vendredi 26 juillet 2019

La langue arabe est devenue mon pays


Hoda Barakat : « La langue arabe est devenue mon pays » 
Exilée de nature, Hoda Barakat écrit sur le Liban qu’elle n’a jamais vraiment quitté. Auteur de plusieurs romans remarqués, directrice de l’information à Radio-Orient à Paris, elle apparaît aujourd’hui comme l’une des figures incontournables de la littérature libanaise d’expression arabe.
Par Rita Bassil el-Ramy
2007 - 05

Née au Liban en 1952, Hoda Barakat lance ses personnages dans un monde brutal, sauvage et violent, son pays natal en d’autres termes, à l’apogée de ses guerres fratricides où l’amour passion se transforme en pathologie (Les Illuminés, 1999), où la virilité est castratrice par sa mauvaise définition (La pierre du rire, 1996), où la vie se coupe de la vie pour continuer son cours dans les prolongations chimériques du passé pris dans les filets d’une mère et d’une amante (Le Laboureur des eaux, 2000, prix Naguib Mahfouz). Mon maître, mon amour, qui vient de paraître chez Actes Sud dans sa traduction française, met également en scène un personnage souffrant d’un certain mal-être. Dans ce roman, qui s’achève sans vraiment s’achever, le lecteur devient à son tour écrivain pour aider le roman à trouver une fin. Esseulées, ses créatures ont, à l’image de leur auteur, du mal à trouver leur place dans ce pays qui emprisonne même après le départ. De la douleur à la folie, les héros se battent dans une lutte intérieure avec le reste du monde. Un réel insoutenable et insaisissable, réinventé au fil des pages où la pudeur est écartée pour mieux mettre en valeur la monstruosité du groupe. La guerre, omniprésente, ne sert jamais de thématique. Elle est un terrain expérimental où l’individu dans sa confrontation au « clan » laisse échapper ses instincts destructeurs.

À bord du navire qui l’emmène loin de son pays, le narrateur de Mon Maître, mon amour avoue : « Je suis devenu un autre, j’ignore comment. Un homme avait embarqué, un autre avait débarqué. » Il perd presque la mémoire… Et vous, Hoda Barakat, comment vivez-vous votre exil ?

Je ne suis pas une « vraie » exilée, comme les autres. Je reviens souvent au Liban et travaille à Paris avec des Libanais… Je ne suis pas vraiment dans un contexte d’exil tout comme je ne prétends pas écrire une littérature d’exil. La littérature d’exil est une littérature qu’on écrit sur le pays en mesurant les distances qui nous en éloignent, la narration voudrait toujours revenir avec une grande nostalgie à ce lieu qu’on va appeler le lieu « premier ». Dans mon cas, je n’écris pas de Paris sur Beyrouth. Je continue à écrire comme si je vivais encore à Beyrouth. D’ailleurs, je ne sais pas si je suis réellement arrivée à Paris, même si j’ai quitté Beyrouth. La phrase que vous citez me ramène à l’amertume que j’ai éprouvée quand je suis partie du Liban, ce moment où l’on sent qu’on a passé la frontière… Pour moi le départ était presque définitif, je suis partie avec plein de rancœur. Je ne partais pas pour un moment, en attendant la fin des combats. J’avais perdu ma propre guerre. Que la paix se rétablisse ou pas ne me concernait plus. Tout ce que j’avais perdu dans ce pays, personne ne pouvait me le rendre ; j’avais un sentiment de perte énorme parce que le pays ne ressemblait plus du tout à mes rêves, à mon lieu de naissance. C’est comme une mort non annoncée qui ne donne pas droit au deuil. On doit s’adapter très vite. Trouver du travail, régler les papiers, trouver une école pour les enfants. Et on passe sa vie à vouloir asseoir cette nouvelle donnée… Au fond, je repars incessamment de Beyrouth, et ça m’intéresse très peu d’être à Paris. Je vis dans la marge et cette situation me convient. 

Comment vivez-vous le fait d’écrire en arabe, alors que vous vivez en France ? 

Au-delà du besoin d’être dans mon pays, j’habite ma langue. La langue arabe est devenue mon pays. Quand j’étais au Liban, l’écriture en langue arabe n’avait pas cette importance-là pour moi. À Paris, quand je parle à mes enfants en arabe et qu’ils me répondent en français, je suis furieuse, alors qu’au Liban, je voulais qu’ils apprennent une autre langue. Je découvre de plus en plus à quel point la langue arabe est magnifique, et à quel point elle me ressemble de l’intérieur, et comment elle est physiquement présente en moi. Je suis un écrivain libanais arabophone dans un monde francophone avec toutes les joies et les inconvénients que cela comporte.

Vous dites que votre référence est la langue arabe de l’âge d’or, des IXe et Xe siècles. Comment défendriez-vous le caractère « vivant » de la langue arabe dédoublée entre l’écrit et l’oral ?

On a la chance d’avoir la distanciation entre l’arabe dialectal et la langue écrite. Une langue qui n’est pas celle de tous les jours ne peut pas être banalisée, mais cela n’empêche pas qu’elle soit moderne et vivante. La langue arabe n’est pas pour moi une langue morte. Dans la langue arabe, il y a une maniabilité que je ne soupçonnais pas avant de l’apprendre réellement. Pour moi, c’était une langue rigide. À l’école, on nous apprend très mal la langue arabe parce qu’on ne la respecte pas. Tout cela, parce que nous avons une conception très particulière de notre civilisation, liée à une certaine idéologie. D’un côté, une partie des Libanais ne se considèrent pas comme arabes et, d’autre part, les arabophones ne sont pas socialement les mieux placés. Si on maîtrise bien l’arabe au Liban, c’est presque une honte, sauf si on se défend très bien dans d’autres langues étrangères. Cela dit, si on a envie d’écrire en dialectal, pourquoi pas ? D’ailleurs, je publie prochainement une pièce de théâtre écrite en libanais. 

