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samedi 12 mars 2011

Ibn Battûta: Le Prince des voyageurs arabes

Aujourd’hui, on dit que les Arabes ne voyagent pas, mais ils émigrent ou fuient leur patrie, contraints la plupart des cas. Cela pourrait donner raison à certains qui parlent actuellement d’une diaspora arabe. Une diaspora qui, selon eux, a pris plus d’ampleur que la diaspora juive, surtout après la création de l’Etat d’Israël en 1948. Les problèmes politiques et sociaux, dans lesquels se débattent les pays arabes, sont la cause principale de cette situation que je n’hésiterai pas personnellement à qualifier de malheureuse, sinon de tragique. Mais malgré le grand nombre d’Arabes qui se comptent par millions et qui vivent éparpillés sur la totalité du monde, surtout en Europe et aux Amériques, les écrivains voyageurs arabes sont aujourd’hui presque inexistants.
Chose qui contraste totalement avec le passé, où les écrivains voyageurs étaient nombreux et jouissaient d’une grande renommée.
Cela s’explique par la passion que les Arabes, surtout lettrés, avaient pour le voyage et l’importance qu’ils lui vouaient.
D’ailleurs, le Prophète Mohamed était un voyageur infatigable.
Avant de recevoir le Message, il avait sillonné l’Arabie, et la majorité des pays de la région qu’on appelle aujourd’hui «Le Moyen-Orient»». C’est en voyageant, comme commerçant, qu’il avait dévoilé les secrets de l’histoire des peuples anciens, surtout des Perses et des «Roums» (c’est-à-dire les Européens), en connaissance des vieilles mythologies, assimilé les principes des deux grandes religions, juive et chrétienne, qui l’avaient considérablement influencé. Prophète, Mohamed avait gardé la même vénération pour le voyage «safar». L’une des plus belles Sourates du Coran est «Le voyage nocturne» dans laquelle il raconte son voyage au Ciel via Jérusalem : «Louange à Celui qui a transporté pendant la nuit, Son serviteur du temple sacré de la Mecque au temple éloigné de Jérusalem, dont nous avons béni l’enceinte pour lui faire voir nos merveilles. Dieu entend et voit tout». On a retenu aussi du Prophète Mohamed un «Hadith» (parole) où il attachait le savoir au voyage. Dans ce célèbre «Hadith» s’adressant à ses fidèles, il disait : «Cherchez toujours le savoir, même si cela vous oblige à aller jusqu’en Chine!».
Dans la langue arabe, le voyage (safar) est aussi synonyme de dévoilement, car le voyage permet à l’homme de dévoiler ce qui est caché en lui, ainsi que de mettre à l’épreuve sa capacité de résistance, sa foi et ses connaissances.
C’est peut-être cela qui explique que la plupart des éminents poètes et écrivains arabes, avant ou après l’Islam, étaient de grands voyageurs. Al Mutanabi (915-965), avait erré à travers l’Egypte, la Perse, la Syrie, avant d’être assassiné par ses ennemis en Irak, espérant vaincre la puissance des pouvoirs par la puissance des mots. Les nombreux voyages d’Ibn Khaldoun (1332-1406) à travers l’Afrique du Nord, l’Andalousie, l’avaient aidé à écrire sa célèbre Muqaddima (Introduction), ainsi sa fameuse histoire des Arabes et des Berbères. Le grand Cheikh soufi Ibn Arabi (1165-1241) quitte l’Andalousie pour Marrakech. Là, il voit dans un rêve le trône de Dieu et entend une voix qui le conseille de continuer son voyage ver l’Orient. Il passe de longues années entre différents pays de l’Orient avant de se fixer définitivement à Damas. Ses voyages le conduisent vers cette vision unitive qui culmine en «un amour naturel et universel où toute distinction et détermination s’effacent».
C’est un rêve aussi qui incita Ibn Battûta (1304-1377?) à entreprendre un périple fabuleux que jamais un voyageur arabe, avant ou après lui, n’avait entrepris. Ce rêve est le suivant: en route pour le pèlerinage, alors qu’il dormait sur la terrasse d’une «Zawia» (marabout) en Egypte, s’est vu sur l’aile d’un oiseau géant qui se dirigeait vers l’Orient, s’éloignant de plus en plus pour atterrir dans une «terre verte et sombre». Là, il laissa Ibn Battûta. En se réveillant, celui-ci avait compris, après avoir consulté le vieux sage de la «Zawia» que son voyage ne devait pas s’arrêter à la Mecque. Et le voilà qui part en un long voyage qui avait couvert à peu près 120.000 kilomètres l’emmenant en Turquie, en Russie du Sud, en Iran, en Asie centrale, en Inde, aux îles Maldives, à Sumatra et aux portes de la Chine. Il n’est revenu à Tanger, sa ville natale qu’il avait quittée à l’âge de 21 ans, que 25 ans plus tard, non pour s’y fixer, mais pour partir de nouveau vers le royaume de Grenade, puis vers le Soudan nigérien. Vieilli et fatigué, il s’était installé à Tanger. Là, il avait dicté les différentes étapes de son périple extraordinaire à l’un de ses concitoyens, appelé Ibn Jussay. Le livre, qui s’en est suivi, est considéré jusqu’à aujourd’hui, comme un chef-d’œuvre dans la littérature arabe. L’Occident ne l’avait découvert qu’au XIXe siècle. Depuis, des traductions en plusieurs langues ont rendu mondialement connu «Le voyage d’Ibn Battûta»



Raconter l’autre


Ce livre, écrit dans un style simple et dépouillé et dans une langue imagée qui nous rappelle la langue d’un autre chef-d’œuvre de la littérature arabe qui est Les Mille et Une Nuits, restitue un mélange étonnant de faits objectifs et de contes merveilleux, de traditions et de légendes sur des contrées inconnues alors, et nous décrit les mœurs, parfois étranges, de leurs habitants en mettant en relief leurs caractères insolites. Certains ont signalé quelques défaillances, quelques exagérations dans ce livre. Cela est possible, si on sait que son auteur avait relaté le récit de ses différents voyages, trente ans après. Mais cela n’empêche qu’Ibn Battûta avait minutieusement décrit des faits exacts et signalé des situations dont les historiens plus tard ont prouvé la véracité.
Ibn Battûta reconnaît que partout où ses pas l’ont conduit, il avait reçu un accueil fraternel, avait obtenu sans le demander l’assistance désintéressée de centaines de personnes, pauvres gens comme seigneurs. Dans les déserts les plus hostiles, il avait trouvé des jarres bien installées le plus souvent par une main anonyme avec l’humble souci d’apporter une aide, parfois de sauver d’une mort certaine l’étranger solitaire ou le voyageur égaré. Les diplômes qu’il avait reçus avant son départ l’avaient autorisé à dispenser un enseignement universel. Mais Ibn Battûta n’oublie pas de nous signaler, malgré tout, qu’il avait été témoin de la cruauté, de la bassesse et de la fourberie.


