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mercredi 3 juillet 2019

LES BERBÈRES (2)


c) Après l’Islam.

L’arrivée des Arabes ne changea guère la situation antérieure. Leurs premières expéditions ne furent, en effet, que des razzias et ne laissèrent d’autres traces que les dévastations commises par les bandes musul- manes. La fondation d’al-Ḳayrawān (50/670) assura bien aux Arabes une base d’opérations permanente, mais les courses de ʿUḳba b. Nāfiʿ [q.v.] à travers le Maghreb ressemblèrent plus à des raids qu’à une conquête véritable. Les villes encore occupées par les Byzantins échappèrent au chef musulman, ainsi que les massifs montagneux, où il n’aurait pu forcer les indigènes. Ceux-ci, d’ailleurs, étaient si peu soumis qu’un de leurs chefs, Kusayla [q.v.], put surprendre et tuer ʿUḳba à Tahūd̲ h̲ a, chasser les Arabes de l’Ifrīḳiya et constituer un royaume berbère comprenant l’Aurès, le Sud du département actuel de Constantine et la plus grande partie de la Tunisie (68-71/687-90). Kusayla toutefois ne put se maintenir longtemps et, malgré la résistance des Berbères de l’Aurès, symbolisée par le personnage légendaire de la «Kāhina» [q.v.], les Musulmans finirent par l’emporter à la fin du I er /VII e siècle. La conversion des Berbères à l’Islam, ébauchée sans grand succès par ʿUḳba, s’opéra au début du siècle suivant. Elle fut déterminée moins par la conviction que par l’intérêt, les généraux arabes ayant eu l’idée d’enrôler les autochtones dans leurs armées et de les gagner ainsi à leur religion par l’espoir du butin. Les Berbères formèrent le noyau des armées qui, sous les ordres de chefs arabes ou même berbères, comme Ṭāriḳ [q.v.], achevèrent en quelques années de soumettre le Maghreb, et effectuèrent, en moins d’un demi-siècle, la conquête de l’Espagne.

La bonne harmonie, toutefois, ne régna pas long- temps entre Arabes et Berbères. Ceux-ci se plaignaient d’avoir été mal récompensés de leurs services et d’être traités, quoique musulmans, en inférieurs plutôt qu’en égaux. Aussi se détachèrent-ils de l’orthodoxie pour adopter les doctrines k̲h̲ ārid̲ ji̲ tes (voir ci-dessous § III), puis il se soulevèrent contre les Arabes. Le mouvement commença dans l’Ouest (122/740), à la voix d’un homme dès Maṭg̲ h̲ āra, Maysara [q.v.], puis, malgré la mort de ce dernier tué par les siens, il gagna tout le Maghreb et se propagea même en Espagne. Les Arabes essuyèrent des défaites désastreuses, comme celle de Kult̲h̲ ūm b. ʿIyāḍ [q.v.] en 123/741; ils furent expulsés d’al-¶ Ḳayrawān, que saccagèrent les Warfad̲ jd̲ ̲ jū̲ma, adeptes des doctrines sufrites (139/756); puis les Hawwāra (ibāḍites), 6 sur 34 11/10/2018 à 12:45 commandés par Abu l-Ḵh̲ aṭṭāb [q.v.], vainquirent les Warfad̲ jd̲ ̲ jū̲ma et constituèrent un État s’étendant sur la Tripolitaine, la Tunisie et la
partie orientale de l’Algérie. L’autorité du calife ʿabbāside se trouva un moment abolie en Afrique. Mais, toujours divisés entre eux, les Berbères furent incapables de profiter de leurs succès. La destruction de l’armée d’Abù l-Ḵh̲ aṭṭāb par des troupes venues de Syrie rendit aux Arabes la posses- sion de l’Ifrīḳiya (144/761). Quarante années de luttes sanglantes et d’innombrables combats (300 selon Ibn Ḵh̲ aldūn) leur permirent de rétablir leur domination sur le Maghreb oriental. Le reste du pays leur échappa. Des États, gouvernés par des chefs d’origine arabe, mais peuplés de Berbères, pour la plupart hérétiques, échappant à l’obédience du calife ‘abbāside, s’organisèrent sur divers points. Tels furent le royaume de Tāhart (144-296/761-908) fondé par l’imām Ibn Rustam avec les survivants des Ibāḍites de l’Est réfugiés dans le Maghreb central [voir Rustamides]; celui de Sid̲ ji̲ lmāssa [q.v.] où régnèrent les Banū Midrār (155-366/772-977); celui de Tlemcen [q.v.], fondé par Abū Ḳurra, chef des Banū Ifren; celui de Nakūr [q.v.] dans le Rif; l’État des Barg̲ h̲ awāta [q.v.] sur le littoral atlantique; enfin, au début du III e /IX e siècle, le royaume de Fās, fondé par Idris I er , descendant de ʿAlī b. Abī Tālib, avec le concours de tribus berbères (Miknāsa, Sadrāta, Zwāg̲ h̲ a). Seule, la dynastie semi-indépen- dante des Ag̲ h̲ labides (184-296/800-909) reconnaît la souveraineté des ‘Abbāsides; elle trouve chez les Berbères des soldats pour conquérir la Sicile, mais elle doit réprimer de nombreuses révoltes des indigènes de la Tripolitaine, du Sud tunisien, du Zāb, du Hodna.