Flaubert raconte que pour décrire l’agonie d’Emma Bovary, il a pris une toute petite dose d’arsenic… Comment de votre côté arrivez-vous à ressentir les choses à la place de vos personnages ?

Je ne prends pas d’arsenic, je leur en donne ! Je ne prétends pas raconter la vérité. Mes romans ne sont pas réalistes. Ce sont plutôt de fausses pistes de réalisme. Ça ne m’intéresse pas d’être crédible. Je ne fais pas de pacte avec le lecteur. En lisant les Illuminés, on croit que je me suis rendue dans un asile de fous pour pouvoir évoquer un psychopathe. En fait, en écrivant, je me rendais malade et découvrais à quel point on peut très vite basculer dans la folie. On est surpris de voir, en écrivant, jusqu’où on peut aller, au-delà de l’observation. L’observation limite l’imagination. 

Vos personnages sont tous des solitaires, et leur solitude les mène de la douleur jusqu’à la folie, ou vers la drogue. L’incipit du Laboureur des eaux s’ouvre même sur le mot « illusion ». Vos personnages ruminent des rêves de vie qu’ils n’ont pas vécus (Nicolas, Le laboureur des eaux), sombrent dans la folie du crime (Khalil, La pierre du rire), ou dans la dépression (Wadi’, Mon maître mon amour)… 

Mes personnages sont solitaires parce que mon écriture ne se place pas à un niveau social ; mais à un niveau existentiel, et je suis heureuse de voir que c’est un aspect que la presse internationale relève dans mon écriture. Mes héros sont solitaires parce qu’ils n’ont pas de vie sociale, parce qu’ils sont marginaux et parce qu’ils ne sont pas les héros des destins des autres, parce que nous ne pouvons pas être maîtres de notre destin dans une société qui est communautarisée, scindée et effritée, et où l’individu est mort dès qu’il sort de sa communauté.

L’individu dans vos romans se détache du groupe tout en le subissant…

Oui. La solitude de mes personnages représente l’échec de leur « moralité ». Dans la vie, nous sommes obligés de nous attacher à la morale, et c’est pourquoi on se tourne vers la religion. Quand la vie citoyenne ne nous garantit pas une justice sur laquelle on peut construire une morale, on revient à la religion. Mais la religion ne nous laisse pas notre liberté. Elle est récupérée par la confession et nous embrigade – tant que l’État n’existe pas – à sa force à elle, en tant que communauté. L’État passe au second plan. C’est un cercle vicieux inouï ! C’est pour cette raison que je ne peux inventer que des personnages qui me ressemblent et qui n’ont pas de place dans ce pays ! Quand on me demande si j’ai envie de retourner au pays natal, je m’interroge de quel pays il s’agit. Même si le Liban reste mon pays, il n’est malheureusement plus conforme à mes désirs. Le Liban que je veux est désormais en moi. Je continuerai à écrire sur des personnages coincés là-bas et qui n’arrivent pas à s’en tirer. Comme moi ! 

Tous vos personnages se retrouvent malgré eux pris dans les pièges d’une fuite éperdue de la réalité… Comment conjuguez-vous le réel et l’irréel ? 

Que veut dire le réel ? Je l’ignore. Le réel historique repose sur un mythe, et c’est pourquoi on a fait la guerre et qu’on continue à la faire. Si on prend deux personnes de différentes communautés au Liban et qu’on leur demande de raconter l’histoire du Liban, on aura deux versions différentes, voire antinomiques. Pire : les deux versions sont des mythes. Dans Le laboureur des eaux, mon pari était de raconter le réel dans ses moindres détails comme un mythe. Wadi’, dans Mon maître, mon amour, s’est inventé un monde parce qu’il voulait se défendre dans ce monde ouvert à la corruption, où on nous fournit des armes, où on nous assure la défense, la reconnaissance, de même qu’une certaine forme de puissance en nous présentant la chose comme légitime. Et ceci n’est possible que si on  se rattache à une milice, à une bande ou à un chef. Wadi’ a essayé de contourner ces trois possibilités en entrant dans une grande illusion, et en vendant son âme. Comme il n’y a pas d’issue à ce jeu de cartes, on ne sait pas où il disparaît à la fin du roman. 

Vous dites que vous refusez de « tourner la page », d’oublier la guerre. Pourquoi ?

Parce que la guerre n’est pas finie. Nous n’avons pas réussi à mettre des fondements à la construction de notre paix. Depuis l’indépendance, on ne fait que remettre à plus tard le projet de ce que doit être l’État libanais. Je connais très bien nos handicaps et je ne suis pas très surprise de les voir ressurgir. L’appartenance à la confession, à la tribu est de loin prioritaire à la citoyenneté. Chaque fois qu’on arrête une guerre, on se prépare à la prochaine, et le virus, quand il réapparaît, est encore plus fort. 

Et le rôle de la femme dans la guerre ?

La guerre civile est impossible sans les femmes ! La mère éduque l’enfant et lance les youyous derrière les combattants. Dans mon village, pendant la guerre civile, certaines mères refusaient d’enterrer leurs enfants avant d’en avoir le double à égorger sur la tombe de leur fils. Les femmes sont les dépositaires du legs de la communauté et du groupe, et ceci depuis l’antiquité, depuis la mythologie. Qui est la mère, l’épouse et la sœur du héros ? C’est la femme ! L’apologie du martyr ne tient pas sans les femmes. Elles participent elles aussi à la violence de la guerre !