Le voyage d’Ibn Battûta débuta le 14 juin 1325. C’était le jour où il avait pris la décision qui allait bouleverser le cours de sa vie : partir. Le monde islamique était au début de cette décadence dont il ne se réveillera que 6 siècles plus tard. 67 ans plus tôt, plus précisément en 1258, Bagdad, la plus prestigieuse capitale de l’empire islamique en cette époque, a été assiégée et saccagée par les Mongols. Ses riches bibliothèques, ses fameuses universités et écoles de traduction ont été détruites et brûlées. Le Royaume de Grenade, le seul royaume islamique resté en Espagne, était déjà secoué par les grandes tempêtes qui conduiront à sa chute finale en 1492. Le monde islamique, du Maghreb jusqu’aux confins de la Chine vivait une période difficile caractérisée surtout par de graves crises politiques, des guerres intestines, des règlements de comptes sanglants entre les assoiffés au pouvoir. Çà et là, les tyrans poussaient comme des champignons. Les conservateurs et les puritains avaient déjà commencé leur chasse impitoyable contre les esprits libres et les penseurs éclairés. Une chasse qui n’a pas cessé jusqu’à nos jours. Ibn Khaldoun, né à Tunis 7 ans après le commencement du voyage d’Ibn Battûta, dira plus tard que plusieurs signes annoncent que la civilisation était en train de se déplacer vers les rives occidentales de la Méditerranée.



Témoin du crépuscule de l’Islam


Ibn Battûta allait être un témoin passionné de cet état crépusculaire de l’Islam et des musulmans. La recension des thèmes qui constituent la trame de son récit est étonnante à cet égard. Du début jusqu’à la fin du récit, on le sent préoccupé, trop préoccupé même, par les maux qui rongeaient, alors, les sociétés musulmanes. La fragmentation du monde islamique le faisait énormément souffrir. Devant la tyrannie, il n’avait que mépris et répulsion. Il ne cessait d’affirmer sa préférence pour l’ascétisme et la dévotion opposée au luxe, pour la générosité face à la cruauté, pour la fidélité contre la trahison. Il déplorait l’injustice envers les femmes, en vers les Noirs, et dénonçait les injustices de toutes sortes. Devant un tyran connu pour sa férocité, il ne s’empêcha pas de critiquer sa politique, encourant ainsi le risque d’être pendu. Ses propos avaient étonné les «oulémas» présents à l’audience. Sorti indemne de cette dure épreuve, Ibn Battûta reçut d’eux avant sont départ de la principauté, les marques de leur grande estime pour avoir osé interpeller leur souverain sur sa mauvaise conduite religieuse et politique. Au cours de ses longs voyages à travers le monde islamique, il avait à plusieurs reprises exercé la fonction de «cadi» (juge). Il aurait usé de son droit pour admonester certains monarques qui abusaient de leur autorité. Il abhorrait l’«appétit» au pouvoir, car il est, selon lui, la source de tous les maux et de toutes les injustices. Il ne cessait de rappeler que le détachement à l’égard du monde est la meilleure vertu pour un vrai musulman. Il défendait ainsi un certain mysticisme qui ne l’empêchait pas pourtant de profiter de la jouissance licite des biens de l’existence. C’est là l’éthique réelle de tout bon musulman qui n’oublie par le «fana» (la mort), destin de toute chose dans ce bas monde, tout en jouissant des joies et des plaisirs de la vie.



Intransigeant par-ci, modéré par-là


Sunnite convaincu, fervent pratiquant des cinq règles de l’Islam et grand défenseur de ses grands principes juridiques et moraux, Ibn Battûta l’est resté jusqu’au bout de son voyage, et ce, en dépit des confrontations avec les autres écoles musulmanes ou avec les credo d’autres civilisations et cultures. «Cadi» (juge) aux îles Maladives, il avait dès les premiers jours de sa fonction, imposé les lois les plus strictes de l’Islam, mettant, fin, par exemple, à une coutume «détestable», selon lui, qui consistait dans le fait que les femmes divorcées continuaient de loger sous le toit de leur ancien époux jusqu’à ce qu’elles se remarient. 
Ibn Battûta avait interdit cette pratique en délogeant ces femmes et, pour l’exemple, il fit donner le fouet sur la place publique à vingt-cinq hommes coupables de cette infraction et les fit défiler dans les rues et les marchés de la ville. De même, il ordonna que la prière fut obligatoire pour tous. Des crieurs en informèrent la population et, à partir de ce jour, tout homme surpris hors de la mosquée à l’heure des cinq prières du jour, recevait le bâton. Mais il reconnaît que la seule réforme qu’il ne parvint pas à réaliser fut de contraindre les femmes à porter des vêtements. Au cours de ses différents voyages et dans plusieurs lieux et pays, il avait critiqué les pratiques, «bizarres» à ses yeux, des sectes non orthodoxes, comme les Kharijites. En dehors du monde islamique, il manifestait une modération étonnante. Ainsi, il signalait la boulimie de travail des Chinois, la vie paradisiaque dans les îles Maldives, l’accès des femmes au pouvoir qu’il trouvait naturel. En termes enthousiastes, il fit l’éloge de la beauté des femmes en Asie Centrale, mais la nudité des femmes noires, parfois intégrale, et le laxisme de leurs maris, lui semblaient dépasser l’entendement… Dans un texte admirable qui nous rappelle un peu Les tristes tropiques de Levi-Strauss, il décrit le sacrifice au feu par les veuves aux Indes.
Le conservatisme d’Ibn Battûta ne l’empêchait pas de raconter en détail des anecdotes et des faits scandaleux ou frôlant le scandale dont il était victime ou témoin. Se trouvant à Damas, au début de juin de l’an 1348, il rapporte l’anecdote suivante : un religieux vivait dans la pauvreté au sommet d’une montagne, en compagnie d’un disciple. On l’appelait le cheikh des cheikhs. La foule venait chaque jour, nombreuse, lui rendre visite et implorer sa bénédiction. Un jour, il s’écria au milieu des gens : «Le Prophète Mohamed ne pouvait pas se passer des femmes, moi, je peux!» Joignant le geste à la parole, il caressa de sa main la croupe de son beau disciple. La nouvelle parvint aux émirs de la région qui firent juger le cheikh des cheikhs et son disciple par quatre «cadis». Les deux hommes furent condamnés à mort et exécutés.
Le document qu’Ibn Battûta nous a laissé sur son fameux voyage reste jusqu’à nos jours un document rare, politique, littéraire, anthropologique et religieux, non seulement sur le monde islamique au XIVe siècle, mais aussi sur l’Inde, l’Asie Centrale, la Chine et l’Afrique noire. Avec Al Muqaddima d’Ibn Khaldoun, c’est certainement l’une des plus belles œuvres qui avait précédé le crépuscule de la civilisation musulmane. Aujourd’hui, l’auteur de cette œuvre est enterré dans un petit marabout, situé dans une ruelle au cœur de la médina de Tanger. J’ai visité son tombeau plusieurs fois, accompagné par des amis. Et à chaque fois, j’ai dû demander aux enfants du quartier de m’aider à retrouver le lieu. Ibn Battûta qui avait sillonné une grande partie du monde pendant presque 30 ans, affrontant des risques et des dangers de toutes sortes, voulait, peut-être, être à l’abri des curieux dans son sommeil éternel. Non loin de là, des jeunes se jettent chaque semaine, sinon chaque jour, dans la mer espérant gagner l’Europe, l’Eden des déshérités d’aujourd’hui. Mais il s’agit d’un autre voyage. Il s’agit aussi d’une autre époque.

