ, Carol Jane (1994) Unsung Women : The Anonymous Female Voice in Troubadour Poetry, New York, Peter Lang Publishing.

Tomaryn Bruckner, Matilda, Laurie SHEPHARD, et Sarah WHITE (1995) Songs of the Women Troubadours, édition et traductions, New York, Garland Publishers.

AMOUR COURTOIS: L’audace des troubadours


"fin amor", amour courtois, Troubadours


Au XIIe siècle naît en Languedoc, Auvergne, Limousin et Provence le grand élan de l’amour courtois.

Avec sa conception très originale de la relation amoureuse, la « fin’amor ».


Dans l’opulence des grandes cours du Midi d’un XIIe siècle inspiré, des poètes-chanteurs vont se mettre au service d’un nouvel ordre amoureux : la « fin’amor ».

Amour raffiné, amour quête d’absolu, à jamais insatisfait puisqu’il exclut l’acte charnel.

La poésie du trobar, poésie libre, se déclame et se chante, s’organise en école, au rythme d’une étonnante mutation sociale. Les inventeurs - trobadors - vont propager leurs idées dans toute l’Europe à travers leurs interprètes, les joglars, et investir tous les domaines. Ils chantent leur Dame, mais critiquent aussi les rois, fustigent l’Inquisition.

Ce grand vent libertaire donne naissance - et ce n’est pas le moindre de ses mérites - à une vision nouvelle de la femme, en rupture avec le passé : la chair impure, la peur de la féminité s’estompent pour quelques siècles. Sous l’influence de cette éducation sentimentale, la tentatrice, l’Eve fatale, la femme objet sexuel est transcendée : elle devient maîtresse raffinée. La domna, la Dame de noble lignée, se fait inspiratrice, muse.

Le projet de l’amour courtois est lumineux : « Plaire aux dames et les conquérir avec des mots, inventer les vers de la séduction avec les sous-entendus les plus imagés » (Gérard Zuccheto).
La fin’amor - c’est là que s’épanouit son chant lyrique, en partie influencé par l’ambiance cathare - se veut sublimation du désir, inachèvement de la conquête, idéalisation de l’amour charnel.

L’amor, c’est l’éros supérieur qui transcende et élève l’âme. Il suppose chasteté. « E d’amor mou castitaz » (« D’amour vient chasteté »), chante le Toulousain Guilhem Montanhagol, auquel la Dame inspire une véritable exaltation mystique.


Ce « jeu subtil avec le désir contrarié » (Pierre Bec) s’appuie sur les leys d’amor, lois d’amour parfaitement codifiées qui reposent sur la joi (extase, allégresse, bonheur, jouissance), la cortezia (qui consiste à courtiser, honorer, se montrer gracieux) et la mezura (mesure, longue patience, ce qui purifie le désir).


Pudeur des sentiments certes, mais crudité des termes qui ne choque pas dans une époque dénuée de puritanisme bourgeois :
« Jamais par amour du con/
je n’ai demandé son amour à ma Dame/
mais bien pour sa fraîche couleur/
et sa bouche souriante/
car je trouverais assez de cons/
auprès de bien des femmes si je leur demandais/
c’est pourquoi je préfère la bouche que je baise souvent/
au conin qui tue le désir... », poétise Raimont Rigaut.


Pour les amants courtois, l’amour est-il dans la joi du désir plutôt que dans la joi de l’assouvissement ? Qu’à cela ne tienne, la Dame va mettre son amant à l’épreuve d’un rite suprêmement tentateur, l’asag, pour éprouver la loyauté de son amour. Selon René Nelli (*), dans cette « cérémonie conforme à l’usage », l’amante va le convier à son bain ou l’inviter à s’étendre nu auprès d’elle. Rappelons qu’au Moyen Age le nu en soi n’est pas impudique, et bien connu est l’aspect convivial du bain privé. Dans l’asag, le bain donne accès au corps de la Dame tant désirée, qui devient objet de rêve érotique.

C’est aussi un lieu de rendez-vous amoureux dont on trouve trace dans « Flamenca », le plus beau roman d’amour occitan du xiie siècle.
« Puisse- t-elle de corps non d’âme/
Me recevoir en secret dans sa chambre », rêve le troubadour Arnaut Daniel. Mais l’amant devra se suffire de reposer sur « le coussin [de ma poitrine] et de recevoir un bais amoros [baiser d’amour], s’enflamme la charmante comtesse de Die, pourvu seulement que vous me promettiez d’abord par serment de ne faire que ce que je voudrai ».

Des échanges sensuels, oui, mais toujours continents.
Si, dans cette épreuve, l’« union des coeurs » triomphe de celle des corps, l’amant, « mis au rang de preux », reçoit en gage d’amour un anneau d’or. Cette union sacrée se révèle indissoluble, la Dame règne sur son coeur et sur son âme. Le poète lui jure une éternelle fidélité, en vassal amoureux. La joi des troubadours ne dura, selon l’expression fleurie des Languedociens, que « le temps d’un déjeuner de soleil ».

