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samedi 25 juillet 2015

Victor HUGO: Être aimé .

Victor HUGO chante l'amour

Être aimé .



Écoute-moi. Voici la chose nécessaire :
Être aimé. Hors de là rien n'existe, entends-tu ?
Être aimé, c'est l'honneur, le devoir, la vertu,
C'est Dieu, c'est le démon, c'est tout. J'aime, et l'on m'aime.
Cela dit, tout est dit. Pour que je sois moi-même,
Fier, content, respirant l'air libre à pleins poumons,
Il faut que j'aie une ombre et qu'elle dise : Aimons !
Il faut que de mon âme une autre âme se double,
Il faut que, si je suis absent, quelqu'un se trouble,
Et, me cherchant des yeux, murmure : Où donc est-il ?
Si personne ne dit cela, je sens l'exil,
L'anathème et l'hiver sur moi, je suis terrible,
Je suis maudit. Le grain que rejette le crible,
C'est l'homme sans foyer, sans but, épars au vent.
Ah ! celui qui n'est pas aimé, n'est pas vivant.
Quoi, nul ne vous choisit ! Quoi, rien ne vous préfère !
A quoi bon l'univers ? l'âme qu'on a, qu'en faire ?
Que faire d'un regard dont personne ne veut ?
La vie attend l'amour, le fil cherche le noeud.
Flotter au hasard ? Non ! Le frisson vous pénètre ;
L'avenir s'ouvre ainsi qu'une pâle fenêtre ;
Où mettra-t-on sa vie et son rêve ? On se croit
Orphelin ; l'azur semble ironique, on a froid ;
Quoi ! ne plaire à personne au monde ! rien n'apaise
Cette honte sinistre ; on languit, l'heure pèse,
Demain, qu'on sent venir triste, attriste aujourd'hui,
Que faire ? où fuir ? On est seul dans l'immense ennui.
Une maîtresse, c'est quelqu'un dont on est maître ;
Ayons cela. Soyons aimé, non par un être
Grand et puissant, déesse ou dieu. Ceci n'est pas
La question. Aimons ! Cela suffit. Mes pas
Cessent d'être perdus si quelqu'un les regarde.
Ah ! vil monde, passants vagues, foule hagarde,
Sombre table de jeu, caverne sans rayons !
Qu'est-ce que je viens faire à ce tripot, voyons ?
J'y bâille. Si de moi personne ne s'occupe,
Le sort est un escroc, et je suis une dupe.
J'aspire à me brûler la cervelle. Ah ! quel deuil !
Quoi rien ! pas un soupir pour vous, pas un coup d'oeil !
Que le fuseau des jours lentement se dévide !
Hélas ! comme le coeur est lourd quand il est vide !
Comment porter ce poids énorme, le néant ?
L'existence est un trou de ténèbres, béant ;
Vous vous sentez tomber dans ce gouffre. Ah ! quand Dante
Livre à l'affreuse bise implacable et grondante
Françoise échevelée, un baiser éternel
La console, et l'enfer alors devient le ciel.
Mais quoi ! je vais, je viens, j'entre, je sors, je passe,
Je meurs, sans faire rien remuer dans l'espace !
N'avoir pas un atome à soi dans l'infini !
Qu'est-ce donc que j'ai fait ? De quoi suis-je puni ?
Je ris, nul ne sourit ; je souffre, nul ne pleure.
Cette chauve-souris de son aile m'effleure,
L'indifférence, blême habitante du soir.
Être aimé ! sous ce ciel bleu - moins souvent que noir -
Je ne sais que cela qui vaille un peu la peine
De mêler son visage à la laideur humaine,
Et de vivre. Ah ! pour ceux dont le coeur bat, pour ceux
Qui sentent un regard quelconque aller vers eux,
Pour ceux-là seulement, Dieu vit, et le jour brille !
Qu'on soit aimé d'un gueux, d'un voleur, d'une fille,
D'un forçat jaune et vert sur l'épaule imprimé,
Qu'on soit aimé d'un chien, pourvu qu'on soit aimé !
Victor Hugo 14 mars 1874

samedi 3 décembre 2011

Marc-Aurèle: "ce que j'ai reçu ..."


Marc-Aurèle: L' Empereur philosophe
reconnaît les mérites de ceux qui ont forgé son âme.


Exemples que j'ai reçus

de mon grand-père Vérus : la bonté et la douceur, qui ne connaît point la colère.
Du père qui m'a donné la vie : la modestie et la virilité, du moins si je m'en rapporte à la réputation qu'il a laissée et au souvenir personnel qui m'en reste.

De ma mère : la piété et la générosité ; l'habitude de s'abstenir non pas seulement de faire le mal, mais même d'en concevoir jamais la pensée ; et aussi, la simplicité de vie, si loin du faste ordinaire des gens opulents.

A mon bisaïeul, je suis redevable de n'avoir point fréquenté les écoles publiques, d'avoir profité dans ma famille des leçons d'excellents maîtres, et d'avoir appris par moi-même que, pour l'éducation des enfants, il ne faut ménager aucune dépense.

A mon gouverneur, de n'avoir jamais été de la faction des Verts ou des Bleus, ni de celle des Petits-boucliers ou des Grands-boucliers ; il m'a montré aussi à endurer la fatigue, à restreindre mes besoins, à faire beaucoup par moi-même, à diminuer le nombre des affaires, et à n'accueillir que très difficilement les dénonciations.