Vous évoquez les insatisfactions féminines mais votre écriture, on le voit, n’est pas féministe. Vous écrivez la guerre sans écrire sur la guerre. Votre écriture peut servir de catharsis, de travail de deuil et de devoir de mémoire, mais elle ne fait pas de vous un écrivain engagé… Où situez votre écriture ?

A-t-on vraiment besoin de situer une écriture ? Je préfère ne pas être limitée par un courant ou par un genre. Si mon écriture invite le lecteur à se poser des questions, j’en serai très heureuse. Tant qu'on croit tout connaître on est dans l’erreur. La lecture que j’ai préférée dans ma vie est celle qui a changé mes convictions, mes idées, ma manière d’être, mon regard sur le monde ! 

Langue arabe et fiction: Hoda Barakat


“J’ai commencé à découvrir l’arabe après l’école, car l’enseignement de l’arabe ne le mettait pas en valeur. Il était répulsif : toutes les matières étaient enseignées en français et on faisait exprès de faire haïr cette langue, comme si ça ne valait pas le coup de l’étudier. En plus, passer du libanais parlé à l’arabe écrit était compliqué, il y avait des kilomètres, et il fallait voyager tout seul. […] Ce qui m’a fait aimer l’arabe, c’est un éveil, un déclic. Je me suis rendu compte au début des années 1970 que cette langue était magnifique, grâce à tout ce qui s’écrivait à cette époque. C’était l’époque de la nouvelle Nahda (Renaissance) avec des auteurs comme Youssef El-Khal ou Ounsi El-Hage. Je n’ai pas délaissé le français, j’ai juste pris conscience du fait que j’avais déjà une langue.”

 Le jury du Booker arabe l’a récompensée pour son roman Barid Al-layl, publié en 2017 chez l’éditeur beyrouthin Dar Al-Adab, et traduit l’année suivante chez Actes Sud sous le titre Courrier de nuit. “Dans ce roman épistolaire, l’écrivaine met en scène des marginaux, dont les lettres sont condamnées à n’être jamais lues par leur destinataire”, résumait l’an dernier L’Orient-Le Jour.

Dans Al-Hayat, la romancière revient sur la genèse de cet ouvrage : “Courrier de nuit est né d’images qui m’obsédaient, celles de réfugiés fuyant leur sort. Ces errants sur leurs rafiots de mort sont devenus pour le monde un groupe indésirable, un virus menaçant la civilisation. Je ne réclame pas que le monde occidental ouvre grand ses portes ou qu’il idéalise les réfugiés, je voulais leur donner une existence humaine, chose qu’on leur dénie souvent.”

“Mon lecteur est arabe”

Contactée par L’Orient-Le Jour après la remise du prix, Hoda Barakat a réagi en ces termes :

Je suis très heureuse parce que ce prix est important, il permet d’être visible partout dans le monde arabe, or je suis très loin de cette région, aussi bien physiquement que mentalement. […] Ça me fait vraiment plaisir que mon roman épistolaire soit récompensé, car mon lecteur est arabe, et j’écris en arabe.”

jeudi 25 juillet 2019

Ziryab comme un conte


Dans le temps d’avant le temps,


 
Dans le temps d’avant le temps,
Au cœur de la Lumière Originelle
Quand l’homme n’existait pas encore,
Il y avait une merveilleuse mélodie.
En elle, il y avait tous les sons
En elle, il y avait tous les rythmes,
Ainsi que les secrets de la Lumière,
Mais il n’y avait personne pour l’entendre,
La Lumière Originelle décida alors de créer la Matière,

Elle se concentra si bien qu’elle forma l’Énergie Initiale,
Et l’Énergie demeura ainsi comprimée
Jusqu’à ce qu’elle atteignit la taille de l’atome d’un atome.
Une formidable explosion la libérant alors,
Elle se répandit partout et créa la matière de l’univers,
Puis, tel un miroir qui se brise en des milliards de morceaux,
Des milliards de planètes naquirent.

La terre, une des dernières à se former,
Reçut également sa part d’énergie.
Qu’elle transforma, petit à petit,
En montagnes et en océans,
En forêts et en déserts,
En cyclones et en brises printanières
Et enfin en femmes et en hommes.
Puis les humains, comme les arbres,
Comme les ruisseaux et les oiseaux,
Reçurent le don de la mémoire
Qui leur permit de se rappeler
De quelques bribes de la Mélodie Originelle
Qui existait dans le temps d’avant le temps,
Lorsque ni l’univers, ni les planètes,
Ni les êtres humains n’existaient encore.
Dès qu’elles apparurent, toutes les créatures :
Minéraux, végétaux, animaux ou humains
N’aspiraient plus qu’à une seule chose :
Redevenir lumière et redire le chant originel. 
Car, comme le dit Novalis, poète visionnaire
Le dieu-nature « s’agite sourdement dans les eaux et les vents,
sommeille dans les plantes,
pense dans l’homme
et remplit l’univers d’une activité
qui jamais ne se repose et jamais ne s’épuise ».
C’est pourquoi quand l’eau de la source s’échappe de l’écorce terrestre,
Elle murmure et chante.
C’est pour cela que l’eau du ruisseau et de la rivière,
Quand elle passe entre les pierres,
Elle les fait chanter.
Et chaque arbre chante à sa manière : 
Le chêne avec profondeur,
Le bouleau avec finesse,
Le palmier avec douceur
Et le cyprès avec tristesse. 
Et tous ces chants : ceux des pierres, des arbres, des oiseaux
Atteignirent les oreilles attentives
Des humains qui savent être à l’écoute
De leurs cœurs et de la nature qui les entoure.
Ils reconnurent aussitôt quelques bribes de la mélodie originelle
Qu’auparavant ils connaissaient toute entière
Quand ils étaient encore dans le ventre de la lumière…
C’est ainsi que commença la grande épopée de la musique et des chants.
Les cordes vocales apprirent à rendre les sons les plus divers,
Et les hommes taillèrent dans les roseaux des flûtes plaintives,
Et dans le bois des arbres les plus divers,
Les instruments les plus inattendus,
Ils s’initièrent aux rythmes qui émanaient de leurs cœurs
En harmonie avec le chant de l’oiseau,
Le murmure du ruisseau et le souffle de la brise au printemps…

Chaque siècle,
Chaque peuple,
Chaque tribu,
Chaque homme
Apporta sa pierre à l’édifice
Et Ziryab fut de ceux-là.
Mais qui est Ziryab ?

