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lundi 26 octobre 2009

Conférence sur le muwashshah





Conférence donnée
A la bibliothèque Sainte Barbe
Université Paris 3
Le 28 octobre 2009
 
Introduction : la culture andalouse et le muwashshah
 
Notre sujet concerne une période historique et une contrée qui ont eu une grande importance dans la transmission de la culture et de la pensée orientales à l’Occident : l’Espagne musulmane, (al-Andalus en arabe) entre le début du 8e siècle et la fin du 15e siècle.
 
 
 
 
Les poètes andalous se sont distingués, entre autres, par la création de la strophe avec la multiplication des rimes et des mètres dans un genre appelé muwashshah . Cette innovation s’est produite sur une terre qui a réuni des ethnies différentes dont les principales sont les Ibères (juifs et chrétiens), les Arabes (musulmans) et les Berbères (nouvellement islamisés). 
 
 
 
Loin du pouvoir central abbaside installé à Bagdad, les Andalous se sont doté d’un califat autonome, le califat omeyyade (continuateur de la dynastie déchue de Damas). À La fin du 10e siècle et au début du 11e, la civilisation , le raffinement, le goût du luxe, la courtoisie amoureuse avaient pour patrie Al-Andalus ! Et le grand monarque qui occupait le trône le plus envié à l’époque était Abderrahmane III.
 
 


Cet émir qui a unifié le Royaume d’Occident a eu l’audace de se proclamer calife face aux Abbassides dont le déclin allait entraîner le morcellement de l’Empire en Orient. Sous son règne, les différentes ethnies ont connu une symbiose sociale comme il en a existé très peu dans l’histoire humaine.
Malgré les affrontements incessants entre le Sud de la Péninsule (musulman ou allié de l’Islam) et le Nord (se présentant comme le bras armé de la reconquête chrétienne), l’Espagne a écrit des pages magnifiques de coexistence enrichissante.
Après la chute du dernier royaume musulman à Grenade en 1492 puis l’expulsion des morisques en 1610, des actions furent entreprises le long des siècles pour effacer les traces de la présence musulmane dans la Péninsule ibérique. Mais le sol et le sous-sol espagnols et portugais gardent encore les traces de huit siècles de coéxistence arabo-ibéro-musulmane. De même, le Maghreb porte, chez une grande partie de sa population descendant d’anciens émigrants andalous les signes visibles de l’origine ibérique.
 
 


Aujourd’hui en Espagne surtout, un peu moins au Portugal, des millions de touristes se bousculent pour visiter les vestiges les plus visibles d’une aventure humaine exceptionnelle :
les magnifiques palais des Nasrides à Grenade et la grande mosquée de Cordoue, la Torre de Oro ou la Giralda à Séville.
À cet héritage architectural fabuleux, il faut ajouter le rôle joué par al-Andalus dans la transmission des savoirs antiques, chinois, indien, persan, mésopotamien et gréco-latin à l’Europe.
Enfin, tout un art de vivre et une vision nouvelle des rapports hommes/femmes ont vu le jour en terre d’al-Andalus. À partir du 12e siècle, Les troubadours chanteront la soumission à leurs dames , dans des poèmes inspirés en partie par leurs aînés cordouans ou sévillans.
 
 
 
 
1 " L'invention " du muwashshah
 
Les poètes andalous ont d’abord commencé à imiter les grands poètes orientaux de Damas et de Bagdad. Jusque là, " il fallait écrire comme al-Mutanabbî ou se taire". Mais après trois siècles d’histoire, les Andalous ont senti la nécessité de se libérer de cette tutelle. Ils ont alors inventé une forme originale de poésie exprimant les spécificités de leur identité particulière.
Rompant avec l’ancienne ode arabe qui date de la période préislamique, les poètes andalous vont opérer une véritable révolution dans un domaine auparavant intouchable : la poésie des Anciens. Ils mettent en place dès la fin du 10e siècle, une forme de poésie strophique appelée muwashshah (poésie 'embellie', 'enjolivée' en arabe). 
 
Ils abandonnent les poèmes monorimes bâtis sur un mètre unique et inventent l’alternance des rimes et des rythmes. Ils se détournent totalement des thèmes guerriers des pleurs sur les vestiges de la bien-aimée, ils envoient aux oubliettes les descriptions des déserts et développent une poésie conforme au « Paradis andalou ».
Le muwashshah consacré uniquement à la beauté de la nature, à l’amour et à l’ivresse devient ainsi le mode d’expression poétique approprié d’une société qui a réussi à établir une relative harmonie entre ses différentes composantes sociales et ethniques. L’art du tawshîh est incontestablement la signature originale d’une civilisation à l’image des diverses sensibilités qui se côtoyaient alors: ibère, arabe et berbère.
 
  2. Le muwashshah et la nawba maghrébo-andalouse:
 
 
 

2.1. Sources et repères historiques

 

Le plus ancien témoignage connu sur l’art du tawshîh consiste en une page et une seule dans la Dhakhîra d’Ibn Bassâm al-Shantarînî[1], une œuvre qui compte pourtant quatre volumes. Heureusement qu’Ibn Khaldoun et Al-Maqqarî ont recueilli des témoignages inestimables sur cet art. La Muqaddima, Nafh at-tîb et Azhâr ar-riyâd, contiennent de nombreux extraits de poèmes de la période “primitive“. Puisés dans des ouvrages aujourd'hui disparus , ces muwashshahât ont été sauvées grâce aux deux lettrés maghrébins.

 

Mais c’est à un homme de lettres égyptien du 13ème siècle, Ibn Sanâ’ al-Mulk[5], que nous devons la contribution la plus remarquable à la connaissance de l’art du tawshîh. Le Dâr al-Tirâz peut être considéré comme le traité poétique le plus complet sur le muwashshah. Il constitue une source d’information inestimable dont se sont inspirés tous les spécialistes du domaine jusqu’à nos jours.