A Diognète, j'ai dû de ne pas m'appliquer à des riens ; de ne jamais croire à tout ce que les sorciers et les charlatans débitent de leurs incantations et des conjurations de démons, ni à tant d'autres inventions aussi fausses. Je lui ai dû encore de ne pas me plaire à élever des cailles de combat et de ne point me passionner pour ces puérilités ; de savoir supporter la franchise de ceux qui me parlent ; d'avoir contracté le goût de la philosophie ; d'avoir suivi d'abord les leçons de Bacchius, puis ensuite celles de Tandasis et de Marcien ; d'avoir composé des dialogues dès mon enfance, et de m'être fait une joie du grabat, du simple cuir, et de tous les ustensiles dont se compose la discipline des philosophes grecs.

A Rusticus, j'ai dû de m'apercevoir que j'avais à redresser et à surveiller mon humeur ; de ne point me laisser aller aux engouements de la sophistique ; de ne point écrire sur les sciences spéculatives ; de ne pas déclamer de petits sermons vaniteux ; de ne point chercher à frapper les imaginations en m'affichant pour un homme plein d'activité ou de bienfaisance ; de me défendre de toute rhétorique, de toute poésie et de toute affectation dans le style. Je lui dois encore de n'avoir pas la sottise de me promener en robe traînante à la maison, et de me défendre de ces molles habitudes ; d'écrire sans aucune prétention ma correspondance, dans le genre de la lettre qu'il écrivit lui-même de Sinuesse à ma mère. Il m'a montré aussi à être toujours prêt à l'appeler ou à accueillir ceux qui m'avaient chagriné ou négligé, dès le moment qu'ils étaient eux-mêmes disposés à revenir ; à toujours apporter grande attention à mes lectures, et à ne pas me contenter de comprendre à demi ce que je lisais ; à ne pas acquiescer trop vite aux propositions qui m'étaient faites. Enfin, je lui dois d'avoir connu les Commentaires d'Epictète, qu'il me prêta de sa propre bibliothèque.


D'Apollonius, j'ai appris à avoir l'esprit libre et à être ferme sans hésitation ; à ne regarder jamais qu'à la raison, sans en dévier un seul instant ; à conserver toujours une parfaite égalité d'âme contre les douleurs les plus vives, la perte d'un enfant par exemple ou les longues maladies. J'ai vu clairement en lui, par un exemple vivant, qu'une même personne peut être tout ensemble pleine de résolution et de facilité ; et qu'on peut n'être point rude en enseignant ; il m'a donné le spectacle éclatant d'un homme qui regarde comme la moindre de ses qualités de savoir transmettre la science à autrui, avec une rare expérience et tout en courant. C'est lui encore qui m'a appris l'art de recevoir de la main de mes amis de prétendus services, sans en être diminué, et sans y paraître insensible quand je ne croyais pas devoir les accepter.

De Sextus, j'ai appris ce que c'est que la bienveillance, une famille paternellement gouvernée et le vrai sens du précepte Vivre selon la nature ; la gravité sans prétention ; la sollicitude qui devine les besoins de nos amis ; la patience à supporter les fâcheux et leurs propos irréfléchis ; la faculté de s'entendre si bien avec tout le monde que son simple commerce semblait plus agréable que ne peut l'être aucune flatterie, et que ceux qui l'entretenaient n'avaient jamais plus de respect pour lui que dans ces rencontres ; l'habileté à saisir, à trouver, chemin faisant, et à classer les préceptes nécessaires à la pratique de la vie ; le soin de ne jamais montrer d'emportement ni aucune autre passion excessive ; le talent d'être à la fois le plus impassible et le plus affectueux des hommes ; le plaisir à dire du bien des gens mais sans bruit ; enfin une instruction immense sans ostentation.

Par l'exemple d'Alexandre le grammairien, j'ai appris à ne jamais choquer les gens, à ne les point heurter par une brusquerie blessante pour un barbarisme qu'ils auraient commis, pour une tournure fautive ou une prononciation vicieuse qui leur serait échappée ; mais à m'arranger adroitement dans la conversation pour que le mot qui aurait dû être choisi d'abord reparût, par manière de réponse ou de confirmation, en donnant mon avis sur la chose même sans m'arrêter du tout à l'expression malheureuse, ou en prenant soigneusement tel autre détour pour dissimuler l'allusion.

De Fronton, j'ai pu apprendre tout ce qu'un tyran peut ressentir de jalousie, et avoir de duplicité, et de fourberie, et combien ceux que nous appelons Patriciens ont, pour la plupart, peu de bonté et d'affection dans le coeur.

D'Alexandre le Platonicien, j'ai appris à ne pas dire aux gens à tout propos et sans nécessité, quand je leur parle ou que je leur réponds par lettre : «Je n'ai pas le temps» ; et à ne pas décliner constamment, par cette facile excuse, mes devoirs divers envers ceux qui vivent avec moi, en alléguant les affaires qui me pressent.

De Catulus, j'ai appris à ne jamais négliger les plaintes d'un ami, même quand il se plaint sans motif, mais à tout essayer pour l'adoucir et pour rétablir l'ancienne intimité ; il m'a appris aussi à louer mes maîtres de tout coeur, comme avaient coutume de le faire, à ce qu'il rapportait, Domitius et Athénodote ; et à ressentir pour mes enfants le dévouement le plus sincère.