A la fin du XIIIe siècle, l’Eglise rejetait la doctrine de l’amour courtois, selon elle incompatible avec le christianisme. Mais ce qu’elle voulut proscrire parce qu’elle lui échappait, c’est toute la subtilité d’un attachement à la fois affectif, érotique et spirituel, là où l’Eglise ne reconnut jamais que le dichotomique désordre libertin/ordre conjugal.
Florence Quentin est diplômée d’égyptologie. Journaliste et écrivain, elle a participé au recueil « Egyptes, de l’Ancien Empire à nos jours » (Maisonneuve et Larose, 1997). (*) René Nelli (1906-1982), professeur de lettres à l’Université de Toulouse, écrivain et poète subtil, contribua très largement à la redécouverte de la civilisation de l’Occitanie médiévale.


Florence Quentin


Nouvel Observateur - HORS-SERIE n° 39

FIN'AMOR, Amour courtois: entretien avec J. C. Marol


Gisant: Alienor d'Aquitaine et Henri II

LA FIN'AMOR, EXEMPLE POUR AUJOURD'HUI ?

Jean-Claude Marol, architecte puis dessinateur humoristique et conteur, animait des "partages de parole" avec les enfants des écoles et des stages destinés à réveiller notre héritage chevaleresque. Dans ses derniers livres, il a rétabli la vérité sur l'amour dit "courtois" : l'image du troubadour éthéré chantant sa passion pour la Dame hélas inaccessible ne correspond ni aux écrits ni à l'époque. Ni à ce sentiment lui-même, dont l'auteur, peu avant sa mort, nous invitait à découvrir la truculente vigueur.

Q : En quoi le terme "amour courtois" est-il inapproprié ?

JEAN CLAUDE MAROL: Comme "moyen-âge", il vient du XIXème siècle, qui eut ses propres filtres. Les troubadours utilisaient plutôt "fin'amor", pour exprimer combien il s'agissait pour eux d'aller jusqu'au bout, mais avec finesse et conscience de la fin de toutes choses. Le premier d'entre eux, Guillaume de Poitiers, duc d'Aquitaine (1O71-1126), le définissait comme une soumission (obedienz) à ce "féminin" qu'à l'époque on nommait "la dame", de Domna, celle qui domine. Subversive, amorale, absolue, l'aventure des troubadours renverse les rôles.

Q : Nous sommes au XIIème et XIIIème siècles, le temps des croisades et des cathédrales. L'ouverture aux textes grecs et arabes, eux-mêmes nourris des cultures juive, persane et indienne, provoque un bouillonnement de la pensée. En quoi cela recompose-t-il le terrain amoureux ?

J-C M : Ces turbulences provoquent une extrême mobilité des comportements et des rapports possibles à l'amour, allant du plus charnel au plus mystique. Chacun s'efforce de garder l'équilibre et, selon sa sensibilité, trouve sa solution. En cela, l'époque ressemble àla nôtre. On y voit des femmes mariées se faire nonnes, puis retrouver leurs époux, avoir des amants, partir à la croisade, maniant la lance avant de redevenir nonnes, ou autre chose, dont troubadours. Elles brillent d'une vitalité et d'une finesse que ne laisse pas entrevoir le filtre du poète qui encense la dame. Elles chantent les hommes autant que le contraire, et bien souvent avec une verve plus truculente. Parfois, elles vitupèrent contre ces amants courtois qui ne vont pas au bout de leurs intentions, qui ne font pas l'amour à fond. Quant aux hommes, s'ils savent s'exclamer, comme Raimont de Cornet, "j'adore surtout lui peloter les fesses !", leur dame ressemble beaucoup à la Shakti indoue, avec sa flèche pour symbole. Elle anime le jeu, éveille l'esprit chevaleresque. Certes, la contemplation de l'autre alimente l'amour, mais l'acte charnel est aussi respecté comme source de joie et fontaine de jouvence. "Pour ne plus vieillir, j'aime", écrit Guillaume. Il chante la joie d'être un à deux, de se donner le souffle, de s'animer l'un par l'autre d'une énergie qui éveille.

Q : On pense au taoïsme ou au tantrisme ?

J-C M : Oui, l'amour nourrit le corps et le régénère, et vive-versa. Dans la langue des troubadours, corps et coeur se disent tous deux cors. La grisaille affective et sensuelle d'aujourd'hui devrait s'inspirer de cet élan. Alors que nous parlons beaucoup de recherche et de quête, troubadour vient de trobar, trouver. L'amour n'est pas ailleurs, il s'incarne ici dans la réalité. La joie de prendre son plaisir le plus cru met en phase avec la béatitude, l'éveil, l'extase. La femme condense en elle toutes les dimensions du principe féminin, de l'amante de chair à la mère de Dieu. L'homme, valeureux, chevalier, tire sa force du bonheur qu'il sait lui apporter. Guillaume s'armait d'un bouclier sur lequel était peint le portrait de son amante nue. Il disait : "je la porte au combat comme elle me porte au lit" ! Pour sortir des rapport de force nous devons mettre dans nos relation un peu de cette joie, de ce dynamisme amoureux et joueur, de cette gaieté qui ressucite les aspects vigoureux de l'être et sa capacité chevaleresque à exprimer "vivement" pensées et émotions. Guillaume n'emploie pas les mots de fin'amor ou d'amor cortez. Il dit simplement amor.

Les poèmes de fin'amor ou amour courtois, recueillis par J.-C. Marol

Biblio : Jean-Claude Marol : "L'amour libérée" (Dervy), "La Fin'amor" (Seuil), "Le rire du sacré" et " Paroles de troubadours" (Albin Michel).

Sur l'Inde : "Paroles de Ma Anandamoyi" (éd. Accarias). "Au coeur du vent, mystère