 

Après une longue période de silence, on recommença, dans la deuxième moitié du 20e siècle, à s’intéresser au problème du muwashshah. Malheureusement la plupart des travaux dus à des orientalistes, n’abordèrent qu’un aspect de l’art du tawshîh. On s’intéressa en priorité aux vers finaux appelés khardjât. La plupart des travaux, surtout ceux des savants espagnols, visaient essentiellement à démontrer que :

1. les vers finaux en langue romane ne peuvent pas avoir été écrits par les poètes arabes ;

  1. le muwashshah obéit à une métrique syllabique romane et non aux règles prosodiques établies par al-Khalîl Ibn Ahmad.[6]

Laissons de côté l’aspect polémique concernant l’arabité ou non du muwashshah, et essayons  de mettre en relief les quelques repères concernant l’évolution de ce genre poétique.

 

Le muwashshah n’est certainement pas né, comme on l’a souvent affirmé, d’un seul jet, de la plume d’un unique créateur, mais des tentatives de nombreux poètes anonymes cherchant à s’émanciper des contraintes structurelles et rythmiques de l’antique qasîda.

C’est sous le règne des Mulûk al-Tawâ’if[7] que s’est produit le véritable développement du muwashshah. Lorsque le pouvoir central omeyyade de Cordoue affaibli par des querelles partisanes s’effondra, le Califat d’al-Andalus fut morcelé en de multiples principautés plus ou moins indépendantes. Celles-ci, par le biais du système du mécénat, permirent l’éclosion de talents dans les cours de Séville, de Badajoz ou de Saragosse. L’art poétique en Espagne obtint alors ses lettres de noblesse, tant dans le domaine de la qasîda, que dans al-shi’r al- muwashshah[8].

La plupart des poètes qui excellèrent dans cet art nouveau appartenaient aux classes sociales modestes. Leurs surnoms sont, de ce point de vue, très significatifs : Ibn al-Labbâna[9], « le fils de la crémière », al-Khabbâz, « le boulanger », al-Djazzâr[10] qui préféra retourner à son métier de « boucher » plutôt que de passer sa vie à encenser des aristocrates avares, Ibn Djâkh al-Ummî[11], « l’illettré » etc…Ce sont donc ces hommes du « petit peuple » qui fixèrent, dès le XIe siècle, les caractéristiques fondamentales du muwashshah.

 
 

Les deux dynasties « réformatrices » venues du Maghreb, celle des Almoravides, puis celle des Almohades, ont tenté d’imposer en vain aux Andalous leur rigorisme religieux. Mais elles  se heurtèrent au mode de vie et au raffinement culturel des  populations andalouses et les poèmes à la gloire de l’amour et de l’ivresse finirent par l’emporter sur les sermons rigoristes des fuqahâ’. Et lorsque le muwashshah aborda des thèmes spirituels, ce fut, lors du développement du mouvement soufi, pour exprimer des élans mystiques et la quête  passionnée de l’amour divin.

 

La popularité et l’authenticité du muwashshah triomphèrent de toutes les réticences des censeurs bornés ou des hommes de lettres timorés qui n’osaient pas imaginer un autre cadre à l’expression poétique que celui, immuable, de l’antique qasîda. Même les classes « supérieures » de la société qui avaient pris de haut une poésie ne respectant pas les règles sacro-saintes de la qasîda traditionnelle, finirent par composer dans le nouveau genre poétique, désormais adopté par la plupart des Andalous. Ce fut notamment, à l’époque nasride, le cas d’un souverain comme Yûsuf III ou d’Ibn al-Khatîb. Cet homme politique hors pair, auquel al-Maqqari consacra son ouvrage Nafh at-tîb fut un éminent lettré qui a marqué de son empreinte l’histoire du muwashshah. C’est à lui que l’on doit le célèbre muwashshah qui commence par « djâda-ka al-ghaythu idhâ al- ghaythu hamâ » qui appartient à la mémoire collective de tous les nostalgiques du paradis perdu andalou. Mais sa contribution la plus importante est due à son anthologie intitulée Djaysh al-tawshîh qui comporte plus d’une centaine de muwashshahât dont certaines ne se trouvent dans aucune autre source connue.

  

Le muwashshah, inventé dans la Péninsule ibérique, a commencé, dès le 12esiècle, à franchir le Détroit pour aller conquérir tant le Maghreb voisin que des contrées plus lointaines au Mashriq. Ceci fut permis par l’inversion du mouvement migratoire qui poussa des lettrés andalous à quitter al-Andalus pour partir à la quête du savoir, de la fortune ou de la divine vérité sur les chemins qui mènent de Ceuta à Marrakech, de Tlemcen à Bidjâya et de Tunis à Damas et à La Mecque. Quand il a quitté al-Andalus, le muwashshah était accompagné d’un genre très proche et plus populaire dans son expression : le zajal. Cette forme de poésie eut un  illustre représentant en la personne d’Ibn Quzmân qui fut l’auteur de pièces où s’exprima toute la sensibilité des Andalous de condition modeste : légèreté, joie de vivre et liberté de ton. Les muwashshahât furent d’autant plus facilement répandues qu’elles arrivèrent, dans ces nouvelles contrées, habillées le plus souvent des mélodies envoûtantes appartenant au système des nawbât mis au point par les musicologues andalous du 11e siècle comme le célèbre Ibn Bâdja.



[1]Al-Dhakhîra fî mahâsin ahl al-Djazîra, édition Ihsân ‘Abbâs, Dâr Sâder, Beyrouth, 2000.