De mon frère Sévérus, j'ai appris à aimer la famille, à aimer le vrai, à aimer le juste ; grâce à lui, j'ai apprécié Thraséas, Helvidius, Caton, Dion et Brutus ; j'ai pu me faire l'idée de ce que serait un Etat où régnerait une égalité complète des lois, avec l'égalité des citoyens jouissant de droits égaux ; et l'idée d'une royauté qui respecterait par-dessus tout la liberté des sujets. C'est lui qui m'a appris à vouer à la philosophie un culte constant et inaltérable ; à être bienfaisant ; à donner sans me lasser ; à garder toujours bonne espérance ; à me confier à l'affection de mes amis ; à ne plus rien cacher à ceux qui s'étaient réconciliés, après leur pardon ; à ne pas forcer mes intimes, sans cesse inquiets, à se demander : «Que veut-il ? Que ne veut-il pas ?», mais à être toujours net et franc avec eux.

De Maxime, j'ai appris ce que c'est que d'être maître de soi ; de ne jamais rester indécis ; de supporter de bon coeur toutes les épreuves, y compris les maladies ; de tempérer son caractère par un mélange d'aménité et de tenue ; d'exécuter sans marchander toutes les obligations qu'on a ; d'inspirer à tout le monde cette conviction que, quand on parle, on dit toujours ce qu'on pense, et que, quand on agit, on a l'intention de bien faire ; de ne s'étonner de rien ; de ne se point troubler ; de ne jamais se presser ni se laisser aller à l'indolence ; de ne jamais se déconcerter dans le désespoir en s'abandonnant soi-même et en s'anéantissant ; ou de ne pas reprendre trop subitement du courage et une confiance exagérée ; d'être serviable et prompt à l'indulgence ; en un mot, de donner de soi plutôt l'idée d'un homme qui ne change pas que celle d'un homme qui se réforme, de quelqu'un dont jamais personne n'a dû croire être dédaigné, et à qui personne ne s'est jamais cru supérieur ; enfin de tâcher d'être affable pour tout le monde.

De mon père adoptif, j'ai appris la bonté ; l'inébranlable constance dans les jugements qui ont été une fois mûris par la réflexion ; le dédain pour ces honneurs factices qui séduisent la vanité ; la passion du travail ; l'application perpétuelle ; la disposition à prêter l'oreille à toutes les idées qui concernent l'intérêt public ; l'invariable attention à rendre à chacun selon son mérite ; le discernement à juger des occasions où l'on doit tendre les ressorts et de celles où on peut les relâcher ; la sévérité à poursuivre et à punir les amours pour les jeunes gens ; le dévouement au bien de l'Etat ; la liberté qu'il laissait à ses amis, sans les astreindre nécessairement à partager tous ses repas, ou à le suivre dans tous ses voyages ; l'absolue égalité d'humeur, où le retrouvaient au retour ceux qui avaient dû le quitter pour quelque cause urgente ; la consciencieuse analyse des choses dans toutes les délibérations ; la persistance à ne point se départir de son examen, en se contentant des premières solutions qui se présentaient ; l'attachement rempli de soins pour ses amis, aussi peu porté à se dégoûter d'eux sans raison qu'à les aimer à la fureur ; l'indépendance d'esprit en toutes choses et la sérénité ; la prévoyance à longue vue et la vigilance à régler les moindres détails, sans en faire tragiquement étalage ; la précaution de repousser les acclamations populaires et la flatterie sous toutes ses formes ; l'économie à ménager les ressources nécessaires à l'autorité ; la retenue dans les dépenses pour les fêtes, tout prêt à souffrir les critiques sur ce chapitre ; la piété sans superstition envers les dieux ; la dignité avec le peuple, qu'il ne fatigua jamais de ses adulations ni de son empressement à complaire à la foule ; la sobre mesure en toutes choses ; le solide respect de toutes les convenances, sans un goût trop vif pour les nouveautés ; l'usage, sans faste et aussi sans façon, des choses qui rendent la vie plus douce dans les occasions où c'est le hasard qui les offre, les prenant quand elles se trouvaient sous sa main avec indifférence, et n'en ayant nul besoin, si elles venaient à manquer ; l'attitude de quelqu'un dont on ne peut dire ni qu'il est un sophiste, ni qu'il est un provincial, ni qu'il est entiché de l'école, mais d'un homme dont on dit qu'il est mûr et complet, au-dessus de la flatterie, capable d'être à la tête de ses affaires propres et des affaires des autres. Ajoutez-y encore l'estime pour les vrais philosophes ; l'indulgence exempte de blâme pour les philosophes prétendus, sans d'ailleurs être jamais leur dupe ; le commerce facile ; la bonne grâce sans fadeur ; un soin modéré de sa personne, comme il convient quand on n'est pas trop amoureux de la vie, sans songer à rehausser ses avantages, mais aussi sans négligence, de manière à n'avoir presque jamais besoin, grâce à ce régime tout individuel, ni de médecine, ni de remèdes intérieurs ou extérieurs ; la facilité extrême à s'effacer sans jalousie devant les gens qui s'étaient acquis une supériorité quelconque, soit en éloquence, soit en connaissance approfondie des lois, des moeurs, et des matières de cet ordre ; la condescendance qui s'associait à leurs efforts pour les faire valoir, chacun dans leur domaine spécial ; la fidélité en toutes choses aux traditions des ancêtres, sans d'ailleurs vouloir se donner l'air d'y tenir essentiellement ; un esprit qui n'était ni mobile, ni agité, mais sachant endurer la monotonie des lieux et des choses ; reprenant les occupations habituelles, dès que le permettaient des maux de tête cruels, avec plus d'ardeur et de vivacité que jamais ; n'ayant pas beaucoup de secrets qui lui appartinssent, et ces secrets en très petit nombre et fort rares ne concernant guère que l'Etat ; circonspect et très regardant dans la célébration des fêtes solennelles, dans le développement des travaux publics, dans les distributions au peuple ; et quand il les croyait nécessaires, ayant en vue ce que la convenance exigeait bien plutôt que le renom qu'il en pourrait retirer pour ce qu'il aurait fait ; ne prenant jamais de bains hors des heures régulières ; sans passion pour les bâtisses ; ne songeant nullement à la composition de ses repas, ni à la qualité ou à la couleur de ses habits, ni à la beauté de ses gens. Ses vêtements étaient faits de la laine de Lorium, sa petite ferme, et le plus souvent de la laine de Lanuvium ; le manteau qu'il avait à Tusculum était d'emprunt ; et toute sa façon était aussi simple. Jamais rien de dur, rien même de brusque, rien de pressé, et comme dit le proverbe : «Jamais jusqu'à la sueur» ; mais toute chose faite avec pleine réflexion, comme à loisir, sans le moindre trouble, dans un ordre absolu, robustement, et en harmonieuse correspondance de toutes les parties. C'est bien à lui que s'applique cette louange adressée jadis à Socrate «qu'il savait s'abstenir et jouir de ces choses dont la plupart des hommes ne s'abstiennent qu'à contre-coeur, et dont ils jouissent en s'y abandonnant avec ivresse». Demeurer fort dans l'une et l'autre rencontre, conserver constamment sa vigueur et sa tempérance, n'appartient qu'à l'homme qui a l'âme ferme et invincible, comme fut mon père durant la maladie de Maxime.