L’opposition des Berbères aux Arabes demeure, en effet, aussi vivace que par le passé; elle est même assez forte pour assurer dans le Maghreb le triomphe des doctrines s̲h̲ īʿites, bien qu’elles soient radicalement contraires aux doctrines k̲h̲ ārid̲ ji̲ tes, embrassées par les Berbères au siècle précédent. Les Kutāma fournirent au dāʿī Abū ʿAbd Allāh al-S̲h̲ ī ʿī [q.v.] les soldats qui combattirent les Ag̲ h̲ labides et fondèrent la puissance fātimide au profit du mahdīʿUbayd Allāh (297/910). Les Fātimides, il est vrai, ne parvinrent pas à s’imposer à l’universalité des Berbères. S’ils réussirent à supprimer l’imāmat de Tāhart, ils ne purent empêcher les Idrïsides de se maintenir dans le Maghreb extrême; ils n’obtinrent pas la soumission des Mag̲ h̲ râwa et des Zanāta qui, par haine des Fātimides, se firent les clients des Umayyades d’Espagne; enfin, ils eurent à combattre la révolte des Ḵh̲ ārid̲ ji̲ tes conduits par Abū Yazīd [q.v.] «l’homme à l’âne» (332-36/943-47), révolte qui mit leur puissance en danger, et dont ils ne triomphèrent que grâce au concours des Ṣanhād̲ ja̲ du Maghreb central. D’ailleurs, les Fāṭimides tournèrent de bonne heure leur attention vers l’Orient et, dès que le calife al-Muʿizz se fut établi en Égypte (362/973), ils se désintéressèrent du Maghreb. L’Afrique septentrionale fut de nouveau disputée entre les diverses tribus berbères, dont aucune n’était assez forte pour dominer les autres. Dans l’Est, les Ṣanhād̲ ja̲ se substituant aux Kutāma, soutirent l’autorité des Zīrides [q.v.], gouverneurs de l’lfrīḳiya et de la Tripolitaine (362-563/973-1167); dans l’Ouest, à la suite de la disparition des Idrīsides, le pouvoir passa aux mains des Zanāta, d’abord simples gouverneurs du pays, au nom des Umayyades d’Espagne, puis princes indépendants, à Fās, jusqu’à l’arrivée des ¶ Almoravides (455/1063). Au début du V e /XI e siècle, l’État zīride se démembra; au centre du Maghreb se constitua le royaume ḥammādide [q.v.], dont les souverains reconnurent l’autorité du calife de Bag̲ h̲ dād et prirent pour capitale, d’abord la Ḳalʿa et ensuite Bougie (405-547/1014-1152). Enfin l’anarchie résultant des luttes des Berbères entre eux se compliqua, au milieu du siècle, de l’invasion des tribus hilāliennes, dont les résultats immédiats furent la dévastation de l’Ifrīḳiya et d’une partie du Maghreb, et les conséquences lointaines, une modification profonde de l’ethnographie de l’Afrique septentrionale.