À suivre...
Saadane Benbabaali
Juillet 2019
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dimanche 7 juillet 2019

Traduire le mouwachah et le zajal : pourquoi ?


Traduire les mouwachahates et azdjal : pourquoi ?



La traduction vers d'autres langues du mouwachah, poésie  arabo-andalouse chantée dans la nawba, revêt une importance vitale dans sa transmission  à un public de culture différente. La bonne compréhension du texte par l'artiste  permet une plus grande sincérité lors son interprétation.
 Le mouwachah, connu en Occident sous la dénomination de "poésie strophique",  a constitué une innovation littéraire dans l'Espagne musulmane et une sorte  de rupture avec la poésie arabe classique, dont une grande partie a été traduite  en espagnol, anglais ou français. En effet la poésie arabe est connue depuis les travaux des orientalistes du 19e  et 20e siècles. La majeure partie de la poésie ancienne qu'on appelle  la poésie d'Al-Djahiliya et celle des époques omeyyades et abbassides a été  traduite vers d'autres langues. Mais la poésie andalouse n'est pas encore traduite dans son intégralité. C’est le cas surtout du mouwachah et de son équivalent en langue dialectale « le zadjal »  qui sont souvent chantés dans le Maghreb par des interprètes de musique andalouse ( « âla » marocaine, « San3a » tlemcénienne et algéroise et « malouf » constantinois et également tunisien et lybien).  Le rôle du traducteur de ce genre de poésie consiste à transmettre un patrimoine culturel maghrébo-andalou à un public amoureux de cette culture et surtout de ce répertoire musical millénaire mais qui ne maitrise pas la  langue arabe. Les traductions l’aident  à connaître les thèmes dominants traités par les poètes (la plupart anonymes), leur manière  d’exprimer la joie de vivre, les relations amoureuses, et la beauté de la nature.
Traduire les poèmes appartenant au répertoire dit « andalou » est une lourde tâche car nous disposons de plus de huit cent pièces poétiques. La traduction et surtout l’étude poétique comme j’ai commencé à le faire dans mes conférences et dans mon livre « La joie des âmes » ( ANEP, Alger, 2008) ne vise pas uniquement  le public occidental, pour qu'il puisse accéder à ces poèmes et les comprendre. Elles s'adressent également au public maghrébin qui n'est pas suffisamment instruit  dans le domaine de la littérature andalouse.
( Contenu d'une interview donnée à la presse le 01-01-2011 et développement des idées principales))

Voici un poème (‘Abbaqat fi r-riyâd al-azhâr) chanté en Insrâf rasd-eddîl en Algérie  et qui fera partie du prochain ouvrage en préparation : « La magie du chant et l’éternité du présent : un art de vivre andalou ». Je le publie accompagné des notes qui servent à en saisir le sens :

1. LE POÈME
‘Abbaqat fi r-riyâd al-azhâr 
 عبقت في الرياض الازهار

TRANSCRIPTION
‘Abbaqat fi r-riyâd al-azhâr     ‘an   qurbi   n-nahâr         asbah ka-anna-hu ‘attâr
qad      sâhati            l-atyâr       min fawqi th-thimâr        arkhâti   l-ghusûn  astâr


al-bulbul   bi-sawt     fasîh       yunshid bi-l-barîh             mâ bayna awtâr wa tawshîh
mâ amlaha diyâ  at-tash       nawâ‘ir         tasîh             al-mâ’     madjrâ-h  waqîh
Unzur   li-l-ghusûn   tamîh       ma‘a     kulli    h             djamî‘       tarâh    malîh
Qum    ‘âyin    al-bustân        wa t-tayru            tahdj
al-mâ’ ka-mâ th-thu‘bân        yansal   min      as-sahrîdj
bayna     l-ghurûs     bân        ka-‘anna-hu husâm bahîdj
al-khabûr sha’nu-h yasfâr         mâ bayna l-‘anwâr        wa r-rawdu l-badî‘ yakhdâr
dja mî‘    tarâh  anwâr          mithla    l-djullinâr        al-khîlî       ma‘a      l-azhâr

nasîm   al-‘arîsh     ‘abbaq           bi-l-yâs wa-l-habaq            banafsadj    raqîq    azraq
wa qatr  an-nadâ  tafarraq               kufûfi    l-waraq           lâ yubâ’   wa       yusraq
al-‘ûdu wa r-rabâb yantaq            yasbî man ya‘shaq            at-târ wa z-zunûdj takhfaq
qum yâ  nadîm  qâyam                  tarâ  l-fadjra zayyaq    
tarâ   l-mudâm  ‘âyam                   fî-l-ka’s yatarawnaq         
qum nabbih an-nâyam                   min an-nu‘âs fayyiq
qum nabbih al-khunnâr      shu‘â‘un li-n-nahâr        nadjmu s-subhi al-gharrâr
tasma‘  lughat manyâr       djâwbu-h     l-hazâr         amlâ     qatî‘     ballâr

Pour le texte arabe, voir le livre de Serri 1ère édition, p.116, 2e éd. p. 168; T 1 de Muwashshahat wa azdjal, p.211.