Je dois aux Dieux d'avoir eu de bons aïeuls, de bons parents, une bonne soeur, de bons maîtres, des serviteurs, des proches, des amis, qui tous étaient bons également presque sans exception. A l'égard d'aucun d'eux, je ne me suis jamais laissé aller à quelque inconvenance, bien que par disposition naturelle je fusse assez porté à commettre des fautes de ce genre ; mais la clémence des Dieux a voulu qu'il ne se rencontrât jamais un tel concours de circonstances qui pût révéler en moi ce mauvais penchant. Grâce à eux encore, j'ai pu ne pas rester trop longtemps chez la concubine de mon grand-père ; j'ai pu sauver la fleur de ma jeunesse, sans me faire homme avant le moment ; j'ai pu même sous ce rapport gagner un peu de temps ; vivre sous la main d'un prince et d'un père qui devait déraciner en moi tout orgueil, et m'amener à être convaincu qu'on peut, tout en vivant dans une cour, n'avoir nul besoin ni de gardes, ni de costumes éclatants, ni de lampes, ni de statues, ni de tout ce faste inutile, et qu'on peut toujours s'arranger pour se rapprocher le plus possible de la condition privée, sans avoir pour cela plus de timidité ou de faiblesse quand il faut donner des ordres au nom de l'intérêt public. Les Dieux m'ont aussi accordé d'avoir un frère dont le caractère était fait pour éveiller ma vigilance sur moi-même et qui en même temps faisait mon bonheur par la confiance et l'affection qu'il me montrait. Grâce à eux aussi, je n'ai point éprouvé le malheur d'avoir des enfants laids ou contrefaits ; je n'ai point poussé plus loin qu'il ne fallait la Rhétorique, la Politique, ni tant d'autres études où j'aurais peut-être été retenu plus que de raison, si j'avais trouvé que j'y fisse de faciles progrès. Je me suis hâté d'élever tous les maîtres qui avaient fait mon éducation aux honneurs qu'ils me semblaient désirer, et je ne les ai point bercés de l'espoir que, puisqu'ils étaient jeunes encore, ce ne serait que plus tard que je m'occuperais d'eux. Les Dieux m'ont accordé la faveur de connaître Apollonius, Rusticus, Maxime, qui m'ont donné l'idée claire et lumineuse de ce que doit être la vie selon la nature, et qui souvent m'en ont offert l'exemple dans toute sa réalité. De telle sorte que, du côté des Dieux, par leurs bienfaits, leurs secours et leurs inspirations, rien ne me manque plus pour vivre comme la nature le veut, et que, si je suis encore loin du but, je ne puis m'en prendre qu'à moi-même de n'avoir point écouté leurs conseils, et je pourrais dire leurs leçons. Si mon corps a supporté jusqu'à cette heure les règles d'une telle vie ; si je n'ai touché ni à Bénédicta, ni à Théodote ; si plus tard, livré aussi aux passions de l'amour, j'ai pu en guérir ; si dans mes fréquentes colères contre Rusticus, je n'ai jamais rien fait de plus que j'aie eu à regretter ; si ma mère, qui devait mourir à la fleur de son âge, a pu cependant passer avec moi ses dernières années ; si jamais dans les occasions où j'ai voulu secourir quelqu'un dans un besoin d'argent ou dans tout autre embarras, je ne me suis entendu répondre que je ne pouvais avoir les fonds nécessaires à mon dessein ; si jamais nécessité pareille de recevoir quelque chose d'autrui n'a pesé sur moi ; si ma femme est d'une nature docile, affectueuse et simple ; si j'ai pu rencontrer tant d'excellentes personnes pour l'éducation de mes enfants ; si des remèdes m'ont été révélés dans mes songes, particulièrement contre les crachements de sang et les vertiges, à Gaëte tout comme à Chryse ; si, dans ma passion pour la philosophie, je ne suis pas tombé aux mains de quelque sophiste ; si je ne me suis pas entêté aux ouvrages de quelque écrivain, ou à la solution des syllogismes, ou à la recherche des phénomènes célestes ; tant d'avantages ne peuvent venir que de l'aide des Dieux et des grâces qu'ils daignent accorder.