Cependant, au moment où le désordre paraissait à son comble, deux dynasties berbères, celle des Almoravides [voir al-Murābitūn] et celle des Almohades [voir al-Muwaḥḥidūn], se réclamant l’une et l’autre de doctrines religieuses réformatrices, parvinrent à établir leur prépondérance momentanée dans l’Afrique septentrionale. Le triomphe des Almoravides fut celui des Lamtūna qui, jusqu’alors, avaient nomadisé entre le Maroc méridional et les rives du Sénégal et du Niger. Convertis à l’Islam au III e /IX e siècle, ils n’avaient été pendant longtemps musulmans que de nom. Instruits de la doctrine et des pratiques orthodoxes par ʿAbd Allāh b. Yāsīn (m. 451/1059), ils résolurent de porter la foi chez les Noirs du Soudan et chez les populations ignorantes du Maroc méridional. Leurs conquêtes s’étendirent vite au delà de ces limites. Abū Bakr ibn ʿUmar fonda Marrākus̲h̲ (462/1070), et Yūsuf b. Tās̲h̲ fīn (Tās̲h̲ ufīn) soumit en quelques années le Maroc tout entier et le Maghreb central jusqu’aux confins du royaume hammādide, arrêta les progrès des Chrétiens de la Péninsule ibérique par la victoire de Zallāka [q.v.] (479/1086), détrôna les amīrs andalous et demeura seul maître de toute l’Espagne musulmane. La décadence des Almoravides fut aussi rapide que leurs succès. Usés par leurs victoires mêmes, et par le contact d’une civilisation supérieure, les Berbères du Sahara disparurent rapidement. Les califes almoravides durent recourir, pour les remplacer, à l’emploi de mercenaires chrétiens, tandis qu’eux- mêmes, oublieux de l’orthodoxie, scandalisaient par leur conduite les Musulmans rigoristes. Gagnés à la doctrine unitaire (muwaḥḥid) par les prédications d’Ibn Tūmart [q.v.], les Maṣmūda du Haut Atlas se levèrent contre eux. Commandés par un homme de génie, un Berbère des Kūmiyya, ʿAbd al-Muʾmin [q.v.], ils vinrent à bout, sans grande difficulté, des Almoravides (541/1147). L’empire fondé par les Almohades fut plus vaste encore que celui de leurs prédécesseurs. Si, en effet, ʿAbd al-Muʾmin ne parvint pas à soumettre toute l’Espagne, en revanche il détruisit le royaume hammādide de Bougie, le royaume zīride d’Ifrīḳiya, chassa les Chrétiens des ports dont ils s’étaient emparés et se rendit maître de tout le pays compris entre la Syrte et l’Atlantique. Un grand empire berbère s’étendit ainsi sur toute l’Afrique septentrionale; il ne tarda d’ailleurs pas à s’effriter. Les califes almohades ne surent pas mieux que les Almoravides rester fidèles à l’orthodoxie; l’un d’eux, alMaʾmūn [q.v.], alla jusqu’à maudire publiquement la mémoire d’Ibn Tūmart et sévit contre les croyants. La rivalité des diverses fractions berbères hâta d’autre part la dislocation de l’empire édifié par ʿAbd al-Muʾmin. Les querelles des Maṣmūda et des Kūmiyya ensanglantèrent la cour marocaine; les tribus du Maghreb central favorisèrent les entre prises des Banū G̲h̲ āniya [q.v.] ou essayèrent de se rendre indépendantes. Un siècle après la mort de c Abd al-Mu’min, le dernier de ses descendants, Abū ¶ Dabbūs, réduit au rôle de chef de bande, finissait obscurément (668/1269). Déjà le Maghreb était partagé entre des puissances nouvelles, les Marīnides [q.v.] installés à Fās, les ʿAbd al-Wādides [q.v.] à Tlemcen, les Ḥafṣides [q.v.] à Tunis. Aucune de ces nouvelles dynasties n’était en mesure d’imposer sa suprématie aux autres, ni même de se faire respecter de ses propres sujets. Dans le Maroc, les tribus des régions montagneuses se maintinrent en état de révolte permanente contre les Marīnides; dans le Maghreb central, les Banū Wamānnū de l’Ouarsenis, les Zwāwa du Djurdjura, les Kabyles de la 8 sur 34 11/10/2018 à 12:45 province de Constantine, les populations du Zāb et du Djérid échappèrent à l’autorité des souverains de Constantine, de Bougie et de Tunis; il en fut de même des oasis du Ḏj̲abal Nafūsa et de l’Aurès. L’impuissance des Berbères à s’organiser en un grand État est décidément avérée.