TRADUCTION:

Les fleurs, dans le jardin, exhalent leurs senteurs
À l’approche du jour,
Le jardin est un vrai parfumeur ;
Les oiseaux lancent leurs chants
Par-dessus les branches chargées de fruits
Et les rameaux laissent tomber leurs voiles.

Le rossignol, plein d’éloquence,
Mêle son chant haut et clair
Au son des cordes et aux refrains des chansons !
Douce est la lumière du matin,
Alors que les norias tournent en chantant
Et que, dans les canaux, l’eau coule si limpide!
Regarde les branches qui balancent
À Chaque brise qui passe,
Tout ici n’est que charme et beauté.
Lève-toi et admire le jardin pendant que les oiseaux chantent à tue–tête.
L’eau, comme un serpent, s’échappe des bassins
Et luit parmi les plantes tel un sabre étincelant.

Le sureau se teinte d’or,
Au milieu d’un tapis de fleurs,
Charmant est le jardin tout revêtu de vert ;
Tout ce que tu vois s’ouvre et s’épanouit
Comme ces fleurs de grenadier
Les giroflées ainsi que les fleurs d’oranger.

La brise en traversant la tonnelle,
Apporte des parfums de myrte et de basilic
Et les senteurs de la violette si raffinée ;
Sur les feuilles, comme des paumes ouvertes,
La rosée répand des perles
Qui ne se vendent ni ne se laissent voler.
Le luth et le rabab se font entendre
Et charment les amoureux,
Alors que frétillent tambourin et cymbalettes.

Lève-toi commensal, debout ! Regarde l’aube qui point !
Vois comme le vin inonde les coupes qui jettent leur éclat !
Réveille celui qui dort, tire-le de son sommeil !
Réveille aussi la belle,
Splendide comme le rayon du jour
Et l'étoile du matin nommée Gharrar !
Écoute le chant du rossignol
auquel répond l’ortolan
Et remplis la coupe de cristal !

COULEURS ET SIGNIFICATIONS
Chacune des 5 couleurs correspond à l'un des 5 sens sollicités par l'extrait poétique
VERT: VUE
BLEU: OUÏE
JAUNE: ODORAT 
VERT KAKI: TOUCHER
GRIS: GOÛT (VIN, METS)

Ces deux dernières couleurs correspondent aux deux thèmes les plus fréquents:
Thème du Carpe Diem:PROFITER DE L’INSTANT joie, bonheur de vivre
Thème amoureux :
1. BIEN-AIMÉE :
2. ECHANSONS, COMMENSAUX


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COMMENTAIRES/ ANALYSE:

Le poète/ Le sujet lyrique :
·             plante le décor, dresse un tableau « édénique »/ paradisiaque
·             donne vie au  jardin
·             il personnifie les éléments du jardin :
                                                                                                                                 i.         Le jardin est un parfumeur
                                                                                                                              ii.         Les rameaux des femmes voilées
                                                                                                                           iii.         Les branches des danseuses
·             il l’anime avec les chants d’oiseau

Le jour se lève, tout s’anime et appelle à la vie. La création entière - dans toute sa diversité- est présente, tous les règnes sont représentés :
·             minéraux ( eau),
·             végétaux (plantes),
·             animaux (oiseaux),
·             humains (commensaux, bien-aimé).

Le jardin révèle la beauté de ses plantes, leurs couleurs et leurs parfums. L’éveil de l’esprit se réalise par l’éveil des sens : « tout s’ouvre et s’épanouit ». Tous les sens sont alors sollicités pour jouir de cet instant de bonheur :
·             Vue : Couleurs au lever du jour
·             Odorat : parfums du myrte et du basilic
·             Ouïe : chants d’oiseaux et bruits de l’eau et des norias
·             Toucher : caresses de la brise
·             Goût : les coupes de vin

Appel/ exhortation/ invitation au réveil :
Le sommeil n’est plus permis, et puisque tout est vivant et que tout danse, le sujet lyrique incite son compagnon à se réveiller de sa torpeur afin de participer à la joie environnante, communicative du jardin. Pour cela, le poète utilise l’impératif : Lève-toi ! Debout ! Regarde ! Réveille ! Vois ! Écoute !

Les personnages :
Ce sont tous des personnes positives en harmonie avec le lieu et l’esprit de la scène bachico –amoureuse :
-               Des amoureux
-               Des musiciens
-               Des commensaux
-               Une belle femme


L’art de la suggestion :
·             la nudité sinon le dévoilement de la femme est suggérée par les branches « qui laissent tomber leurs voiles »
·             Les couleurs : or, vert et argent et ce qu’ils symbolisent (richesse, royauté, abondance…)

Une étroite correspondance est instaurée entre l’homme et le monde sur lequel il ouvre les yeux. Il s’agit plus de son éveil que de celui du monde. L’homme est le microcosme qui concentre en lui tout ce qui l’entoure :
-               sa respiration ( pour la brise)
-               sa voix (chants d’oiseaux)
-               son sang qui coule dans ses veines (eau)
-               son cœur (noria)
-               ses yeux (lumière (soleil)

Tout est charme et beauté, l’harmonie qui règne dans le jardin n’est pas troublée par ce qui aurait pu être négatif :
-               le serpent est évoqué pour la fluidité de l’eau
-               le sabre qui donne sa lumière argentée
( N’est-on pas en présence de deux symboles liés au mythe paradisiaque du péché (le serpent) et du châtiment (le sabre) ?