[2] L’ouvrage perdu d’Abû ‘abd Allâh Muhammad al-Hidjârî, mort en 549/1155, s’intitule Kitâb al-Mushib fî gharâ’ib al-Maghrib.

[3] Il s’agit de Nuzhat al-anfus wa rawdat al-ta’annus fî tawshîh al-Andalus de Ibn Sa‘d al-Khayr al-Balansî, originaire de Valence et mort en 525/1135.

[4] Poète et historien né près de Grenade en 610/1213.

[5] Ibn Sanâ’ al-Mulk (550/1155-608/1211) est l’auteur de Dâr al-Tirâz fî ‘amal al-muwashshahât. Cf. l’édition de J. Rikabi, Damas, 1949.

[6] Al-Khalîl ibn Ahmad al-Farâhidî (718-791) grammairien arabe d’origine persane, est connu aussi pour avoir établi les règles de la prosodie. Il distingua 16 types de mètres spécifiquement nommés (tawîl, basît, madîd, kâmil, wâfir, radjaz, etc.), chacun relevant d’un vers au nombre fixe de pieds, à la rime unique et divisée en deux hémistiches.

[7] Les Mulûk al-Tawâ’if  (Reyes de taifas en espagnol ) sont des roitelets, chefs de factions, qui se sont partagé le royaume morcelé en une trentaine principautés entre 1009 et1094.

[8] Littéralement : « la poésie embellie, ornée, enjolivée, parée etc…»

[9] Ibn al-Labbâna, Abû Bakr Muhammad Ibn ‘Îsâ ad-Dânî est né à Dénia à une date inconnue. Il fréquenta la cour du fameux roi de Séville, Al-Mu’tamid Ibn ‘Abbâd et mourut à Majorque en 507/1113. Cf. H. Hadjadji, Ibn Al-labbana, le Poète d'al-Mu'tamid, prince de Séville, Paris,1997.

[10] Il s’agit de Abû Walîd Yûnis Ibn ‘Îsâ. On ne trouve sa biographie dans aucun ouvrage. Seul Ibn al-Khatîb qui a recueilli ses dix muwashshahât dans sa fameuse anthologie, le Djaysh al-Tawshîh, le présente comme un poète n’ayant eu aucun maître et le compare à un poète irakien de Basra, Al-Khubz Arzi (mort en 327/936).

[11] Ibn Djâkh al-Ummî as-Sabbâgh vécut à la cour d’Al-Mutawakkil Ibn Al-Aftas à Badajoz et à la cour d’Al-Mu’tamid.


 
3. Un nouvel art d’aimer
 
Malgré leur apparente simplicité, ces poèmes strophiques reflètent une conception très particulière des rapports amoureux. Les hommes (en tant qu’amants) sont invités à participer à l’élan vital de la nature et à la symphonie du cosmos.
Cette exhortation leur est adressée par les créatures animées et inanimées appartenant à tous les niveaux de la création. Tous les éléments naturels participent à l’univers amoureux et bachique.
  • Au plan terrestre : les parterres de fleurs, les canaux et cours d’eau, les arbres, les collines, les montagnes…
  • Au plan intermédiaire : les oiseaux, la brise, le vent, les nuages, la pluie….
  • Au plan céleste : le soleil, la lune, les étoiles…
Cependant c’est la femme qui est au cœur de cette symphonie cosmique: elle est celle qui réunit en elle toute la nature et même les créatures du Paradis :
 
Yaqûlûna fî l-bustâni husnun wa bahdjatun…
wa in shi’ta an talqâ al-mahâsina kulla-hâ
fa-fî wadjhi man tahwâ djamî‘u l-mahâsini
 
On dit que charme, beauté et joie de vivre
Se trouvent dans le jardin...
Mais, si tu désires profiter de toutes ces merveilles,
C’est dans le visage de celui que tu aimes,
Que tu les trouveras.
Sur son front ou son visage, tous les astres resplendissent : soleil, lune et étoiles.
Toi dont le charme est sans pareil :
Ô croissant de lune, par une nuit obscure,
Luisant au sein d’un nuage,
Tes rayons sont couleur d’or.[1]
 
La délicatesse de sa démarche et la beauté de ses yeux évoquent celles des gazelles :
Ô toi qui as le regard de gazelle, dis-moi
Es-tu un être humain ou bien un ange ?[2]
 
Sa taille élancée, fine et souple est comparée aux rameaux du saule ;
ses joues ont la couleur des roses ;
Ses yeux ont la noirceur envoûtante de ceux des houris ;
sa bouche recèle les perles les plus rares ;
Son haleine exhale les parfums les plus exquis ;
Sur ses lèvres, l’amant déguste un divin nectar;
Enfin sur sa poitrine poussent des pommes et des grenades aux formes parfaites.
Les poètes andalous et leurs successeurs ont ainsi concentré dans le corps de la femme un univers miniature avec ses minéraux, végétaux et animaux. Ils y ont uni aussi les plaisirs du monde terrestre aux délices du Paradis promis aux bienheureux dans l’au-delà.

4. L’amour : entre délices et souffrances

Les poètes andalous ont parlé de l’amour avec une délicatesse et ont déployé tous leurs talents pour en nommer les aspects les plus insoupçonnés.
 
Mais ils ont su leur imprimer leur propre sensibilité. Ils ont su trouver les mots qui expriment la couleur et le parfum de chaque état amoureux. (Cf. Le Collier de la Colombe d’Ibn Hazm)
Dans cette poésie, l’amour se décline sous ses deux aspects fondamentaux: il est dans l’union comme il est dans la séparation.
Le narrateur principal est très souvent un amant qui sait apprécier la douceur de l’amour comme son amertume ainsi que le proclame al-Kumayt ibn Zayd.
 