Hassouna Mosbahi

Source: http://www.lapresse.tn/11032011/24322/le-prince-des-voyageurs-arabes.html

Annexe:

Ibn BATTUTA (1304-1377) était un géographe et historien arabe. Il partit du Maroc pour effectuer un pèlerinage à La Mecque (1332), il visite l'Egypte, la Syrie, le Soudan, la Perse et l'Arabie (1327-1330), les côtes d'Afrique orientale et l'Asie mineure (1332), l'Inde (1333-1342), les Maldives ,Ceylan (c'est l'île du Sri Lanka au Sud Est de l'Inde) Sumatra et la Chine ( jusqu'en 1347), le Maghreb et l'Espagne puis finalement le Sahara jusqu'au Niger (1352). De retour au Maroc, il dicte sa Rihla (1356), journal qui décrit les contées traversées, les moeurs de leurs habitants et reste un document historique précieux.

lundi 7 mars 2011

Dictionnaire du Coran



Présentation de l'éditeur
Le Dictionnaire du Coran est une première mondiale. Avec près d'un demi-millier d'entrées et des références bibliographiques par centaines, ce livre est une entreprise inédite et ambitieuse qui, dans sa conception, se rapproche du Dictionnaire de la Bible.

Fruit du travail d’une équipe internationale de spécialistes et de chercheurs confirmés, le Dictionnaire du Coran offre à un large public un outil scientifiquement rigoureux et lisible pour une connaissance objective, distanciée et sereine du Coran.


Le livre saint des musulmans rassemble les révélations divines faites au prophète Mahomet de 610 jusqu’à sa mort en 632. Les croyants le vénèrent et le considèrent comme la parole même de Dieu. Son appartenance au patrimoine spirituel et culturel universel est indéniable.

Prolongement des écritures saintes juives et chrétiennes, ce texte fondamental fut à l’origine d’une brillante civilisation qui irrigua l’Orient et l’Occident. 
Cependant l’actualité fournit à cette évidence une dimension tragique. Le livre attise toutes les curiosités, son nom et ses extraits sont partout. Il est revendiqué ou dénoncé par toutes sortes de personnes. Pourtant il demeure profondément méconnu, voire inconnu car sa forme et son contenu restent difficilement accessibles. 
D’où la nécessité aujourd’hui de ce dictionnaire, indispensable pour mieux saisir le sens et le rôle capital du Coran.

Avec près d’un demi-millier d’entrées, plus de mille pages et des références bibliographiques par centaines, cette entreprise ambitieuse a aussi pour objectif de remplir un rôle civique.

L’ouvrage a été rédigé, (...) par une équipe internationale d’auteurs parmi les meilleurs spécialistes de diverses branches des études islamiques et coraniques : historiens, philologues, codicologues, experts en théologie, commentaire coranique, rhétorique, droit, mystique, philosophie, histoire de l’art ou encore la littérature. L’entreprise a réuni des chercheurs fançais, italien, algérien, israélien, marocain, belge, iranien, etc. Chacun a gardé sa liberté de ton et son approche méthodologique, mais tous partagent la même rigueur scientifique et la même objectivité sereine fondées sur l’érudition et le respect des problématiques abordées.

Liste des contributeurs :
Claude Addas (chercheuse indépendante), Mohammed Arkoun (Université de Paris 3), Riyadh Atlagh (Institut National des Langues et Civilisations Orientales), Khashayar Azmoudeh (Ecole Pratique des Hautes Etudes), Paul Ballanfat (Université de Lyon 3), Meir Bar-Asher (Université Hébraïque de Jérusalem), Mohamed Hocine Benkheira (Ecole Pratique des Hautes Etudes), Eric Chaumont (Centre National de la Recherche Scientifique), Michel Cuypers (Institut Dominicain d’Etudes Orientales du Caire), Lahcen Daaif (Université de Paris 3), Jean-Louis Déclais (Institut Dominicain d’Etudes Orientales du Caire), François Déroche (Ecole Pratique des Hautes Etudes), Eric Geoffroy (Université Marc Bloch de Strasbourg), Géneviève Gobillot (Université de Lyon 3), Denis Gril (Université d’Aix-en-Provence), Morgan Guiraud (Ecole Pratique des Hautes Etudes), Avraham Hakim (Université de Tel-Aviv), Asma Helali (Université de Halle – Allemagne), Pierre Lory (Ecole Pratique des Hautes Etudes), Françoise Micheau (Université de Paris 1), Yves Porter (Université d’Aix-en-Provence), Meryem Sebti (Centre National de la Recheche Scientifique), Daniel de Smet (Université Catholique de Louvain), Heidi Toelle (Université de Paris 3), Marie-Thérèse Urvoy (Université Catholique de Toulouse), Muhiddin Yahia (Université de Rabat), Ida Zilio-Grandi (Université de Gênes – Italie).