L’homme, par son regard émerveillé et admiratif fait exister cet univers. Il lui donne une raison d’être en jouissant de sa beauté et de ses bienfaits.
(Cf. Ibn Arabi et l’œil de la créature qui témoigne de l’œuvre divine)

Parallèle : Le Kun divin et le verbe poétique !
L’appel du poète répète sur un plan humain l’appel divin à :
-               mettre tous ses sens en éveil, à s’éveiller de sa distraction ( ghafla)
-               à admirer la création et à en jouir en remerciant le Donateur
-               participer à la vie de la création
-               veiller à sa préservation

Diversité des éléments/ Unité de la création :
-               Termes génériques :fleurs, arbres, oiseaux, eau, cordes
-               Termes spécifiques : sureau, fleurs de grenadier, giroflées, myrte, violettes, basilic, rameaux, branches, tonnelle, feuille, rossignol, ortolan, rosée, luth, rabab, tambourin, cymbalettes, perles, cristal..

Saadane Benbabaali, tous droits réservés.

Nota bene :
On peut emprunter sans problème des passages de cet article en citant l’auteur de la traduction et de l’analyse. Dans le cas contraire,  cela s’appelle une « usurpation de droits intellectuels » punie par la loi. Ce rappel vise certains pseudos-auteurs dont les « livres » ne sont que des « copiés-collés » du travail des autres ou qui ne mentionnent pas les traductions ou passages empruntés.


[1] Chez Serri gharrâr (version fautive)

mercredi 3 juillet 2019

LES BERBÈRES (2)


c) Après l’Islam.

L’arrivée des Arabes ne changea guère la situation antérieure. Leurs premières expéditions ne furent, en effet, que des razzias et ne laissèrent d’autres traces que les dévastations commises par les bandes musul- manes. La fondation d’al-Ḳayrawān (50/670) assura bien aux Arabes une base d’opérations permanente, mais les courses de ʿUḳba b. Nāfiʿ [q.v.] à travers le Maghreb ressemblèrent plus à des raids qu’à une conquête véritable. Les villes encore occupées par les Byzantins échappèrent au chef musulman, ainsi que les massifs montagneux, où il n’aurait pu forcer les indigènes. Ceux-ci, d’ailleurs, étaient si peu soumis qu’un de leurs chefs, Kusayla [q.v.], put surprendre et tuer ʿUḳba à Tahūd̲ h̲ a, chasser les Arabes de l’Ifrīḳiya et constituer un royaume berbère comprenant l’Aurès, le Sud du département actuel de Constantine et la plus grande partie de la Tunisie (68-71/687-90). Kusayla toutefois ne put se maintenir longtemps et, malgré la résistance des Berbères de l’Aurès, symbolisée par le personnage légendaire de la «Kāhina» [q.v.], les Musulmans finirent par l’emporter à la fin du I er /VII e siècle. La conversion des Berbères à l’Islam, ébauchée sans grand succès par ʿUḳba, s’opéra au début du siècle suivant. Elle fut déterminée moins par la conviction que par l’intérêt, les généraux arabes ayant eu l’idée d’enrôler les autochtones dans leurs armées et de les gagner ainsi à leur religion par l’espoir du butin. Les Berbères formèrent le noyau des armées qui, sous les ordres de chefs arabes ou même berbères, comme Ṭāriḳ [q.v.], achevèrent en quelques années de soumettre le Maghreb, et effectuèrent, en moins d’un demi-siècle, la conquête de l’Espagne.

La bonne harmonie, toutefois, ne régna pas long- temps entre Arabes et Berbères. Ceux-ci se plaignaient d’avoir été mal récompensés de leurs services et d’être traités, quoique musulmans, en inférieurs plutôt qu’en égaux. Aussi se détachèrent-ils de l’orthodoxie pour adopter les doctrines k̲h̲ ārid̲ ji̲ tes (voir ci-dessous § III), puis il se soulevèrent contre les Arabes. Le mouvement commença dans l’Ouest (122/740), à la voix d’un homme dès Maṭg̲ h̲ āra, Maysara [q.v.], puis, malgré la mort de ce dernier tué par les siens, il gagna tout le Maghreb et se propagea même en Espagne. Les Arabes essuyèrent des défaites désastreuses, comme celle de Kult̲h̲ ūm b. ʿIyāḍ [q.v.] en 123/741; ils furent expulsés d’al-¶ Ḳayrawān, que saccagèrent les Warfad̲ jd̲ ̲ jū̲ma, adeptes des doctrines sufrites (139/756); puis les Hawwāra (ibāḍites), 6 sur 34 11/10/2018 à 12:45 commandés par Abu l-Ḵh̲ aṭṭāb [q.v.], vainquirent les Warfad̲ jd̲ ̲ jū̲ma et constituèrent un État s’étendant sur la Tripolitaine, la Tunisie et la
partie orientale de l’Algérie. L’autorité du calife ʿabbāside se trouva un moment abolie en Afrique. Mais, toujours divisés entre eux, les Berbères furent incapables de profiter de leurs succès. La destruction de l’armée d’Abù l-Ḵh̲ aṭṭāb par des troupes venues de Syrie rendit aux Arabes la posses- sion de l’Ifrīḳiya (144/761). Quarante années de luttes sanglantes et d’innombrables combats (300 selon Ibn Ḵh̲ aldūn) leur permirent de rétablir leur domination sur le Maghreb oriental. Le reste du pays leur échappa. Des États, gouvernés par des chefs d’origine arabe, mais peuplés de Berbères, pour la plupart hérétiques, échappant à l’obédience du calife ‘abbāside, s’organisèrent sur divers points. Tels furent le royaume de Tāhart (144-296/761-908) fondé par l’imām Ibn Rustam avec les survivants des Ibāḍites de l’Est réfugiés dans le Maghreb central [voir Rustamides]; celui de Sid̲ ji̲ lmāssa [q.v.] où régnèrent les Banū Midrār (155-366/772-977); celui de Tlemcen [q.v.], fondé par Abū Ḳurra, chef des Banū Ifren; celui de Nakūr [q.v.] dans le Rif; l’État des Barg̲ h̲ awāta [q.v.] sur le littoral atlantique; enfin, au début du III e /IX e siècle, le royaume de Fās, fondé par Idris I er , descendant de ʿAlī b. Abī Tālib, avec le concours de tribus berbères (Miknāsa, Sadrāta, Zwāg̲ h̲ a). Seule, la dynastie semi-indépen- dante des Ag̲ h̲ labides (184-296/800-909) reconnaît la souveraineté des ‘Abbāsides; elle trouve chez les Berbères des soldats pour conquérir la Sicile, mais elle doit réprimer de nombreuses révoltes des indigènes de la Tripolitaine, du Sud tunisien, du Zāb, du Hodna.