Dès lors, il devient impossible de suivre leur histoire autrement qu’en faisant l’historique des diverses tribus. Encore la tâche serait-elle rendue fort difficile à raison des changements produits par l’invasion hilālienne. Dans les plaines et sur les plateaux, les populations berbères se sont mélangées aux Arabes; elles ont peu à peu abandonné leur langue et leurs coutumes, elles ont même perdu leur ancien nom remplacé par celui de quelque personnage auquel elles font remonter leur origine: elles se sont arabisées. D’autres groupes ont échappé à cette transformation grâce aux difficultés d’accès de leur habitat, tels ceux de l’Aurès, de la Kabylie, du Rif, de l’Atlas; ils se sont grossis de fugitifs de toute origine, qui sont venus chercher chez eux un refuge; quelques-uns enfin sont refoulés dans le Sahara, si bien que, dès le VIII e /XIV siècle, «les Berbères forment sur la frontière du pays des Noirs un cordon parallèle à celui que forment les Arabes sur les confins des deux Maghrebs et de l’Ifrīḳiya» (Ibn Ḵh̲ aldūn, Hist. des Berb., trad. de Slane, II, 104). Cette désagrégation fut accompagnée d’un recul de la civilisation musulmane. Il n’est pas exagéré de dire que nombre de fractions berbères revinrent en quelque sorte à l’état demi-sauvage et ne conservèrent plus de l’Islam que des notions très rudimentaires. Leur réislamisation fut aux IX e --X e /XV e -XVI e siècles l’œuvre de marabouts, se donnant le plus souvent comme originaires du Sud du Maroc, de cette légendaire Sāḳiyat al-Ḥamrāʾ que l’imagination populaire se représente comme une pépinière de missionnaires et de saints. L’influence de ces pieux personnages fut telle que des tribus entières se regardent aujourd’hui comme leurs descendants. Quelques rares fractions échappèrent seules à leur action.

(G. Yver*)

Bibliography

La source fondamentale est Ibn Ḵh̲aldūn, Kitâb. al-ʿIbar, Būlāḳ 1284, 7 vol. (trad. française de Slane, Histoire des Berbères, Alger 1852-56, 4 vol. rééd. achevée en 1956)
On y ajoutera les autres historiens arabes de l’Afrique du Nord cités dans la Bibl. des art. Algérie, Maroc, Tunisie, ainsi que: H. Fournel, Les Berbères, Paris 1875