Le directeur de l’ouvrage est le Professeur Mohammad Ali AMIR-MOEZZI, français d’origine iranienne, Directeur d’Etudes à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (Sorbonne) où il occupe la prestigieuse chaire de la théologie islamique classique. Il est également directeur-adjoint du Laboratoire d’Etudes sur les Monothéismes (ex. Centre d’Etudes sur les Religions du Livre), équipe de recherche du Centre National de la Recherche Scientifique. Il est l’auteur de très nombreux livres et articles scientifiques portant notamment sur l’islam chiite, comme La religion discrète : croyances et pratiques spirituelles dans l’islam shi’ite (Vrin, 2006) ou Le Guide divin dans le chiisme originel : aux sources de l’ésotérisme en islam (Verdier, nouvelle édition 2007).



Caractéristiques : 

Parution : 11 octobre 2007
Format : 132x198 mm, 1024 pages pages, 30,00 €
ISBN : 978-2-221-09956-8

http://www.laffont.fr/bouquin/livre.asp?code=978-2-221-09956-8

samedi 5 mars 2011

"L'Islam au féminin" de Annemarie Schimmel


Description

Le monde musulman condamnerait-il la femme au silence ? Contre les préjugés de l'Occident mais aussi les déviations des intégristes, ce livre permet de redécouvrir le véritable statut de la femme dans l'Islam. Islamologue internationalement reconnue, Annemarie Schimmel nous présente ici l'autre visage de la civilisation musulmane en se faisant la biographe de grandes figures féminines, comme Fatima, la plus jeune fille du Prophète, Shawana l'ascète aux pleurs intarissables ou encore Laïla, aimée à la folie par Madjnun. Qu'elle porte un regard nouveau sur le Coran, les traités philosophiques et poétiques, ou qu'elle ressuscite les traditions soufies, Annemarie Schimmel montre comment la femme peut être pleinement la partenaire de l'homme et de Dieu. Car les femmes de l'Islam, mères, soeurs ou compagnes, auront aussi été d'authentiques mystiques, affirmant la spécificité de l'élément féminin, si nécessaire au monde d'aujourd'hui.

mercredi 14 octobre 2009

Le Livre des vagabonds: René Khawam et la traduction des maqâmât de Bâdi al-Zamâne al- Hamadhani



Al-Hamadhânî (Xe siècle) passe pour être dans la littérature arabe l'inventeur de la « nouvelle » - au sens moderne que Boccace prêtera plus tard à ce mot. De joyeux compagnons se rassemblent et se racontent des histoires...La recette, en son temps, était neuve. Hamadhânî l'accommode d'emblée à tout un luxe d'épices : histoire dans l'histoire, personnages qui passent d'un récit à l'autre sous divers travestissements, jeux de miroirs et jeux de mots, pièges et chicanes narratives en tout genre - pour le plus grand bonheur du lecteur qui ne demande qu'à s'égarer en si plaisante compagnie.

« Tout comme le savoureux Abou'l-Fath d'Alexandrie de son livre, qui lui [l’auteur] ressemble trait pour trait. Clochard et bonimenteur génial, ce dernier éclabousse de ses escroqueries verbales les cinquante-deux séances (ou nouvelles) de l'ouvrage. Jouant de la sottise de ses contemporains, il tire, à coups de jeux de mots, son épingle de l'éternel jeu de dupes qu'est la vie. Cours de poésie, concours d'insultes, aventures licencieuses... chacune de ces fables gigognes est un véritable régal. » (extrait d'un article d’ Alexie Lorca, Lire, mars 1997)

Traducteur passionné et érudit, René Khawam passe le plus clair de son temps à la Bibliothèque nationale, où sont conservés ces originaux. Il y rétablit dans leur intégralité de véritables petits bijoux qu'il traduit ensuite.
Chez Phébus, Collection Domaine arabe
Textes établis sur des manuscrits originaux par René R. Khawam

Traduit par René R. Khawam
1997, 248 p.
ISBN : 2859404554

Qui est René Khawam ?

René Rizqallah Khawam est né en 1917 dans une famille chrétienne d'Alep (Syrie). Il émigre en France lors de la deuxième Guerre mondiale et consacrera dès lors toute sa vie à la traduction.
Grand érudit spécialiste de la littérature arabe classique, on lui doit notamment les traductions d'une trentaine de grands textes arabes (Le Livre des malins, Le Livre des ruses, etc.) et surtout du Coran et des Mille et Une Nuits, livre sur lequel il a travaillé pendant 35 ans. René Khawam est aussi l'auteur d'une excellente Anthologie de la poésie arabe (1996) et d'une série de Contes écrits directement en français. Composés entre autres de L'Univers culturel des chrétiens d'Orient (1987), Contes du Liban (1993) et Contes d'Islam (1997), cette série rassemble des récits historiques classés selon deux sources d'inspiration, les uns tournant autour de la naissance de l'Islam et de la valeur symbolique de l'Hégire en insistant sur une vertu islamique fondamentale: la tolérance; les autres rendant hommage à différentes autres vertus "aussi immémoriales que le soleil d'Arabie": la générosité, le respect de la parole donnée, le culte rendu aux pouvoirs de la poésie, etc., que l'auteur, à la manière des grands maîtres-conteurs du passé, met en évidence à partir de la pure tradition arabo-islamique.
René Khawam a reçu en 1996 le Grand Prix national des Lettres pour l'ensemble de son oeuvre. Il est décédé à Paris le 22 mars 2004, à l'âge de 86 ans.


dimanche 21 juin 2009

Le Livre de Brocart (Al-Kitâb al-Muwashshâ) d' al-WASHSHA



Rédigé à Bagdad au Xe siècle, ce livre est une collection d'aphorismes et pensées savoureuses d'auteurs que le rédacteur avait en haute estime. Commentés et classés par thèmes, on y trouve la sagesse du savoir-vivre, l'amitié, l'amour, les us et coutumes…

La société arabe classique était d'un grand raffinement, dont on mesure la profondeur par les écrits d'alors, comme ici avec cet ouvrage du Xe siècle. Si nous avons rattaché le Livre de brocart à la poésie, omniprésente comme on le verra avec une large place accordée à l'amour et aux vers de qualité, les chercheurs aujourd'hui le considèrent plutôt comme un témoignage exceptionnel des us et coutumes de Bagdad au Xe siècle. C'est en effet une somme d'étiquette et d'usages qu'égrènent les soixante-trois chapitres du titre…

Mais c'est surtout une anthologie d'aphorismes et de principes commentés : l'auteur, voici plus d'un millénaire, avait pris soin de colliger les meilleures pensées de ses contemporains et prédécesseurs, qu'il arrangea ensuite par thèmes pour illustrer ses propres développements, parfois étendus et toujours en prose. C'est donc une sorte de vade-mecum, passé au tamis de l'expérience pour gentilhomme, ou prud'homme selon la terminologie adoptée par la traductrice. Car il n'est presque pas une page sans qu'une phrase au moins ne mérite attention et réflexion.