L’opposition des Berbères aux Arabes demeure, en effet, aussi vivace que par le passé; elle est même assez forte pour assurer dans le Maghreb le triomphe des doctrines s̲h̲ īʿites, bien qu’elles soient radicalement contraires aux doctrines k̲h̲ ārid̲ ji̲ tes, embrassées par les Berbères au siècle précédent. Les Kutāma fournirent au dāʿī Abū ʿAbd Allāh al-S̲h̲ ī ʿī [q.v.] les soldats qui combattirent les Ag̲ h̲ labides et fondèrent la puissance fātimide au profit du mahdīʿUbayd Allāh (297/910). Les Fātimides, il est vrai, ne parvinrent pas à s’imposer à l’universalité des Berbères. S’ils réussirent à supprimer l’imāmat de Tāhart, ils ne purent empêcher les Idrïsides de se maintenir dans le Maghreb extrême; ils n’obtinrent pas la soumission des Mag̲ h̲ râwa et des Zanāta qui, par haine des Fātimides, se firent les clients des Umayyades d’Espagne; enfin, ils eurent à combattre la révolte des Ḵh̲ ārid̲ ji̲ tes conduits par Abū Yazīd [q.v.] «l’homme à l’âne» (332-36/943-47), révolte qui mit leur puissance en danger, et dont ils ne triomphèrent que grâce au concours des Ṣanhād̲ ja̲ du Maghreb central. D’ailleurs, les Fāṭimides tournèrent de bonne heure leur attention vers l’Orient et, dès que le calife al-Muʿizz se fut établi en Égypte (362/973), ils se désintéressèrent du Maghreb. L’Afrique septentrionale fut de nouveau disputée entre les diverses tribus berbères, dont aucune n’était assez forte pour dominer les autres. Dans l’Est, les Ṣanhād̲ ja̲ se substituant aux Kutāma, soutirent l’autorité des Zīrides [q.v.], gouverneurs de l’lfrīḳiya et de la Tripolitaine (362-563/973-1167); dans l’Ouest, à la suite de la disparition des Idrīsides, le pouvoir passa aux mains des Zanāta, d’abord simples gouverneurs du pays, au nom des Umayyades d’Espagne, puis princes indépendants, à Fās, jusqu’à l’arrivée des ¶ Almoravides (455/1063). Au début du V e /XI e siècle, l’État zīride se démembra; au centre du Maghreb se constitua le royaume ḥammādide [q.v.], dont les souverains reconnurent l’autorité du calife de Bag̲ h̲ dād et prirent pour capitale, d’abord la Ḳalʿa et ensuite Bougie (405-547/1014-1152). Enfin l’anarchie résultant des luttes des Berbères entre eux se compliqua, au milieu du siècle, de l’invasion des tribus hilāliennes, dont les résultats immédiats furent la dévastation de l’Ifrīḳiya et d’une partie du Maghreb, et les conséquences lointaines, une modification profonde de l’ethnographie de l’Afrique septentrionale.