Ecrit chez les Quades, au bord du Granoua.

Lien Wikipedia pour sa biographie: http://fr.wikipedia.org/wiki/Marc_Aur%C3%A8le

samedi 12 décembre 2009

Fragments d'armand Robin



Ci-dessus un article paru dans le Quotidien Libération lors de la sortie de Fragments d'Armand Robin

vendredi 23 octobre 2009

BAUDELAIRE:PAYSAGE

LES MOTS SONT DES SONS, MAIS AUSSI DE LA LUMIÈRE!!!


Il est doux, à travers les brumes, de voir naître
L’étoile dans l’azur, la lampe à la fenêtre,
Les fleuves de charbon monter au firmament
Et la lune verser son pâle enchantement.
Je verrai les printemps, les étés, les automnes ;
Et quand viendra l’hiver aux neiges monotones,
Je fermerai partout portières et volets
Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais.
Alors je rêverai des horizons bleuâtres,
Des jardins, des jets d’eau pleurant dans les albâtres,
Des baisers, des oiseaux chantant soir et matin,
Et tout ce que l’Idylle a de plus enfantin.
L’Émeute, tempêtant vainement à ma vitre,
Ne fera pas lever mon front de mon pupitre ;
Car je serai plongé dans cette volupté
D’évoquer le Printemps avec ma volonté,
De tirer un soleil de mon cœur, et de faire
De mes pensers brûlants une tiède atmosphère.

Baudelaire

dimanche 18 octobre 2009

Armand Robin: UN DOCUMENT RARE

Un enregistrement rare d'un poète exceptionnel : Armand Robin parle de Pouchkine



Biographie

Venu au monde dans une famille d'agriculteurs bas-bretons, à Kerfloc'h dans la commune de Plouguernevel (Côtes d'Armor), il est le huitième enfant d'une modeste famille de paysan. Sa langue maternelle est donc le breton et il apprend le français à l'école.

Brillant élève, il monte à Paris en 1929 afin de préparer l'entrée à l'École normale supérieure. Il y suit, notamment, les cours de Jean Guéhenno, Breton et d'origine très modeste comme lui, avec qui il se liera d'amitié. Il échoue à l'agrégation mais, boursier, peut continuer ses études de lettres, apprenant notamment le russe.

28 novembre 1933 sa mère meurt.

En 1934 il effectue un voyage en URSS, d'où il revient complètement désenchanté du communisme.

À partir de 1935 il commence à traduire Blok, Essenine... fréquente les milieux littéraires parisiens, et publie chez Gallimard Ma vie sans moi, où ses propres poèmes se rangent aux côtés de traductions, et Le Temps qu'il fait, épopée lyrique dans le paysage de son enfance.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, étant très doué pour les langues (il en comprendra vingt-six), il est embauché par le ministère de l'Information du Régime de Vichy comme collaborateur technique au service des écoutes de radios en langues étrangères et rédige des « bulletins d'écoutes ».

Divers basculements interviennent dans sa vie aux alentours de 1942. Il se met à écrire des poèmes très militants sur la condition de prolétaire dans le monde, son inadaptation au milieu intellectuel, avec des retours sur son enfance. Il abandonnera cette entreprise : ce sera son adieu à la littérature personnelle, et il se tourne vers la Fédération anarchiste.

Il reprend son Bulletin d'écoutes à titre personnel en mai 1944 notamment pour la presse issue de la résistance, Combat et L'Humanité.

À la Libération, il demande à être inscrit sur la liste noire complémentaire du Comité national des écrivains, par rejet du communisme qui était l'idéologie dominante des écrivains « bien-pensants », qui refusa net. « Je ne perdis pas courage, je fus mis sur la liste, tout seul sur une liste à part » (correspondance à Marcel Laurent du 18/11/1945). Il demande par la suite à y rester en écrivant au ministre de l'Instruction publique; sa révolte contre le milieu littéraire s'accroît.

Il n'en continue pas moins ses écoutes — ce qu'il fera jusqu'à la fin —, et publie en 1953 La fausse parole, point d'aboutissement de sa réflexion sur ses écoutes de radios et sur la propagande. Dans le même temps, il continue ses travaux de traductions, qui aboutiront à Poésie non traduite, et anime au début des années 1950 une série d'émissions de radio bilingues sur les poètes du monde entier : Poésie sans passeport sous la direction de Claude Roland-Manuel.

Sa fin est tragique : à la suite d'une série de fâcheux événements, il est embarqué par la police, et meurt le 30 mars 1961, dans des conditions mal élucidées, à l'infirmerie spéciale du dépôt de la préfecture de police.

Une partie de ses écrits aurait disparu dans l'affaire. Ses poèmes survivants donneront lieu à diverses éditions.

Le mystère Armand Robin

Comment expliquer son don pour les langues ? Il fut considéré comme le plus grand poète en bulgare et en swahili du XXe S. "J'ai pris le croate, l'irlandais, le hongrois, l'arabe, le chinois."

Pour me sentir un homme délivré . . .

Comment comprendre sa mort ? Les policiers qui l'avaient frappé à mort furent incapables d'expliquer leur geste.