Cette récente traduction s'enrichit du labeur de la traductrice, Siham Bouhlal, qui avait présenté une thèse de doctorat à la Sorbonne en 1998 sur ce même livre. C'est même une traduction partielle de l'édition originale réalisée en 1886 par R. Brünnow, d'après le seul manuscrit existant et conservé à la Bibliothèque de l'Université de Leyde, aux Pays-Bas. Elle a établi un énorme corpus d'explications historiques et techniques en fin de chapitre.

Le savoir-vivre : vivre pour savoir
« Sache que l'homme de raison, qui de ce fait s'oppose au sot, doit tout d'abord rechercher, désirer et s'adonner à la compagnie des hommes doués d'un esprit pénétrant. Il lui incombe d'étudier les branches de l'éducation, de lire les livres et les traditions, d'apprendre les récits et la poésie (p.29) ».
Ainsi commence le Livre de Brocart : par un appel au dépassement de soi, par l'esprit et un appel au cénacle des hommes de bonne volonté… Et c'est une quête de tous les instants,
« le raffinement est la plus noble chose pratiquée par les savants et recherchée par les hommes d'éducation […] il leur incombe de se forger les qualités les plus pures, le caractère le plus noble, les plus belles conduites et les ambitions les plus hautes (p.85) ».
Et l'auteur poursuit :
« sois celui qui enseigne, celui qui apprend ou celui qui écoute ; si tu es un quatrième, tu es en perdition (p.29) […] il est plus beau de mourir en cherchant que de se satisfaire de son ignorance […] quand je rencontrais un savant, je prenais de sa science et lui donnais de la mienne (p.34) ».
Et cela pour une excellente raison :
« de tous les plaisirs, il ne reste plus que celui de converser avec les gens d'esprit (p.43) ».

Eloge du silence

L'apprentissage va de pair avec l'écoute, et comme il en est toujours qui sont plus loin dans la voie de la connaissance et de la sagesse, l'humilité est de rigueur ; d'où ce conseil :
« qu'il parle en connaissance de cause et se taise pour écouter avec patience. Qu'il ne s'empresse pas de répondre et ne coupe pas la parole. S'il est en présence d'un plus savant que lui, qu'il se taise pour profiter de sa science (p.31) ».
Sinon, le fanfaron est vite démasqué :
« reste attaché au silence, on te prendra pour un sage, que tu sois sot ou savant (p.31) » et ne pourra jamais donner le change : « de toute façon, l'afféterie laisse des traces dans les gestes et le regard : ceux-ci trahissent le faux raffiné sans qu'il puisse les dissimuler sous des manières affectées ni les voiler par une attitude retenue (p.85) »
La conclusion s'impose donc :
« qu'il ne parle pas de ce qu'il ignore et ne débatte pas de qui lui échappe […ou] les hommes doués d'un esprit pénétrant le mépriseront ».
Et surtout parce que les paroles, une fois lâchées, deviennent la propriété de tous :
« la langue est ton esclave ; tu es le sien dès que tu parles (p.32) ».
En fait, l'auteur va même plus loin :
« ce que tu caches à ton ennemi, n'en dis rien à ton ami (p.74) »…

L'Ami

L'ami, omniprésent dans le livre, est aussi un terme courant dans la littérature classique arabe pour désigner l'être aimé, indifféremment de son sexe. Et dans les textes mystiques, comme ceux de Rûmi, il peut aussi renvoyer au créateur, mais ce n'est pas le cas ici. En revanche, le commerce en amitié occupe une place particulière, preuve que les relations sociales, prisées comme dans toute société, faisaient l'objet d'attentions et d'efforts constants :
« Accepte donc les excuses de ton ami, tu le garderas ;pardonne à qui tu aimes, sinon, il partira […] »Prends ton ami comme il se donne à voir car l'enquête ferait tomber son masque Quand j'ai mis à l'épreuve un ami de confiance j'ai toujours dû en regretter les conséquences (p.42) ».
Dès lors, se pose la question de comment choisir ses amis, parmi les prud'hommes s'entend puisque l'auteur a souligné dès le début la nécessité de les fréquenter. Et rarement ai-je lu si belle définition de l'amitié, par élimination :
« Elis pour compagnon celui qui oublie les bienfaits qu'il t'a rendus (p.44) ».
Aussi convient-il de ménager ses amis, par l'espacement de ses visites, par la mesure de l'expression de griefs comme de transports, etc.
« Sois mesuré dans l'amour et la haine
peut-être découvriras-tu chez l'ami une autre face de lui-même (p.60) »
« Quand tu demandes, tu blesses ta pudeur
puis la perds contre grâces et faveurs (p.73) »

« Ne vois-tu pas que le soleil est toujours désiré
car il ne brille pas sans interruption (p.61) »

« Ne soit ni orgueilleux ni renfrogné
c'est là le sommet de l'idiotie
Tu ferais d'un ami ton ennemi (p.54) »
Et comme l'amitié est un cadeau de la vie, qui se donne pour peu qu'on la mérite, la sentence est lapidaire :
« quel incapable que celui qui ne fait aucun effort pour trouver des amis ! Encore plus incapable celui qui les perd (p.48) »

L'Amour

Le sentiment amoureux a aussi toujours occupé une place importante dans la littérature arabe, il n'y a qu'à compulser les ouvrages classiques sur la question. Celui-ci ne fait pas exception à la règle, puisqu'on retrouve l'amour d'un chapitre à l'autre, avec la beauté et les regrets qui en résultent… En ce domaine, les femmes avaient une grande emprise sur cette société masculine, à en juger par les vers et propos qui nous sont parvenus :
« Du regard elles ensorcellent et promettent des grâces
mais les étoiles sont plus proches que leurs promesses (p.140) »

« A ses larmes, l'encre fut mélangée
au point d'attendrir ceux qui le blâmaient (p.206) ».