Al-hubbu fî-hi halâwat-un wa marârat-un
w-al-hubbu fî-hi shaqâwat-un wa na‘îmun.[3]
L’amour est douceur et amertume
L’amour est infortune et félicité.[4]
 
L’ingéniosité des poètes andalous réside dans leur capacité à présenter des variations infinies de situations à partir de canevas très simples :
- L'amant qui a connu le bonheur de l'union est ensuite séparé de sa bien-aimée ;
- L’amant qui a longtemps souffert de l’absence de l’être aimé, est finalement gratifié de la visite de celle qu’il désire;
- L’amant souffre de l’indifférence de celle qui l’a envoûté et qui ne daigne pas répondre à ses avances.
- L’amant, qui goûte aux délices de l’union, redoute au coeur même de son bonheur, les risques d’une séparation.
La séparation comme l’union ne se présente jamais sous le même aspect dans la bouche de l’amant qui en fait part. Elles sont aussi originales que peuvent l’être des expériences individuelles, toujours inédites, parfois presque indicibles. C’est la raison pour laquelle le poète a parfois recours à des métaphores excessives :
Al-bu‘du Djahîm wal-qurbu Djanna
L’éloignement est un enfer et l’union un paradis.
 
La souffrance due à la séparation mine totalement l’être de l’amant éperdu. Il perd le goût de la nourriture et le sommeil le fuit. Il dépérit, devient pâle et chétif. Véritable moribond, il veille, esseulé, avec les étoiles pour uniques compagnes. Son état révèle alors la passion que les règles de la courtoisie imposent pourtant de cacher. Et ce qui accroît sa peine, c’est la satisfaction des espions envieux, des cancaniers malveillants et des censeurs hypocrites.
Heureusement l’amant n’est pas toujours seul. L’amour a aussi ses alliés et défenseurs. C’est à eux que s’adresse la plainte de l’amoureux éploré. Commensaux, amis compréhensifs et personnes à l’esprit tolérant sont interpelés afin de lui prêter une oreille compréhensive :
Ami, je n’ai plus de patience
Et ma passion est toujours aussi intense.
Celle que j'aime me tourmente sans raison,
Et elle m’a banni de ses pensées.
Que Dieu me réunisse avec la lumière de mes yeux,
Au grand dépit des espions et des envieux ![5]
 
L’amant souffre, certes, mais n’est pas désespéré. Bien au contraire. Malgré les obstacles qu’il rencontre sur son chemin et qui le séparent encore de sa bien-aimée, il garde le ferme espoir de voir sa belle lui revenir ou céder à ses avances. Les atouts du « martyr » de l’amour sont une fidélité sans faille et une soumission totale aux caprices de la bien-aimée.
Je lui fais don de mon âme, qu’elle en soit heureuse !
Je suis à sa merci à chaque instant de ma vie !
 
Il est constamment déchiré entre l’envie d’avouer sa défaite et de se réfugier auprès de Dieu et sa persistance dans la voie du plaisir et du carpe diem
Yâ Allâh tawba !
Mon Dieu, je veux me repentir !
Lance t-il tantôt
Et tantôt
Man qalli tub wa anâ na‘shaq wa nashrab
Qui donc m’invite au repentir à l’heure d’aimer et de s’enivrer.
 
L’amant fidèle et soumis est souvent récompensé par le retour de la bien-aimée. Elle répond alors à ses avances et le comble d’une visite souvent nocturne.
La rencontre des amants après la longue absence est alors l’occasion de fêtes sublimes dont les poètes nous gratifient dans de nombreux poèmes andalous. Seuls ou en compagnie de convives de choix, les amants trinquent à leurs retrouvailles. Le vin est partagé et l’ivresse vient révéler à l’amant des aspects insoupçonnés de la beauté de sa bien-aimée. Le front est plus éclatant de clarté, les yeux plus envoûtants que celles des houris et la salive de l’aimée surpasse en douceur le nectar que l’on sert à la ronde.
Quelle joie ! La chance enfin me sourit :
Mon bien-aimé est ici en ma compagnie !
Je célèbre une fête en son honneur
Laissant nos ennemis dehors à leur douleur.[6]
Saadane Benbabaali
Paris le 28 Octobre 2009
Tous droit réservés.


[1]Yâ badî' al-housn 
[2] shabîh dayy al-hilâl
[3] Cité dans Al-Muwashshâ‚ al-Washshâ’, Dâr Sâder, p.102.
[4] Al-Washshâ’, Le Livre du brocart, trad. S. Bouhlal, Gallimard, 2004, pp.108-109.
[5] Yâ mouqâbil
[6] Yâ mouqâbil

vendredi 23 octobre 2009

L'art de l'amour au Moyen Âge

Un excellent livre bien documenté
et une véritable initiation
à l'art représentatif
lié au thème de l'amour courtois.

jeudi 13 août 2009

Amour Soufi, Amour Courtois

Amour Courtois vs. Amour Soufi

L'histoire de Mem et Zîn, qu'Ahmedê Khanî acheva d'écrire en 1695, est sans conteste une des plus belles réussites de cette littérature amoureuse d'inspiration mystique, ou soufie, que chantèrent avant lui tant d'auteurs, surtout d'origine iranienne. C'est aussi une oeuvre qui par sa forme longue, celle du roman versifié, développe et expose toutes les règles et les idéaux de cet amour, qui est à distinguer des autres romans d'amour de la littérature musulmane, tout comme dans la littérature occidentale, la fin'amor ou l'amour courtois, désigne un sentiment particulier, une éthique amoureuse qui le détache également du simple amour. Ce qui caractérise l'amour mystique, dans ces deux types de littérature, c'est l'engagement entier, absolu, de l'amant épris, un don de soi que rien ne remet en cause, ni l'éloignement, ni l'impossibilité de s'unir, ni même la froideur ou le refus de l'être aimé. L'amour est une idole auquel l'amant doit tout. Et c'est par les obstacles mêmes que cet amour s'affine, s'épure, s'élève au plus haut, devenant totalement désintéressé, devant durer toujours, et même par-delà la mort des amants.