Œuvre

Poésie et traductions mêlées
Poésie personnelle
  • Poèmes indésirables (1945)
  • Le Monde d'une voix, Gallimard (1968)
  • Fragments, Gallimard (1992)
  • Le cycle du pays natal, La Part Commune (2000)
Autres traductions

Roman
Émissions de radio transcrites
  • Pâques fête de la joie, Calligrammes (1982)
  • Poésie sans passeport, Ubacs (1990)
Essais, articles
  • La fausse Parole, Minuit (1953), Le Temps qu'il fait (2002)
  • L'homme sans nouvelle, Le temps qu'il fait (1981)
  • Écrits oubliés I, Ubacs (1986)
  • Expertise de la fausse parole, Ubacs (1990)
  • "Le Combat libertaire", édition établie par Jean Bescond, Jean-Paul Rocher éd., (juin 2009)
Correspondance
  • Lettres à Jean Guéhenno, Lettres à Jules Supervielle, présentation Jean Bescond, Librairie La Nerthe (2006)

Œuvres traduites

  • La falsa parola et Scritti scelti, (La fausse parole, traduite en italien), par Andrea Chersi, editioni l'Affranchi, 1995
  • La falsa palabra, (La fausse parole, traduite en espagnol), par Carlos Garcia Velasco, présentation Jean Bescond, Pepitas de calabaza ed, février 2007.
  • Liens externes

  • Site Armand Robin
  • Armand Robin sur contreculture.org
Source Wikipédia

mardi 7 juillet 2009

Qu’est-ce que la poésie?

Il n’y a jamais eu en aucun temps et en aucun pays autant de poètes dont les œuvres sont publiées, que dans notre pays, le Canada. Pourtant, il semble que les lecteurs de poésie d'ici ne sont pas plus nombreux qu'ailleurs. Cela tient sans doute à ce que beaucoup de gens croient que la poésie est un langage indéchiffrable, si on ne possède pas la clé cachée pour la comprendre.À mon sens la seule clé qui existe pour comprendre et aimer la poésie c’est: la poésie elle-même. Parce que, comme le dit Gaston Bachelard : «le poète est celui qui a le pouvoir de déclencher le réveil de l’émotion poétique dans l’âme du lecteur» . Le grand poète, Paul Eluard, affirmait lui : «que le poète est plus celui qui inspire que celui qui est inspiré». Donc la vraie poésie est la seule qui parvient à éveiller de l’intérêt chez le lecteur. La vraie poésie s’adresse directement, sans passer par l’intellect, au poète qui réside en chacun de nous. Car nous sommes tous poètes. Nous sommes tous capables de nous émerveiller, de ressentir une émotion poétique devant un paysage,- devant la beauté. Mais comme les images assez fortes pour réveiller notre instinct poétique ne se présentent pas constamment devant nous- le poète s’en charge.
Le poète a donc pour mission de multiplier en nous les moments d’émotions intenses que nous vivons quand nous prenons conscience de la beauté autour de nous. Il le fait par l’éclat de son langage et par l’abondance des images qu’il nous offre. Le poète s’efforce de réveiller le poète endormi en nous. Il nous empêche de perdre conscience de la beauté du monde. Ce qui est fort important. Car la beauté est l’art pur. Elle est ce qui nous console de vivre. Un petit proverbe persan exprime parfaitement cette importance de la beauté dans notre vie : «Si tu me donnes deux pains, j’en vendrai un pour acheter des jacinthes pour nourrir mon âme».

Poésie - langage du corps

La poésie est aussi un jeu du langage. Pour exprimer la beauté le poète utilise les mots, les sonorités, le rythme. Le poète joue avec les sons et par là, inconsciemment, reproduit un plaisir oublié de son corps : le jeu des sons. La poésie sourd du plus profond de l’enfance du poète. Du temps où, enfant, les sons et les rythmes étaient ses seuls jouets. En effet, le bébé dans son berceau découvre à un moment, que certains organes de son corps produisent un bruit. Il éprouve alors un plaisir très vif à reproduire ces sons qu’il rythme de plus en plus rapidement avec les mouvements de ses pieds et de ses mains. Il s’enivre, on dirait, des sonorités que sa bouche produit dans son apprentissage du langage. Ce plaisir se poursuit tout au long de l’enfance, quand l’enfant joue avec les mots, fabrique des comptines, les déplace comme des jouets pour construire des phrases qui le font rire et lui procurent des émotions. Comme l’enfant, le poète s’enivre lui aussi des sonorités des phrases et revit – inconsciemment - ce très ancien plaisir du corps et des jeux. La poésie est donc très sensuelle. Le poète, bien loin d’habiter les nuages, est l‘être qui vit le plus près de son corps. Le plus près de ses sens. Pour écrire le poète utilise davantage ses sens que son intellect. Il est, comme le dit Éluard : «un professeur des sens». Il nous apprend à ressentir. Il est facile de découvrir, en lisant les poètes, que constamment ils regardent, écoutent, sentent, touchent et goûtent. On dit même, que cette sensualité de la poésie explique le manque d’intérêt des occidentaux à son égard. Notre éducation nous portant à repousser les plaisirs du corps, le plaisir du jeu, le plaisir de vivre. Tandis que les peuples primitifs et les Orientaux sont naturellement ouverts, eux, à la poésie. Aussi, la poésie est-elle toujours la première littérature d’un peuple. Il y a toujours chez un peuple de grands poètes avant d’y avoir de grands romanciers.