« jouis des roses qui durent peu de temps (p.190) »…
Mais il y a surtout d'innombrables vers de qualité, comme ces distiques délicieux :
« Nous passâmes la nuit protégés de pluie et de rosée
tels deux manteaux exhalant le bonheur (p.83) »

« le soleil apparaît puis se couche
mon désir, quant à lui, jamais ne s'éteint (p.224) »
dont le recours à la métaphore naturelle rappelle le principe du pantoum malais. Et comme pour l'amitié, benêt est celui qui passe à côté du bonheur :
« Si tu n'aimes pas jusqu'à l'égarement
et si tu n'es pas aimé alors tu es un âne (p.97) »

Erwan L'Helgouac

mercredi 18 mars 2009

À la découverte de la littérature arabe de Heidi Toelle et Katia Zakharia


Heidi Toelle et Katia Zakharia, professeurs de littérature arabe aux universités de Paris-3 et Lumière-Lyon-2, mettent à la disposition du lecteur français un ouvrage lentement et minutieusement élaboré qui tente de tracer dans ses grandes lignes l’évolution de la littérature arabe – bien que ce qualificatif n’ait pas au cours des temps la même signification – de la période préislamique jusqu’au XXIème siècle. C’est un rappel : le patrimoine arabe participe de l’universel et par là encore nous concerne. C’est aussi l’occasion de revoir certaines interprétations.
Dès l’introduction sont annoncées les trois parties. La première – les onze siècles de la littérature classique écrite par Katia Zakharia – est abordée par le biais de l’histoire littéraire, puis par celui des genres. Ici, comme ailleurs, la littérature est « un des creusets privilégiés où se précipitent les contradictions » Dans les siècles passés, monde arabo-musulman classique et médiéval se sont réciproquement influencés, avec des modes d’expression spécifiques.
Des aspects sont attentivement étudiés : période préislamique ; à partir du VIIème siècle l’importance fondamentale du Coran, religion et civilisation modelant la société ; les étapes de la production andalouse ; l’âge d’or de la grammaire arabe au Xème siècle ; Ibn Khaldoun ; les géographes du XIème siècle ; les œuvres savantes et populaires telles les Mille et Une Nuits et les avatars de leurs traductions.
La seconde partie, fort brève, est écrite en collaboration ; elle va du XVIème au XVIIIème siècle. La prise du pouvoir par les Ottomans porte un coup d’arrêt à la littérature classique en langue arabe, déjà précédemment en crise. Pendant cette période, peu étudiée, donc mal connue, s’élabore cependant avec lenteur une identité arabe.
La troisième partie est due à Heidi Toelle. Les artisans de la Renaissance arabe, d’abord au Moyen-Orient, en Egypte, entrent en contact avec la littérature occidentale. Les auteurs cherchent à s’approprier les techniques nouvelles et simultanément reexploitent les richesses de leur patrimoine. Naissent de nouveaux genres : le roman – dans sa forme moderne – le théâtre ; les formes traditionnelles, comme la poésie, sont radicalement transformées. Les bouleversements politiques et sociaux conduisent à de nouvelles conceptions de la littérature, en particulier l’affirmation de l’individu. Comme en Occident, et pour des raisons identiques, la littérature devient instrument de combat politique. Devant les déconvenues, les défaites subies par les Etats arabes, surtout dès le troisième tiers du XXème siècle, les auteurs, en majorité, prennent conscience de leur impuissance à changer le cours des choses.
La périodisation usitée n’a qu’une fonction indicative, les jalons factuels également ; ils facilitent néanmoins la mise en relation de l’histoire et de la littérature : « la défaite de 1967 se répercute à la fois sur le contenu des œuvres et sur le mode d’écriture, mais elle le fait de manière diversifiée selon les auteurs et selon les pays »
Cet ouvrage, original en français, vise à donner le goût des œuvres – ou du moins des traductions signalées ; il offre des approches pour les connaître, voire les approfondir. C’est l’occasion de saisir de l’intérieur l’évolution à la fois historique et littéraire d’une vaste ère de civilisation, souvent mal connue, malgré ses nombreuses créations.
Monique Jouffroy.

lundi 26 janvier 2009

Ibn Khafâdja : l’amateur des jardins de l’Andalousie, deHamdane Hadjadji,




LITTERATURE ARABE

J'ai le plaisir de publier ici un entretien très intéressant paru dans la presse à la suite de la sortie de
Ibn Khafâdja : l’amateur des jardins de l’Andalousie, Hamdane Hadjadji, ed. Al Bouraq,
Paris 2006.
L'AUTEUR
Hamdane Hadjadji est un universitaire algérien, docteur ès lettres en langue et littérature arabes, spécialiste de la poésie andalouse et de la didactique de l’arabe moderne. Il a longtemps enseigné en France et en Algérie. Il est l’auteur de monographies en arabe et en français, et de plusieurs anthologies bilingues arabe-français dont Ibn Khafâdja, l’amant de la nature et Les Arabes et l’amour avec André Miquel. Il a conçu avec Houaria Kadra, une Méthode d’arabe moderne, bilingue, pour adultes, accompagnée d’un CD paru chez Ibis Press en 2004.
Hamdane Hadjadji fut aussi mon professeur de version arabe lors de mes études de licence à Alger. Je veux lui témoigner ici mes remerciements et toute ma considération.
L'OUVRAGE
Dans son ouvrage consacré à Ibn Khafâdja, L’Amateur des jardins de l’Andalousie, Hamdane
Hadjadji nous guide à travers l’univers raffiné d’un poète et dans le dédale de sa poésie. Invitation au voyage. Voyage en un lieu, Valence et la Huerta, le pays des jardins et des vergers andalous : «Un terroir heureux pour un amant de la nature». Voyage en un temps – Ve siècle de l’Hégire, XIe siècle de l’ère chrétienne – où les puissants aimaient à s’entourer de poètes et de lettrés. Ibn Khafâdja est de ceux-là, avec cette différence que, durant la majeure partie de sa vie, son goût de l’indépendance, son aisance matérielle le mirent à l’abri de la vie agitée des cours. C’est cette existence d’un homme qui se voulait libre, tout imprégné de la beauté de sa terre natale à la source de son exigence esthétique, qui nous est livrée dans sa
constante et douloureuse tentative d’adaptation aux changements de pouvoirs.
Avec une précision d’exégète, l’auteur cerne son personnage, le débusque comme un chasseur
d’images sous toutes les facettes de sa création. Hamdane Hadjadji choisit de traiter l’objet de sa recherche selon un plan classique et néanmoins efficace : la vie et l’oeuvre. Il démonte tous les ressorts qui font de l’homme un poète : ses maîtres, ses amis, ses sources d’inspiration. En un temps où chacun rêvait d’égaler une célébrité orientale, Ibn Khafâdja naît à la
poésie sous l’influence des poètes irakiens – Mutanabbi, Charîf ar Radiyy, syrien – Abdal Muhsin aççûrî – ou d’origine persane comme Daylamî, sans oublier l’influence inavouée de Çanawbari, le poète de la nature. Nature au charme suggestif sans laquelle le talent d’Ibn Khafâdja n’aurait pu s’épanouir. Celui que l’on appela aussi le Çanawbari de l’Espagne, et qui influencera à son tour la future école andalouse, est un poète hors du temps par l’universalité de ses sources d’inspiration que sont la nature, la mort, l’érotisme, l’amitié. L’auteur tente un audacieux rapprochement avec Rousseau et ses Rêveries d’un promeneur solitaire. Mais il est aussi paradoxalement poète de son temps en devenant après une longue période de silence consécutive à la chute de Valence et au règne d’intolérance des Almoravides, un poète officiel en quête de protecteur. L’homme, libre de toutes contraintes qui cultivait son art pour le plaisir et qui conviait le lecteur à la jouissance et à la recherche du beau dans ses poèmes bachiques et érotiques, sera contraint sous la pression des religieux de renier sa jeunesse libertine. Menacé de persécution pour hérésie, lui qui jadis dénonçait les religieux en viendra même à renier son biographe et ami Ibn Khâqâm qui évoquait sa vie licencieuse. Devenu poète officiel, il se console en choisissant pour protecteur des hommes avec qui il se sent des affinités : «C’est alors que je me suis de nouveau tourné vers la
poésie pour en faire les ornements du manteau de mon maître par amour pour sa personne, et non par intérêt… »
Ibn Khafâdja meurt à l’âge de quatre-vingt-trois ans dans le tourment de la solitude, évoquant en ces vers ses regrets et sa détresse : «Pleure ma jeunesse passée et qu’il faut oublier, une âme qui n’a gardé que sa douleur !»