E. Masqueray, Chronique d’Abou Zakaria, Alger 1878
R. Basset, Les Sanctuaires du Djebel Nefousa, Paris 1899
S. A. Boulifa, Le Djurdjura à travers l’histoire, Alger 1925
E. F. Gautier, Les Siècles obscurs, Paris 1927
F. de la Chapelle, dans Hesp., 1930
E. Lévi-Provençal (éd.), Fragments historiques sur les Berbères au moyen âge, Rabat 1934
T. Lewicki, dans REI, 1934 Berbères Amilhat, REI, 1937
R. Montagne, Les Berbères et le Makhten dans le Sud du Maroc, Paris 1930
W. Marçais, Comment l’Afrique du Nord a ¶ été arabisée, I, dans AIEO Alger, 1938, II, ibid., 1956
G. Marçais, dans RA/r., 1941
E. Lévi-Provençal, Hist. Esp. Mus., index
Ch. A. Julien, Histoire de l’Afrique du Nord2, II
H. Terrasse, Histoire du Maroc, Paris 1951
Col. Justinard, Le Tazeroualt, Paris [1954]
G. Marçais, La Berbérie musulmane et l’Orient au moyen âge, Paris 1946
le même, La Berbérie du VII e au XVI e siècle, dans Mél. d’hist. et d’archéol., Alger 1957, 17-22.

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LES BERBÈRES (1)


Je viens de mettre, dans mon Blog, à la disposition de toutes les personnes intéressées la première partie le très long (et important) article « BERBÈRES » de l’Encyclopédie de l’Islam (consultable seulement pour les abonnés)
En voici la première partie:
 
BERBÈRES
, nom sous lequel sont communément désignées les populations qui, de la frontière égyptienne (Sīwa) aux rivages de l’Océan Atlantique et à la boucle du Niger, parlent — ou parlaient encore avant leur arabisation des dialectes (ou plutôt des «parlers») d’une langue unique, le berbère. Il est probable que cette appellation est une épithète injurieuse ou méprisante d’ailleurs employée en grec (Barbaroi) en latin (Barbari) et en arabe (Barbar, singulatif Barbarī, pl. Barābir, Barābira), et ne constitue pas un nom national, comme certains (cf. P. H. Antichan, La Tunisie, 1884, 3) le prétendent (cp. les toponymes Berber en Nubie et Berberā en Somalie; voir G. S. Colin, Appellations données par les Arabes aux peuples hétéroglosses, dans GLECS, VII, 93-5). Bien que les intéressés, qui n’ont aucunement conscience d’une quelconquẹ communauté, emploient le plus souvent, pour se désigner eux-mêmes, les noms de leurs tribus — ou aient adopté plus ou moins volontiers des appellations étrangères (Kabyles, Chaouia, etc.) — il est permis de considérer comme désignant les Berbères en général le terme amazig̲ h̲ /amahag̲ h̲ (et var.), pl. imazig̲ h̲ en/imuhag̲ h̲ (et var.) qui signifie «homme libre» (voir cependant T. Sarnelli, Sull’origine del nome Imāzîġen, dans Mémorial André Basset, Paris 1957, 131-138) et s’emploie encore dans une aire assez vaste; le fém. tamazig̲ h̲ t (tatnazik̲h̲ t)/tamahaḳḳ (et var.) y désigne la langue berbère.

Sommaire de l’article :
I. — Histoire.
II. — Répartition Actuelle.
III. — Religion.
IV. — Coutumes, organisation sociale et politique.
V. — Langue.
VI. — Littérature et art.

Pellat, Ch., Yver, G., Basset, R. and Galand, L., “Berbères”, in: Encyclopédie de l’Islam.

Article entier en libre accès dans le Blog : Culture et littérature arabes
Lien : https://adabarabiqadim.blogspot.com/

I. — Histoire.

a) Origines.