Poésie - outil - mémoire du langage

Comme la peinture et les autres arts, la poésie a évolué au cours des siècles. Elle a d’abord servi de support à la mémoire des hommes. Une sorte de langage – outil pour les aider à retenir les textes précieux qu’ils désiraient conserver dans leur mémoire. En effet, la répétition des sons, la rime, le rythme de la poésie aident à graver dans l’esprit les mots. Il est plus facile de retenir un texte poétique, qu’un texte en prose. C’est pourquoi tous les textes sacrés de toutes les religions du monde ont un langage poétique. De même que les prières, les formules des rituels religieux, les chants de travail, les récits épique… et bien sûr les formules magiques dont il ne faut pas changer une seule syllabe si on veut que la magie agisse! Avant l’invention de l’écriture la poésie était le seul véhicule pour aider la mémoire des hommes à transmettre les connaissances essentielles d’une génération à l’autre. Et parce que ces textes précieux ont été transmis oralement, ils ne se sont pas momifiés dans un langage archaïque. Ils sont encore aujourd’hui très modernes. Le langage oral, contrairement au langage écrit, conserve la parole vivante. C’est pourquoi la poésie est souvent symbolisée par l’oiseau phénix qui renaît constamment de ses cendres.

Poésie - charme et séduction

Aussi bien pour exprimer la beauté que contient le monde, que pour imprégner la mémoire et lui faire porter jusqu’à nous les merveilleuses histoires du passé, la poésie a utilisé la séduction. Ce charme et cette séduction sont symbolisés par l’un des plus célèbres personnages dont elle nous a transmis l’histoire : Orphée. Orphée est considéré comme le premier poète du monde. Poète à la cithare qui charmait par ses paroles les hommes, les animaux, les plantes et même les pierres. Il charmait aussi bien sûr, les dieux! Sa femme, Eurydice, étant morte à la suite d’une morsure de serpent, Orphée descendit aux enfers pour convaincre les dieux de lui rendre son épouse bien aimée. Touchés, les dieux consentirent à la lui rendre. Mais ils exigèrent qu’Orphée n’adresse pas la parole à Eurydice, ni ne se retourne pour la regarder avant d’avoir atteint la surface de la terre. Orphée ne tint pas cette promesse et perdit Eurydice.
Orphée revit dans chaque poète et son histoire symbolise toute la poésie. Elle symbolise le pouvoir que donne la poésie sur la mort. La poésie et l’amour étant seuls capables de vaincre la mort. Mais cette victoire est sans cesse menacée par l’impatience du désir. De plus, comme Orphée, le poète transgresse les interdits. Il descend au fond du langage, au fond de lui-même, ose regarder dans l’abîme de son être, ou même parfois scruter l’invisible. Comme Orphée le poète essaie de vaincre la mort en l’affrontant avec ses paroles. Il essaie de la détruire ou d’au moins la rapetisser comme fait René Char :
Mort minuscule de l’été
Détèle-toi mort éclairante
À présent, je sais vivre
Comme Orphée, tous les poètes de tous les temps ont essayé de vaincre leur peur de la mort,- en la nommant.

Poésie – voyance

Le poète donc - bien loin de vivre dans les nuages - est plus près que personne de la réalité. Sa conscience des choses qui l’entourent est plus vive que chez la moyenne des autres hommes. Les grands poètes ont tous interrogé dans leurs œuvres la vie, et aussi la mort. Ce qui a conduit la plupart d’entre eux à parler de voyance. L’idée de - poète voyant - est présente tout au long du dix-neuvième siècle. Un poète allemand, Achim Von, a écrit : «le poète est celui qui a accès à un autre monde». Un autre a écrit que la poésie contient : «les souvenirs de ceux qui se réveillèrent en esprit des rêves qui les avaient amenés ici-bas». Gérard de Nerval écrit : «seul le poète peut franchir ce seuil qui sépare la vie réelle d’une autre vie». Victor Hugo, Beaudelaire, Mallarmé, tous ont exprimé une idée similaire jusqu’à ce que Rimbaud affirme lui, clairement : «Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant ».

Poésie et surréalisme

Cette idée de poète voyant et d’art anticipateur a conduit au surréalisme et à l’écriture automatique. Si l’art est anticipateur et le poète voyant, ce n’était donc pas l’esprit du poète qui s’exprimait à travers la poésie, mais plutôt son subconscient! Donc, si l’inspiration venait du subconscient, elle n’appartenait pas aux seuls poètes, mais à tout le monde. Puisque chacun de nous a accès à son subconscient. Cela conduisit à proclamer que la poésie pouvait être faite par tous. Il suffisait de prêter sa main à la voix du subconscient. Prendre un papier et une plume et écrire toutes les idées qui venaient à notre esprit sans les contrôler. Les poètes surréalistes croyaient pouvoir ainsi inventer un nouveau langage, changer le langage,- et par là changer le monde.
Les poètes surréalistes n’ont pas réussi à changer le monde. Mais ils ont libéré la poésie de ses formes fixes. Ils l’ont purifiée en lui permettant d’exprimer toutes les émotions sans les contraintes de la rime. Le mouvement surréaliste fut très important pour l’évolution de la poésie. Cependant les surréalistes réalisèrent assez vite les dangers d’abandonner totalement l’esprit à l’inconscient. Ils constatèrent que tout ce qui venait de l’inconscient n’était pas toujours génial, que l’inconscient avait une propension à la paresse et aux répétitions. La pratique de l’écriture automatique pouvait aussi conduire l’esprit aux hallucinations et à la folie. Si, par cette pratique, les grands poètes, qui possédaient déjà la maîtrise du langage poétique, pouvaient écrire de grands textes, ceux qui n’étaient pas déjà poètes ne parvenaient pas à écrire de la bonne poésie de cette façon. Réalisant que cette méthode d’écriture produisait le plus souvent une poésie artificielle, et dépourvue d’émotion, les poètes abandonnèrent ces pratiques pour revenir à l’écoute de l’inspiration véritable. C’est à dire quand l’esprit lucide contrôle l’apport du subconscient et l’intègre à sa pensée et à ses émotions.