La postérité retiendra surtout ses poèmes issus de la période épicurienne. Il demeure pour nous le poète de la nature, annonçant la vague romantique, des siècles avant son déferlement.

Meriem Nour

L'ENTRETIEN Pourquoi avoir consacré cet ouvrage au poète andalou Ibn Khafadja ?

Cet ouvrage a été une thèse de doctorat de 3e cycle que j’ai préparée à la Sorbonne sous la direction du professeur Régis Blachère et que j’ai publiée par la suite en français puis en arabe à Alger. Cette précision faite, j’en viens aux motivations de ce choix ; j’ai découvert l’Andalousie à travers la musique andalouse qui a bercé mon enfance par la voix inoubliable de Dahmane Ben Achour – que Dieu lui accorde sa miséricorde – qui venait assez souvent à Miliana, ma ville natale, où il était très apprécié et en particulier à l’occasion de la fête des
cerises. Son oeuvre intégrale est en cours de réimpression.
En second lieu, j’avais remarqué que l’Andalousie avec toutes ses richesses culturelles et artistiques occupait une place très réduite ; la plupart de nos chercheurs lui ont
préféré l’Orient ; on regardait Damas puis Baghdad surtout plutôt que Cordoue, et pourtant ! ne fallait-il pas essayer de rétablir l’équilibre ? Et maintenant pourquoi Ibn Khafadja ? J’avais remarqué là aussi qu’il n’avait fait l’objet d’aucune étude en dehors de quelques articles dispersés dans des revues alors que son diwân, l’un des rares qui nous soit parvenu dans son
intégralité, avait fait l’objet de plusieurs éditions ; enfin une raison subjective et sans doute inconsciente se rapporte aux thèmes de la nature qu’il a privilégiés dans sa poésie. Or, à Miliana, la nature ne manquait pas de charme ; n’y avait-il pas là une ressemblance, peut-être
rassurante pour moi, d’être dans un environnement familier ? C’est possible.
Par son cheminement, que nous enseigne-t-il aujourd’hui ?

Ibn Khafadja a été un admirateur de la beauté ! Que chacun la découvre dans sa vie ; si pour lui ce fut la nature verdoyante, les jardins fleuris, le murmure des ruisseaux ; mais aussi une nature paisible, consolatrice ; une confidente intime comme peut l’être une belle femme qu’on aime ; pour d’autres la beauté serait dans l’art, dans la musique, dans la peinture ; chacun peut trouver sa source de jouissance dans son monde réel ou imaginaire. Il nous invite à profiter de la vie, de tout ce qu’elle recèle de beau, de plaisant pour s’éloigner, autant que faire se peut, du mal être ; à nous désintéresser des honneurs et des biens matériels périssables ; de veiller à préserver notre dignité et notre liberté à l’écart des cercles du pouvoir et des puissants du jour.

La poésie a toujours occupé une place importante dans la vie culturelle et intellectuelle arabe, Ibn Khafadja procède-t-il de cette démarche ?

Rappelons que les poètes, en ces temps-là, étaient pour la plupart des poètes courtisans dépendant du bon vouloir du Prince pour vivre car la majorité était d’origine très modeste et la poésie était la voie royale pour changer de statut et améliorer leurs conditions de vie ; Ibn Khafadja n’était pas du tout dans cette démarche, on peut dire qu’il était atypique pour deux raisons : être né dans une famille aisée qui lui laissa des biens, ce qui le dispensa des soucis
matériels, aussi n’a-t-il à exercer aucun métier, il pouvait se livrer à la poésie à longueur de temps, une poésie donc toute personnelle, il cultivait l’art pour l’art, d’ailleurs la plupart de ses compositions – du moins avant l’arrivée des Almoravides – se limitaient à quelques vers, 5 à 10 au gré de l’inspiration du moment, ce qui nous a valu des tableaux pleins de vie et de fraîcheur ; Ibn Khafadja ne décrit pas la nature, il la transfigure en lui prêtant des sentiments humains, ce qui a fait son originalité.


Pensez-vous que de nos jours la poésie ait autant d’importance dans le monde arabe ?

Il est difficile de répondre à cette question car les temps ont changé ; dans le temps, les poètes étaient des courtisans au service d’un protecteur, ils étaient chargés de mettre en valeur ses exploits car il fallait plaire pour mériter une rétribution ; mais aujourd’hui ce n’est plus le cas ; la poésie a encore sa place dans notre société mais sa fonction a changé, elle est un moyen de communication particulier, le poète n’a pas perdu son aura, il continue à occuper une place privilégiée parmi les siens car, par son engagement au service d’une cause politique, sociale ou économique, il est à même de répondre à l’attente de ceux qui l’écoutent et dire poétiquement ce qu’ils ressentent et ne peuvent verbaliser.

Propos recueillis par Meriem
Nour et Bachir Agour




dimanche 25 janvier 2009

Les «Mille et Une Nuits» dans la Pléiade


Les «Mille et Une Nuits» entrent dans la Pléiade

Texte paru avant le décès de notre regretté professeur
Jamel Eddine Bencheikh (que son âme repose en paix!)C'est à sa mémoire que sont dédiés mes cours sur les Mille et une nuits. Je lui dois de m'avoir introduit dans l'univers de Shahrazad avec la finesse d'analyse qui était la sienne lors de ma préparation du concours d'agrégation sous sa direction.