Amour soufi, amour courtois : pour bien comprendre la conception de l'amour dans le récit d'Ahmedê Khanî, il est nécessaire de comprendre ce qu'est l'amour soufi, dont les buts et les attentes semblent parfois si éloignés de ce que nous prêtons à l'amour-passion. Pour cela, il nous a paru enrichissant et utile de mettre en parallèle ces deux littératures, dont l'une est certes plus familière aux lecteurs européens, mais qui peuvent s'éclairer mutuellement de cette juxtaposition. Cet essai s'articule autour de deux voix, celle d'un amant de la fin'amor et celle d'un achik (amoureux) oriental. Autour de Mem et Zîn, vont graviter les plus célèbres amoureux de la littérature médiévale occidentale, ainsi que les couples fameux de la littérature soufie, afin d'éclairer ce qui, à chaque stade de l'amour, justifie et motive leur attitude et leur choix, leur renoncement ou leur acceptation.

Je te vois, je t'aime
 Je te vois,
je me souviens que je t'aime

Dans l'amour courtois, le fait amoureux est accidentel. Il y a rencontre de deux coeurs encore vides d'amour, car l'inconstance est un des pires défauts et quoique les "cours d'amour" médiévales aient volontiers tranché qu'un amour chasse l'autre, il y a peu d'exemple dans l'amour courtois qu'un chevalier et une dame mutuellement amoureux se soient consolés. Depuis la mort de la Belle Aude à l'annonce du désastre de Roncevaux, en passant par celle de Tristan et Iseut, jusqu'au languissement de la reine Guenièvre après la mort de Lancelot, il est plus fréquemment admis que deux amoureux ne peuvent survivre longtemps l'un à l'autre. Mais lorsque l'un des deux aime sans retour, il peut détourner son coeur vers un autre amour, parfois suggéré par le premier : Guenièvre pousse pour ainsi dire la dame de Malehaut, qui fut d'abord éprise de Lancelot, dans les bras de Galehaut. Loin d'être artificiel, cet amour devint véritable amour puisque la dame de Malehaut ne survécut pas non plus à la mort de son chevalier. Parfois, cependant, l'on se meurt d'amour sans être payé de retour. Mais au fond, les étincelles d'amour semblent hasardeuses, au gré d'un mot, d'une rencontre. Ainsi de Lancelot, qui voyant pour la première fois la reine, s'entend appeler "beau doux ami", ce que, fit remarquer la reine plus tard, elle eut pu dire à n'importe quel chevalier, mais que le jouvenceau de dix-huit ans, élevé loin du monde, ne pouvait deviner. Ces mots dits par hasard entrèrent dans son coeur pour n'en plus sortir. Le hasard ou la malchance fit aussi que Tristan et Iseult burent le philtre qui était d'abord destiné à lier d'amour la future reine au roi Marc. C'est la douleur sincère et les pleurs de Laudine devant le corps de son premier mari tué par Yvain qui fit que ce dernier s'en éprit. Le plus souvent, l'amour qui naît entre deux êtres est inexpliqué. On peut avancer que l'Occident médiéval se référait plus volontiers à Ovide et à l'art d'aimer qu'aux idées platoniciennes sur la préexistence des âmes. Mais cet amour hasardeux (quoique pas inconstant) se retrouve aussi dans beaucoup de romans d'amour iraniens. C'est souvent la vue qui déclenche l'amour, ou bien la description d'une beauté physique. Ainsi Manijeh voyant Bijen, Roudabeh à la vue de Rostem, Khosrow surprenant Chîrîne au bain, vont s'éprendre et se faire aimer en se montrant à leur tour. Il y a là admiration mutuelle devant leur beauté physique et jouissance immédiate, sans tourment. Les soucis et les aventures viennent après.
Mais pour le soufisme, à l'origine de l'amour, il y a le pacte des âmes. Comme l'intime - toujours un brin péremptoire - Ibn 'Arabî : "Sache-le - et que Dieu te favorise - l'amour est une station divine !" (Traîté de l'Amour) et Bayazîd : "L'Amour appartient à Dieu. C'est la plus achevée, la plus extrêmes des stations, le faîte de l'apogée des degrés... "
C'est que l'amour soufi est marqué par le sceau de la prédestination pour l'amour entre deux humains comme pour l'amour du mystique envers Dieu, puisque, comme l'explique Ibn Arabî dans son Traîté de l'Amour, derrière l'amour de toute créature, derrière l'amour le plus concupiscent, le plus dénué d'âme, se situe tout de même l'amour de l'Ame. Le pur désir même est une attirance divine car si le christianisme penche plutôt à dire que Dieu est Amour, en islam, Dieu est avant tout Beauté. Cette théorie bien sûr issue du Banquet a influencé tous les mystiques musulmans, nourris de néoplatonicisme. Les âmes sont prédestinées à s'aimer ou se haïr dès avant leur incarnation. C'est ce qui se produit et ce qu'Ahmedê Khanî indique explicitement lors de la rencontre de Mem et de Zîn, de Tajdîn et Setî...
"Dans le chemin de la Connaissance dévoilée 
Leurs âmes ne purent se détacher entre elles" (560, XIV)
...en poursuivant sur la prédestination et en paraphrasant le hadith : "Les âmes sont des soldats en armes. Certaines s'acceptent et s'unissent, d'autres se rejettent et s'affrontent." Nul choix, à première vue, ne préside à cette fatale attirance, aussi implacable que le philtre qui lie d'amour Tristan et Iseult, mais d'effet éternel. C'est ce qui explique l'attitude plus qu'indulgente, fataliste, des soufis envers l'amour, pourvu que cet amour ne soit pas simple désir charnel, c'est-à-dire pourvu que ce soit l'amour de Dieu et non du diable qui ait à y voir. Car derrière l'union de ces âmes humaines, derrière l'union de deux amoureux, il y a un pacte, une union, qui eut lieu hors de l'histoire, dans la métahistoire, comme dit Henri Corbin : c'est le pacte de l'Alast, cette nuit où Dieu créa en une seule fois toutes les âmes destinées à exister, et où, avec l'ensemble de la Création, à l'appel, à l'injonction de Dieu : "Ne suis-je pas votre Seigneur ?", elles tressaillirent et répondirent par l'affirmative. Or, certains soufis, tel Ruzbehan de Chiraz, exprimèrent que seules les âmes des achik (ou amoureux fous) de Dieu répondirent à cet appel par un acte de totale allégeance, un acte d'amour qui faisait qu'à l'écart de la communauté des autres croyants, ils ne souhaitaient et ne demandaient que l'anéantissement dans cet amour, dédaignant les récompenses et les bienfaits réservés aux musulmans en leur paradis. Comme cette nuit de l'Alast eut lieu sans lieu ni temps, l'évanouissement dans lequel sombre l'âme extasié rencontrant l'Aimé est aussi la manifestation de cet autre "espace-temps" dans lequel le soufi est happé, ravi hors de ce monde. Il en va ainsi des amoureux véritables. L'évanouissement de Tajdin et Mem devant la vision des jeunes filles est à distinguer de celui qui surprend alternativement Zîn et Mem lorsqu'ils se retrouvent par hasard dans le jardin du Prince (XXXIX), sous le choc provoqué par leur rencontre soudaine. Mais ce n'est qu'une perte momentanée des sens et de la raison. Alors que l'aspiration hors de ce monde dans le noeud de l'Alast, qui a lieu encore comme en un éternel présent, change l'initié qui ne peut plus être le même en revenant à lui. Après leur première rencontre, les quatre amoureux sont inconscients d'eux-mêmes, oublieux de leur identité (Mem et Tajdin) ou méconnaissables aux autres, comme étrangers (Setî et Zîn). De même, lorsque Mem adresse des reproches à son coeur et l'exhorte à suivre la voie du parfait soufi, c'est-à-dire à renoncer déjà à l'amour charnel, il y a là encore perte de connaissance, dans un évanouissement d'où il ne sortira que pour se rendre, à demi-égaré dans le jardin où il rencontrera Zîn. A chacun de ces "ravissements" Mem se différencie un peu plus de Tajdin. Le premier, qui instaura l'amour en eux, "laissa comme un petit défaut" dans l'âme de Tajdin, qui ne se plia pas totalement à cet amour parfait. Le second ravissement, suivi de la rencontre au jardin et du refus des amoureux d'accomplir charnellement leur union, fut aussi celui qui décida de la voie qu'allait suivre Mem et où il allait entraîner Zîn et le troisième et le dernier réunit leurs âmes avant leur mort terrestre.