La langue est actuellement le seul critère sur lequel on puisse s’appuyer pour distinguer les Berbères qui, du point de vue anthropologique, présentent des caractères morphologiques trop variés — voire irréductiblement opposés —- pour qu’on soit autorisé à parler d’une race berbère homogène, et, du point de vue politique, ont toujours été trop divisés pour jamais constituer une véritable nation individualisée. Malgré l’abondance relative des vestiges préhistoriques découverts sur l’immense territoire commodément dénommé «Berbérie», malgré les documents épigraphiques et les œuvres des auteurs grecs, latins et arabes, toute une tranche de l’histoire de ce peuple visiblement composite nous échappe. Il serait vain de ne pas reconnaître que l’origine de la langue berbère — dont l’unité est d’ailleurs toute relative, voir § V ci-dessous — est pour nous mystérieuse, et que par conséquent la localisation du berceau des hommes qui la parlent reste une tâche impossible. Pourtant, sur ce sujet passionnant, la ne fait point défaut et multiples sont les hypothèses — parfois présentées comme des certitudes formulées sur l’origine des Berbères. Les auteurs anciens en font soit des autochtones, soit des Orientaux, soit des Égéens. Les Arabes voient généralement en eux des Orientaux, Cananéens ou Ḥimyarites, et cette dernière hypothèse a récemment reçu l’appui d’arguments de valeur (Helfritz). L’origine cananéenne a été reprise par des auteurs modernes (Antichan, Daumas, Slouschz), alors que, pour d’autres, les Berbères sont des autochtones (Carette) auxquels s’est mêlé du sang asiatique, particulièrement phénicien (Fournel, Mercier) quelques-uns, généralement des amateurs, vont jusqu’à reconstituer dans tous ses éléments le peuplement antique de la Berbérie (Rinn, Les Origines berbères, Alger 1889; Col. de Lartigue, Monographie de l’Aurès, Constantine 1904) et à établir d’audacieux rapprochements avec les Celtes, les Basques et les peuples caucasiens (Comm. Cauvet, Les Origines caucasiennes des Touareg, dans Bull. Soc. Géog. Alger, 1925; le même, La Formation celtique de la nation targuie, ibid., 1926) ou même avec les indigènes d’Outre-Atlantique (le même, Les Berbères en Amérique, Alger 1930).  L’anthropologie est désorientée, et l’existence de Berbères blonds n’est pas pour simplifier le problème des savants les plus qualifiés restent sur la réserve et pensent généralement qu’à un fond de population assez voisine de celle qui occupait la côte septentrionale de l’a Méditerranée, se sont ajoutés des éléments venus du Sud, de l’Est et peut-être du Nord, mais à une époque trop reculée pour qu’il soit possible de dater ces diverses migrations. De toute façon, il ne peut s’agir que d’hypothèses, et seules les données linguistiques permettront peut-être de résoudre le problème des ¶ origines berbères qui, au milieu du XX e siècle, reste entier.

Bibliography

Principaux ouvrages à consulter: Olivier, Recherches sur l’origine des Berbères, dans Bull. Acad. d’Hippone, 1868 Tissot, Géographie comparée de la Province Romaine, 1888, 1, 402 Carette, Origines et migrations des principales tribus de l’Algérie, 24 sqq.

S. Gsell, Histoire ancienne de l’Afrique du Nord, I, 275 sqq. Beguinot, Chi sono i Berberi?, dans OM, 1921
M. Boule, Les Hommes fossiles, Paris 1921, 376 sqq.
R. Peyronnet, Le Problème nord-africain2’, Paris 1924, 104 sqq.
A. Bernard, L’Algérie, Paris 1929, 81 sqq.
S. Gsell, G. Marçais et G. Y ver, Histoire de l’Algérie, Paris 1929, 6 sqq.
A. C. Haddon, Les Races humaines, Paris 1930, 66 sqq.
V. Piquet, Les Civilisations de l’Afrique du Nord3, Paris 1931, 3 sqq. F.. Leblanc, Le Problème des Berbères, 1931
H. Helfritz, Le Pays sans ombre, Paris 1936, 53 sqq.
Essad Bey, Allah est grand!, Paris 1937. 262 E F. Gautier, L’Afrique blanche, Paris [1939], 170 Gén. Brémond, Berbères et Arabes. La Berbérie est un pays européen, Paris 1942 (à utiliser avec précaution)
H. Lhote, Les Touaregs du Hoggar, Paris 1944, 76 sqq.
Ch. A. Julien, Histoire de l’Afrique du Nord2, I, Paris 1951 Berbères Reference
Balout, Préhistoire de l’Afrique du Nord, lissai de chronologie, Paris 1955
R. Vaufrey, Préhistoire de l’Afrique, I, Le Maghreb, Paris [1955].