Cependant, au moment où le désordre paraissait à son comble, deux dynasties berbères, celle des Almoravides [voir al-Murābitūn] et celle des Almohades [voir al-Muwaḥḥidūn], se réclamant l’une et l’autre de doctrines religieuses réformatrices, parvinrent à établir leur prépondérance momentanée dans l’Afrique septentrionale. Le triomphe des Almoravides fut celui des Lamtūna qui, jusqu’alors, avaient nomadisé entre le Maroc méridional et les rives du Sénégal et du Niger. Convertis à l’Islam au III e /IX e siècle, ils n’avaient été pendant longtemps musulmans que de nom. Instruits de la doctrine et des pratiques orthodoxes par ʿAbd Allāh b. Yāsīn (m. 451/1059), ils résolurent de porter la foi chez les Noirs du Soudan et chez les populations ignorantes du Maroc méridional. Leurs conquêtes s’étendirent vite au delà de ces limites. Abū Bakr ibn ʿUmar fonda Marrākus̲h̲ (462/1070), et Yūsuf b. Tās̲h̲ fīn (Tās̲h̲ ufīn) soumit en quelques années le Maroc tout entier et le Maghreb central jusqu’aux confins du royaume hammādide, arrêta les progrès des Chrétiens de la Péninsule ibérique par la victoire de Zallāka [q.v.] (479/1086), détrôna les amīrs andalous et demeura seul maître de toute l’Espagne musulmane. La décadence des Almoravides fut aussi rapide que leurs succès. Usés par leurs victoires mêmes, et par le contact d’une civilisation supérieure, les Berbères du Sahara disparurent rapidement. Les califes almoravides durent recourir, pour les remplacer, à l’emploi de mercenaires chrétiens, tandis qu’eux- mêmes, oublieux de l’orthodoxie, scandalisaient par leur conduite les Musulmans rigoristes. Gagnés à la doctrine unitaire (muwaḥḥid) par les prédications d’Ibn Tūmart [q.v.], les Maṣmūda du Haut Atlas se levèrent contre eux. Commandés par un homme de génie, un Berbère des Kūmiyya, ʿAbd al-Muʾmin [q.v.], ils vinrent à bout, sans grande difficulté, des Almoravides (541/1147). L’empire fondé par les Almohades fut plus vaste encore que celui de leurs prédécesseurs. Si, en effet, ʿAbd al-Muʾmin ne parvint pas à soumettre toute l’Espagne, en revanche il détruisit le royaume hammādide de Bougie, le royaume zīride d’Ifrīḳiya, chassa les Chrétiens des ports dont ils s’étaient emparés et se rendit maître de tout le pays compris entre la Syrte et l’Atlantique. Un grand empire berbère s’étendit ainsi sur toute l’Afrique septentrionale; il ne tarda d’ailleurs pas à s’effriter. Les califes almohades ne surent pas mieux que les Almoravides rester fidèles à l’orthodoxie; l’un d’eux, alMaʾmūn [q.v.], alla jusqu’à maudire publiquement la mémoire d’Ibn Tūmart et sévit contre les croyants. La rivalité des diverses fractions berbères hâta d’autre part la dislocation de l’empire édifié par ʿAbd al-Muʾmin. Les querelles des Maṣmūda et des Kūmiyya ensanglantèrent la cour marocaine; les tribus du Maghreb central favorisèrent les entre prises des Banū G̲h̲ āniya [q.v.] ou essayèrent de se rendre indépendantes. Un siècle après la mort de c Abd al-Mu’min, le dernier de ses descendants, Abū ¶ Dabbūs, réduit au rôle de chef de bande, finissait obscurément (668/1269). Déjà le Maghreb était partagé entre des puissances nouvelles, les Marīnides [q.v.] installés à Fās, les ʿAbd al-Wādides [q.v.] à Tlemcen, les Ḥafṣides [q.v.] à Tunis. Aucune de ces nouvelles dynasties n’était en mesure d’imposer sa suprématie aux autres, ni même de se faire respecter de ses propres sujets. Dans le Maroc, les tribus des régions montagneuses se maintinrent en état de révolte permanente contre les Marīnides; dans le Maghreb central, les Banū Wamānnū de l’Ouarsenis, les Zwāwa du Djurdjura, les Kabyles de la 8 sur 34 11/10/2018 à 12:45 province de Constantine, les populations du Zāb et du Djérid échappèrent à l’autorité des souverains de Constantine, de Bougie et de Tunis; il en fut de même des oasis du Ḏj̲abal Nafūsa et de l’Aurès. L’impuissance des Berbères à s’organiser en un grand État est décidément avérée.

Dès lors, il devient impossible de suivre leur histoire autrement qu’en faisant l’historique des diverses tribus. Encore la tâche serait-elle rendue fort difficile à raison des changements produits par l’invasion hilālienne. Dans les plaines et sur les plateaux, les populations berbères se sont mélangées aux Arabes; elles ont peu à peu abandonné leur langue et leurs coutumes, elles ont même perdu leur ancien nom remplacé par celui de quelque personnage auquel elles font remonter leur origine: elles se sont arabisées. D’autres groupes ont échappé à cette transformation grâce aux difficultés d’accès de leur habitat, tels ceux de l’Aurès, de la Kabylie, du Rif, de l’Atlas; ils se sont grossis de fugitifs de toute origine, qui sont venus chercher chez eux un refuge; quelques-uns enfin sont refoulés dans le Sahara, si bien que, dès le VIII e /XIV siècle, «les Berbères forment sur la frontière du pays des Noirs un cordon parallèle à celui que forment les Arabes sur les confins des deux Maghrebs et de l’Ifrīḳiya» (Ibn Ḵh̲ aldūn, Hist. des Berb., trad. de Slane, II, 104). Cette désagrégation fut accompagnée d’un recul de la civilisation musulmane. Il n’est pas exagéré de dire que nombre de fractions berbères revinrent en quelque sorte à l’état demi-sauvage et ne conservèrent plus de l’Islam que des notions très rudimentaires. Leur réislamisation fut aux IX e --X e /XV e -XVI e siècles l’œuvre de marabouts, se donnant le plus souvent comme originaires du Sud du Maroc, de cette légendaire Sāḳiyat al-Ḥamrāʾ que l’imagination populaire se représente comme une pépinière de missionnaires et de saints. L’influence de ces pieux personnages fut telle que des tribus entières se regardent aujourd’hui comme leurs descendants. Quelques rares fractions échappèrent seules à leur action.

(G. Yver*)

Bibliography

La source fondamentale est Ibn Ḵh̲aldūn, Kitâb. al-ʿIbar, Būlāḳ 1284, 7 vol. (trad. française de Slane, Histoire des Berbères, Alger 1852-56, 4 vol. rééd. achevée en 1956)
On y ajoutera les autres historiens arabes de l’Afrique du Nord cités dans la Bibl. des art. Algérie, Maroc, Tunisie, ainsi que: H. Fournel, Les Berbères, Paris 1875

E. Masqueray, Chronique d’Abou Zakaria, Alger 1878
R. Basset, Les Sanctuaires du Djebel Nefousa, Paris 1899
S. A. Boulifa, Le Djurdjura à travers l’histoire, Alger 1925
E. F. Gautier, Les Siècles obscurs, Paris 1927
F. de la Chapelle, dans Hesp., 1930
E. Lévi-Provençal (éd.), Fragments historiques sur les Berbères au moyen âge, Rabat 1934
T. Lewicki, dans REI, 1934 Berbères Amilhat, REI, 1937
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