Je t'aime et par cet amour je m'élève

Je t'aime et par cet amour je tombe

Dans l'amour courtois, aucun doute n'est à laisser là-dessus : c'est la femme qui est souveraine. L'amour courtois s'adresse d'abord à la Domina, la Dame ou Maîtresse, au service de laquelle se met son amant, comme un chevalier est au service de son vassal. Là encore, le chevalier est prêt à tout endurer de sa Dame et doit pour mériter son amour, s'élever peu à peu dans son estime (et y rester) en triomphant d'épreuves physiques et morales. L'amour de la Dame envers son amant est un amour à la fois touché, attendri par les souffrances qu'elle fait endurer, en même temps qu'admiratif. C'est un amour qui se gagne, car la notion de rivalité est aussi très importante dans ce monde de l'amour vu comme une cour où l'Amant doit briller entre tous, que ce soit par son esprit, son talent de poète, ou par sa valeur aux armes. Bref, l'amour agit sur lui comme une stimulation. Dans Aucassin et Nicolette, Aucassin sur le champ de bataille rêve encore à sa belle et manque alors se faire tuer. Il se reprend en réalisant que mort, il ne pourra plus revoir Nicolette. Il accomplit ainsi des prouesses qui permettent à son père de remporter la bataille, mais ses exploits n'ont jamais eu pour autre but que revoir celle qu'il aime. Ainsi Lancelot s'en allant pourfendre tous les dragons de Bretagne, dans l'unique but que sa renommée parvienne à la reine.
Dans Mem et Zîn, l'ambivalence de cette domination court tout le long de l'histoire. Certes, Mem se révèle être dans l'Autre Monde, de la bouche même de Zîn, un grand cheikh, un padichah. C'est lui qui la guide lors du voyage des âmes, et qui lui ordonne de revenir momentanément sur terre pour faire ses adieux au prince. C'est lui qui refuse d'épouser la princesse dans des noces terrestres, mais veut se réserver pour le Paradis des Amoureux. Mais dès leur rencontre, c'est Mem qui se pose d'emblée en "mendiant" et compare fréquemment Zîn à un Padichah. Dans sa prison même, il avoue avoir mérité ce châtiment, puisqu'il n'était pas digne de l'aimer :
"Parce que tu es roi et que je suis mendiant
Je ne suis pas ton égal, je ne suis pas digne de t'atteindre" (1808; XLIV)
La poussière sur le seuil du Palais de Zîn a les mêmes vertus bénéfiques que si elle était cheikh. Dès la première rencontre avec la nourrice des princesses qui leur servira d'entremetteuse, Mem déclare :
"Je suis esclave, je ne suis pas digne de l'atteindre. 
J'accepte l'image de son apparence." (820, XX).
Et il est à noter que si Tajdin envoie ses parents et amis prier le Prince de lui donner sa soeur en mariage, Mem n'en fait rien et attend, semble-t-il, le bon vouloir du Prince ou de Zîn elle-même. L'ennui est que Zîn, dans sa position, ne peut demander Mem pour époux, en raison de la pudeur que l'on exige de son sexe, comme l'explique si bien Setî :
"Votre amour nous a fait perdre toute retenue 
Mais c'est le rideau de la pudeur qui nous fait obstacle. 
Selon la coutume, ce rideau-là n'est pas pour vous." (856-857 ; XXI)
Et c'est là le point de départ de la tragédie, puisque Mem ne demande pas Zîn à temps, espérant peut-être en secret que le Prince la lui accorde, comme il en avait d'abord l'intention. De son côté, Zîn n'a guère non plus de volonté d'intriguer. Leur rencontre dans le Jardin est le fait de la destinée ou du hasard mais n'est préméditée par aucun des deux. Lorsqu'ils apprennent qu'ils ne seront pas mariés, chacun se retire "dans le coin de sa solitude" pour épancher son chagrin, qui au fleuve, qui à la bougie, qui au papillon. Cette attitude qui peut sembler quelque peu passive et faiblarde, s'explique si l'on considère que Mem et Zîn sont également épris l'un de l'autre, c'est à dire à la fois aimé et aimant. Or, comme le dit Ibn Arabi, "L'amour germinatif (hubb) implique d'abandonner sa volonté propre et de se remettre dans les mains du Bien-Aimé."C'est-à-dire que l'amour leur enlève justement toute volonté au lieu de leur en donner. C'est l'état même du achik, du fou d'amour, qui les laisse tous deux sans défense. Ainsi, Dhû'l-Nûn l'Egyptien disait : "le soufi est celui dont le langage, quand il parle, reflète la réalité de son état, c'est-à-dire qu'il ne dit rien qu'il n'est pas, et quand il est silencieux sa conduite explique son état, et son état proclame qu'il a brisé tous les liens du monde." Les signes caractéristiques de cet état amoureux est le dépérissement, le délabrement de l'être et