(Ch. Pellat)

b) Avant l’Islam.

Tout ce qu’on peut affirmer, c’est que les Berbères étaient établis dans l’Afrique septentrionale dès une époque reculée. Les historiens et les géographes anciens les désignent sous diverses appellations — qui n’ont d’ailleurs pas subsisté parce qu’elles n’étaient certainement pas utilisées par les intéres- sés —: Nasamons et Psylles occupant la Cyrénaïque et la Tripolitaine; Garamantes nomadisant dans le Sahara; Machlyes, Maxyes peuplant le Sahel tunisien; Numides vivant dans le Maghreb oriental; Gétules défendant les confins du désert et les Hauts Plateaux; Maures enfin répandus dans le Maghreb central et le Maghreb extrême. L’établissement de colonies étrangères, phéniciennes, carthaginoises, grecques, n’exerça, sauf peut-être dans les environs immédiats de Carthage, qu’une influence réduite sur toutes ces populations. Divisées en innombrables tribus rivales, mais capables de s’unir momentanément contre les étrangers, elles ne surent cependant pas constituer des États puissants et durables. A l’époque des guerres puniques toutefois, tandis que l’anarchie persiste dans l’Est, on constate dans le Centre et à l’Ouest un commencement d’organisation politique (formation des royaumes des Massyles, des Masalesyles, de Maurétanie). Le génie de Masinissa, secondé par l’appui de Rome, permit à ce prince de réunir sous sa domination toute la Numidie et de créer, en quelques années, un royaume englobant toutes les populations berbères de la Moulouya aux Syrtes. Mais ce royaume n’eut qu’une durée éphémère; il disparut en 46 av. J.-C, et la Numidie orientale devint province romaine. Reconstitué quelques années plus tard, le royaume de Numidie devint un simple protectorat romain. Plus brève encore fut la durée du royaume de Maurétanie créé par Auguste en 17 ap. J.-C, en faveur de Juba II, et transformé en province romaine dès l’année 42.