La Bibliothèque de la Pléiade (éditions Gallimard) publie une nouvelle traduction intégrale des «Mille et Une Nuits» (qui comptera 3 volumes). Elle est proposée par Jamel Eddine Bencheikh, poète et professeur à la Sorbonne, et d'André Miquel, écrivain et poète, qui a occupé la chaire de langue et littérature arabe classique au Collège de France. Révélé au XVIIIe siècle à l’Europe par un érudit, Antoine Galland, le texte suscita un goût pour l’orientalisme dans toute l’Europe et fut traduit en plusieurs langues. Trois cent et un ans après la traduction d’Antoine Galland d’un manuscrit d’origine syrienne, Jamel Eddine Bencheikh et André Miquel lui dédient leur travail. Mais, sur les mêmes pas que ceux du Dr Joseph-Charles Mardrus, ils ont travaillé sur un manuscrit d’origine égyptienne, auquel ils entendent apporter une plus grande fidélité au texte que leur prédécesseur.

Avant toute chose, il convient de rappeler qu’il n’existe pas une version d’origine des Nuits, unique et incontestée, mais bien plusieurs versions des contes des Mille et Une Nuits, et que cette variété tient à leur premier mode de transmission, par voie orale. Il n’existe pas non plus un manuscrit mais des manuscrits, pour la plupart perdus. Il n’existe pas, enfin, une traduction mais diverses traductions. Adapté pour le goût de l’époque, expurgé de ce qui pouvait choquer les puritains, le texte d’Antoine Galland -un érudit grand connaisseur de l’arabe, du turc et du persan- est très édulcoré. Parmi les plus connues, celle de Mardrus, au XIXe s., est plus chatoyante, et fait la part belle tant à l’érotisme qu’à l’exotisme. Celle de Jamel Eddine Bencheikh et André Miquel reste sulfureuse là où le texte l’est, mais avec le souci de ne pas faire de l’érotisme un argument commercial, soulignant bien toutefois dans la préface de l’édition que «les Mille et Une nuits ne sont pas le Kamasutra».*

Les historiens s’accordent pour reconnaître que ces Nuits seraient nées en Inde et auraient été enrichies par des lettrés iraniens. Ayant atteints la Perse, ces contes auraient fait l’objet d’un premier recueil, le Hèzâr afsânè. Puis, propagés dans le monde arabe, entre autre grâce aux marchands, ils auraient été adaptés dans chaque contrée selon leur culture, leur religion et leur langue tout en gardant un fond commun d’éléments originaux, et ils auraient été augmentés d’histoires différentes selon les copistes, les scripteurs et les conteurs. Décriées, en raison de leurs origines diverses, et des fantasmagories qui les hantaient, considérées comme contraires à la religion, ces Mille et Une Nuits ont été considérées comme un ouvrage de seconde zone, et ont disparu un temps de la mémoire des lettres arabes tout en continuant à circuler en Egypte

Bref, pour s’y repérer dans la multitude de manuscrits anonymes existants -quelque 70 sont répertoriées dans les bibliothèques européennes-, on distingue ceux de Bagdad (écrits pendant le califat des Abbassides IXe –Xe s.), et ceux du Caire (Fatimides XIe-XIIe s.). Les auteurs de la nouvelle traduction ont choisi de travailler sur le manuscrit de Bûlâq (Caire), considérant qu’avec deux siècles d’existence cette version était née «en un pays dont on a dit le rôle dans la prévention du trésor, et enfin qu’elle a inspiré les traductions les plus marquantes».

«Un mot à mot pesant conduisait à un galimatias insipide»

Le choix éditorial établi, les auteurs ont été confrontés à plusieurs difficultés de l’exercice propres à toute traduction. Ces problèmes étaient liés à la composition même de l’édifice puisqu’il s’agit d’un ensemble de contes dits «enchâssés ou à tiroirs», emboîtés les uns dans les autres et, dans la préface, André Miquel mentionne «comme autant d’obstacles» les «redites, retours en arrière, absence de transitions, déséquilibre dans le traitement des épisodes au profit des moins importants, oubli d’enchaînements explicatifs». Au-delà de la charpente, la compatibilité des structures syntaxiques n’a pas été facile car la forme métrique du vers arabe équivaut à deux alexandrins, et il a fallu «disposer les deux hémistiches arabes sur deux lignes».

Les auteurs ont distingué par ailleurs six genres de contes aux niveaux de lecture différents (histoires merveilleuses, épopées, récits d’aventures individuelles) et plusieurs registres d’écriture. En effet, des pans entiers sont écrits en arabe classique quand d’autres fleurent le dialecte, avec des interférences de genres : humour et ruse, anecdotes concernant un personnage célèbre, ou fable. «Un mot à mot pesant conduisait à un galimatias insipide», dit encore André Miquel, il n’était pas aisé de rendre compte de la poésie fleurie de la langue arabe sans céder à la mièvrerie. Il a fallu enfin respecter la fonction même du conte, une «fonction édifiante car, dit André Miquel, le récit dicte des codes de bonne conduite ; celui qui fait le bien est toujours récompensé, celui qui fait le mal est toujours puni, la morale est toujours sauve», et rendre compte de toute la richesse de témoignage concernant en ces temps reculés, la vie des petites gens (mendiants, parasites, voleurs nourrissant une verve picaresque) aux côtés des califes, des sultans et des vizirs.

En marge de l’édition sur papier bible qui ajoute à la préciosité du texte, les éditions Gallimard publient, sous la houlette de Margaret Sironval, un Album Mille et Une Nuits, très riche en iconographie. Elle souligne : «Il y avait mille et un itinéraires possibles pour découvrir les images des Mille et Une Nuits qui ont envahi l’imagination des artistes, illustrateurs, graveurs, peintres et musiciens, sans oublier les mises en scène pour le théâtre et l’opéra, le cinéma et même pour la publicité». Au gré d’illustrations riches, de la reproduction du fragment du plus ancien manuscrit connu à ce jour (Xe s.), aux affiches publicitaires qui mettent en scène Sindbad, Aladin, Ali Baba et le tailleur de Bagdad, pour les marques Tell Cacao, la Bénédictine, et Liebig début XXes., en passant par des pages de manuscrits, et des lithographies anciennes, Margaret Sironval livre une autre dimension des Mille et Une Nuits. Douze siècles après le règne du calife Haroun al-Rachid, la geste des conteurs arabes continue de faire rêver les lecteurs occidentaux.

par Dominique Raizon