Poésie moderne

Cependant, la poésie qu’on dit moderne (parce qu’elle est d’aujourd’hui, demain ce sera une autre) sort directement du surréalisme par ses images. La poésie moderne nous parle en images. «L’image, dit Pierre Reverdy, est une création pure de l’esprit». «L’image est avant la pensée» écrit » Bachelard. Elle vient de la conscience et le poète moderne écrit en étroite relation avec son être intérieur. Il relie ensemble plusieurs images de la réalité pour en faire jaillir une nouvelle qui séduit, plus par l’émotion qu’elle dégage que par le savoir. Dans la poésie moderne l’image est formée par le rapprochement de deux réalités éloignées l’une de l’autre, mais justes. Plus ces deux réalités sont à la fois éloignées et justes, plus l’image contient de puissance poétique. Le poète bouscule aussi la syntaxe et la logique pour enfermer l’émotion et l’empêcher de se dissoudre dans la monotonie d’une phrase ordinaire. Il nous rend l’image de notre premier regard. Les images des choses comme nous les voyons la première fois, avant qu’elles ne soient affadies par l’habitude de les regarder. Notre regard ignorant. Par exemple Valéry écrit «soleil cou coupé» Il n’explique pas que le soleil ressemble à une tête au cou coupé. Il dit l’image exacte. Il n’est pas nécessaire d’en comprendre le sens pour en subir l’émotion. Le poète peint avec les mots les images exactes de la réalité. Il utile le plus haut pouvoir du langage : montrer.
Pour apprécier la poésie moderne il ne faut pas utiliser son savoir. Mais demeurer dans la minute de l’image, comme le dit Bachelard. Se laisser envahir par les images, les laisser soulever en nous des émotions, sans chercher à les nommer. Ces émotions dépassent les mots, résonnent au tréfonds de notre être, là où le poète en chacun de nous attend qu’on le réveille.

La poésie et le rêve

La poésie et le rêve utilisent pour construire leurs images l’énergie libre de l’inconscient. Il devient plus facile de comprendre la poésie moderne si on l’aborde comme on aborde ses rêves. Si absurdes que nos rêves puissent nous apparaître parfois, jamais nous leur refusons une secrète signification. La poésie et les rêves sont produits par un processus de l’inconscient qui fond ensemble plusieurs pensées dans la même image. Une image qui a plusieurs sens contient plus d’émotion.
Dans le rêve comme dans la poésie, les images se détachent l’une de l’autre, reliées à une première - plus forte- par toute une chaîne d’associations. Quand nous repassons le matin les images de nos rêves de la nuit, nous éprouvons un vif intérêt à essayer de démêler ces chaînes d’association d’idées. Car les rêves prennent racines dans nos corps de rêveur. Nous construisons nos rêves avec le contenu de notre mémoire consciente et inconsciente. Nous y retrouvons ce que nous avons vécu la veille, ou il y a longtemps. Tout cela emmêlés. Mais aussi quelque fois des images prémonitoires. Et aussi, selon Freud, certains de nos instincts refoulés. La poésie, comme le rêve, donne elle aussi la parole aux voix oubliées en nous. Celles qu’essaie de faire taire notre éducation. Elle construit ses images à partir de la mémoire du poète. leurs racines sont profondément enfouies dans son corps et dans sa vie, comme le rêve dans le corps du dormeur. Sauf que, alors que le dormeur est coupé de la réalité, le poète demeure lui, en contact étroit avec le réel. Il est plutôt dans un état de rêverie, comme dit Bachelard. Et c’est cette différence de contact avec la réalité qui donne de la poésie,- et non un rêve.

La poésie est pour tous

Donc, une bonne façon de comprendre la poésie est de la considérer comme un grand rêve du réel. Le poète est un rêveur éveillé qui parvient à nous donner une vision exacte du monde et des images qui s’y trouvent. Car notre éducation et notre usure de vivre finissent par nous voiler la réalité. À force de les regarder nous ne voyons plus les choses telles qu’elles sont, nous les voyons telles que nous pensons qu’elles sont. Le poète nous rend notre regard d’enfant. Notre regard premier. L’homme a inventé le langage pour décrire avec des mots les images de ce qu’il voyait. Le poète fait l’opération inverse : il utilise les mots pour repeindre les images exactes. La poésie, comme le dit Octavio Paz, c’est : «les paroles éparses du réel» La vraie poésie doit donc être capable de frayer son chemin toute seule jusqu’à notre cœur pour y empêcher nos émotions de se dessécher, en ravivant en nous les images de la beauté du monde. "La poésie est un échange entre tous, à un niveau de conscience où les phrases deviennent porteuses d’une signification, à la fois plus lourde et plus légère que les mots eux-mêmes, et que l’esprit saisit d’emblée,- sans traduire. "

Paule Doyon - juillet 1999

Bibliographie :

La poésie de Jean-François Joubert, édition Armand Collin
La poésie de la rêverie de Gaston Bachelard, Presse universitaire de France