du corps, les soupirs, la mélancolie. Au rebours de l'amour courtois, où l'action commence avec et par l'amour des protagonistes, l'achik cesse d'agir et de vivre après l'amour. Si les hauts faits, le courage, la fidélité et toutes sortes de vertus font qu'un amant courtois garde et s'attache le coeur de sa dame, c'est par sa passivité même que le soufi mérite et accède à l'amour. Il s'agit de tout endurer sans plainte, de tout accepter pourvu que cela vienne de l'Aimé. L'amour parfait est l'amour qui anéantit. " Quand Mem et Tajdin reviennent de leur inconscience et réalisent qu'ils sont épris, Ahmedê Khanî montre ainsi la différence de qualité entre l'amour de l'un et de l'autre. Tajdin essaie de se reprendre et de redevenir le brave qu'il était :
"Mais il restait une petite faille en Tajdin,
L'amour laissa en lui comme un petit défaut.
Il dit : Lève-toi, Frère ! C'est assez souffert de nos blessures !
Nous sommes des lions et elles sont gazelles.
C'est très honteux de gémir dans leurs mains." (626-628, XV)
Parce que Tajdin n'est pas un amoureux parfait, parce qu'il ne peut atteindre le suprême degré de l'amour, il lui reste assez de vigueur dans le corps et l'âme pour souhaiter se reprendre. Notons que dans l'amour courtois le dilemme ne se poserait pas. C'est parce que Lancelot est amoureux qu'il s'en va pourfendre toute la Bretagne de ses coups d'épée, alors que nul achik ne concevrait de s'éloigner ne fut-ce qu'un instant de la vue du visage aimé, s'il avait possibilité de l'approcher. Il est à noter aussi que cette conception de l'amour annihilant est très éloigné des romans de chevalerie arabes, beaucoup plus proches des nôtres. L'amour contrarié d'Antar ne l'empêche pas d'accomplir des exploits guerriers, justement parce qu'il cherche à obtenir la main de celle qu'il aime. De même, dans la geste des Banou Hilal, l'amour contrarié de Meri et de Sada est traversé de péripéties guerrières et d'aventures nombreuses. De même 'Umar ibn Abî Rabî'a, célèbre pour son amour envers Sorayya, parsème ses poèmes amoureux d'annonces de ses faits d'armes. Comme le chevalier médiéval de l'idéal courtois, le bédouin aimable par excellence devait être grand guerrier aussi bien que poète et une passion contrariée tendait plutôt à le changer en lion blessé. De tous les amoureux arabe, c'est Madjnoun qui devint le modèle soufi par excellence, car devant l'impossibilité d'épouser Layla, il devint fou et se retira au désert, renonçant à toute volonté et toute raison. Layla, comme Zîn n'est pas en mesure de s'opposer à sa famille, et Madjnoun, parce qu'il aime, comment enlèverait-il Layla ? Lui, le ravi, comment serait-il ravisseur ? Les amants soufis les moins malheureux sont ceux dont la position sociale est plus élevée que celle de leurs aimés : Mahmoud épris d'Ayaz, son esclave, Cheikh San'an, renonçant à l'islam pour une belle chrétienne et se faisant gardien de pourceaux, Zuleikha folle de Joseph et se perdant de réputation pour lui. Ceux-là ont pu approcher leur amour car aimer signifiait renoncer à ce qu'ils étaient auparavant. Au contraire de l'amour courtois qui élève socialement et pour cela impose d'aimer plus haut et plus noble que soi, pas d'amour achik sans renoncement social, pas d'amour achik qui élève, et c'est cela qui perd Mem. Tajdin est de noble naissance, peut-être est-il même vaguement apparenté au Prince, son union avec Setî est de celles qui vont de soi. Mem n'est que le fils d'un haut fonctionnaire du Prince. Comment épouserait-il la soeur du roi sans faire un beau mariage ? Il n'y a pas d'union soufie sans abaissement, et qui aime au-dessus de soi s'expose à mourir. Par contre, le souverain captif d'un esclave, la femme d'un ministre mendiant une vision au coin des rues, en s'abaissant dans ce monde donnent un message satisfaisant pour les soufis, car le monde mystique est de celui-ci l'envers : l'esclave dirige le roi, la haute dame baise les pieds du captif, le cheikh supplie qu'on lui fasse manger de la chair de porc. En miroir, le fier bédouin abandonne toute "virtu" pour courir nu dans le désert, dans "Le Livre divin" de 'Attar, l'officier qui aimait un prince captif ne put survivre quand son Aimé recouvrît sa puissance, et Mem choisit de mourir au moment où le Prince, l'Etat et la fortune lui sourient. Pour aimer, pour prétendre aimer, il faut déchoir. Celui qui n'a ni couronne, ni fortune à perdre en ce monde quitte ce monde, que ce soit par la folie ou la mort.