La domination de Rome dura en Afrique jusqu’au V e siècle de l’ère chrétienne. Durant ce laps de temps, les Berbères, assimilés dans la Province d’Afrique et ¶ dans la Numidie, furent à peine transformés dans les massifs montagneux, sur les Hauts Plateaux, à la lisière du Sahara et en Maurétanie. Les Romains se contentèrent le plus souvent de leur imposer l’obligation de payer tribut et de fournir des auxiliaires, mais laissèrent l’administration des tribus à des chefs locaux (principes, praefecti, reguli). L’esprit d’indépendance des Berbères ne fut point étouffé; il se manifesta tantôt par des insurrections, que dirigeaient des indigènes plus ou moins romanisés, tels que Tacfarinas (17-29 ap. J.-C), tantôt par des agressions des peuplades du désert ou des tribus à peine civilisées de l’intérieur. Telles furent les attaques dirigées par les Nasamons et les Garamantes, sous les règnes d’Auguste et de Domitien; les insurrections des Maures sous les règnes d’Hadrien, d’Antonin, de Commode; des Gétules pendant la période de l’anarchie militaire; le soulèvement des Quinquégentiens (Kabyles du Djurdjura) à la fin du III e siècle. A l’affaiblissement progressif de l’autorité romaine correspond une réaction de plus en plus énergique des Berbères, qui affirment leur particularisme par l’adoption de doctrines 4 sur 34 11/10/2018 à 12:45 hétérodoxes, le donatisme par exemple, en sorte que les querelles religieuses qui désolent  l’Afrique du IV e siècle sont, à bien des égards, une guerre de races. Le soulèvement des «Circoncellions» apparaît comme une sorte de jacquerie berbère. Des révoltes comme celles de Firmus (372-75) et de Gildon (398) fournissent un autre témoignage de l’effervescence des autochtones. Mais, pas plus que par le passé, les Berbères ne réussirent alors à s’entendre contre l’ennemi commun et à se substituer à lui. Leur hostilité contre les Romains facilita seulement la conquête vandale. Tout comme les Romains, les envahisseurs germaniques durent compter avec les Berbères. Si Ghizéric réussit à les contenir, en les enrôlant dans ses armées, ses successeurs soutinrent contre eux une lutte incessante. La Maurétanie, la Kabylie, l’Aurès, la Tripolitaine se maintinrent indépendants. Les Byzantins qui, vainqueurs des Vandales, demeurèrent maîtres de l’Afrique du Nord pendant un siècle (531-642), ne furent pas plus heureux. Des chefs indigènes, tels qu’Antalas en Byzacène, Yabdas dans l’Aurès, opposèrent au gouverneur envoyé par Justinien, Solomon, une résistance dont celui-ci eut grand’peine à triompher. Après la mort de ce général, tué dans une expédition dirigée contre les Levates (Lawāta [q.v.]) de Tripolitaine, la situation en Afrique byzantine devint très critique. C’est seulement avec le concours des Berbères de l’Aurès que Jean Troglita parvint à arrêter l’invasion des Lawāta. Mais l’autorité byzantine n’était pas reconnue par toutes les populations indigènes. En dehors de la Byzacène, de l’ancienne Province d’Afrique (Tunisie) et de la partie septentrionale de la province de Constantine, des villes du littoral et de quelques places fortes de l’intérieur, les Berbères étaient partout indépendants. Ils formaient à ce moment trois groupes principaux: 1. — à l’Est, les Lawāta (Hawwāra, Awrīg̲ h̲ a, Nafzāwa, Awraba) répandus dans la Tripolitaine, la Cyrénaïque, le Djérid, l’Aurès; — 2. à l’Ouest, les Sanhād̲ ja̲ , disséminés à travers le Maghreb central et le Maghreb extrême (Kutāma de la Petite Kabylie, Zwāwa de la Grande Kabylie, Zanāta du littoral algérien entre la Kabylie et le Chélif, Ifren du Chélif à la Moulouya, G̲h̲ umāra du Rif, Maçmùda sur le littoral atlantique du Maroc, Gezula [voir Ḏj̲azjūla] du Grand Atlas, Lemta du Sud marocain, Sanhād̲ ja̲ «au lit̲h̲ āmt nomadisant dans le Sahara occidental); — 3. les Zanāta échelonnés aux confins des plateaux, de ¶ la Tripolitaine au Ḏj̲abal ʿAmūr, et s’avançant progressivement vers le Maghreb central et le Maghreb extrême.

(G. Yver*)

Bibliography

L’ouvrage fondamental est celui de S. Gsell, Histoire ancienne de l’Afrique du Nord, Paris 1913-28
voir aussi les travaux d’histoire cités dans la Bibl. des art. Algérie, Maroc, Tunisie, ainsi que la Bibl. de la section précédente, et Dureau de la Malle, L’Algérie, Paris 1852
Diehl, L’Afrique byzantine, Paris 1896
S. Gsell, Textes relatifs à l’Afrique du Nord: Hérodote, Alger-Paris 1916
P. Monceaux, Histoire littéraire de l’Afrique chrétienne depuis l’origine jusqu’à l’invasion arabe,  Paris 1900-23 
Berthelot, L’Afrique saharienne et soudanaise.
E. Albertini, L’Afrique romaine, 1937*, 1955 
J. Carcopino, L’Aptitude des Berbères à la civilisation, VIII Convegno «Volta», Rome 1938
R. Roget, Le Maroc chez les auteurs anciens, Paris s.d.
E. F. Gautier, Genséric, roi des Vandales, Paris 1935
Ch. A. Julien, Histoire de l’Afrique du Nord1, I 
C. Courtois, Les Vandales et l’Afrique, Paris [1955] (très important).