Je t'aime et mon désir doit durer toujours

Je t'aime et tout désir en moi doit disparaître

Si l'union des âmes et des coeurs ne pose guère de problème tant elle est si peu soumise à volonté, celle des corps inquiète toujours. Dans toutes les sociétés et à toutes les époques, c'est la réunion physique des amants, effective ou menaçante, qui pousse l'entourage à réagir. Par contre, pour les amants, la question du désir et de l'accomplissement charnels s'envisage différemment selon les situations, la conception que l'on a de l'amour et le but qu'on lui assigne.
Ce qui distingue l'amour courtois et l'amour soufi des simples histoires d'amour, c'est justement la place qu'ils accordent à l'accomplissement physique. Loin d'être immédiatement assouvi, le désir charnel est placé au centre de la question amoureuse et c'est la façon de l'accepter ou de le refuser qui différencie les deux sortes d'amour.
Dans l'amour courtois, en effet, le désir est le moteur des exploits amoureux car l'amour charnel est la récompense ultime des amoureux. Mais il n'est pas souvent possible ni souhaitable d'y accéder immédiatement. Et même après s'être donnés l'un à l'autre, les amants sont souvent séparés, de par leur volonté ou de par leurs ennemis. C'est après de longues errances héroïques que Lancelot et Guenièvre peuvent enfin faire l'amour. Tristan et Iseut ne peuvent se rencontrer que de façon hasardeuse et encourent un danger mortel à chaque fois. Après avoir épousé Yvain, Laudine le bannit de sa vue car il a manqué à une promesse. Les amours courtoises sont une longue suite de séparations et de périls entrecoupés de retrouvailles courtes et lumineuses, vite assombries par la jalousie des uns ou le courroux de la Dame, ou bien le service des armes qui requiert l'éloignement du chevalier. C'est que l'épreuve et le triomphe visent à la durée du désir en le contrariant ou le retardant. L'amour charnel n'est pas interdit mais différé, contrarié, car il doit être maintenu et dominé par les amants, pour s'épurer, s'affiner, s'exacerber, jusqu'à ce qu'étant devenu amour parfait, ou fin'amor, il ne soit plus soumis aux dangers de la lassitude et de l'inconstance. L'abstinence a pour fin de renforcer l'amour et le désir, mais n'est pas une fin en soi. Pas d'amour sans réalisation, car faire l'amour c'est accomplir l'amour, mais pas de désir durable et d'amour parfait sans amour contrarié.
Pour les soufis, s'il y a aussi retenue du désir, ce n'est pas pour l'entretenir mais pour le différer jusqu'à son anéantissement. Disons que la chair est une étape qui doit être franchie et dépassée. Tajdin et Setî réussissent à s'unir physiquement et à combler leur souffrance et leur manque. Mem s'impose, sachant qu'il n'aura pas Zîn, de dépasser le manque physique et exhorte son coeur à suivre "la voie droite", à ne pas chercher ailleurs qu'en lui-même, puisque l'Âme (c'est-à-dire Dieu) est en lui. Après qu'il ait une seconde fois perdu connaissance, et que les amoureux se retrouvent au jardin, il est indiqué que leurs étreintes s'arrêtèrent "à la ceinture" car "ils espéraient l'un en l'autre." Dans un premier temps, nous pouvons comprendre qu'ils n'ont pas perdu tout espoir que le Prince revienne sur sa décision. Mais c'est au moment où tout peut être possible, où le Prince consent à leur union que Mem refuse encore, et la diffère, indiquant qu'il ne s'unira à Zîn qu'une fois dans l'Autre Monde, refusant
"...de forniquer ainsi comme des animaux 
En vain, dans cette demeure périssable 
Et de nous rendre en présence du Très-Haut, confus, 
Perdus de réputation, la tête basse." (2235-2236 ; LIII).
Or rien n'est plus étranger à l'islam que cette apologie du célibat et de la chasteté, le mariage étant vu au contraire, comme la meilleure des positions. Mais le soufisme prenait parfois d'étranges allures aux yeux de l'orthodoxie musulmane, et les derviches anatoliens, comme les Qalenders ou les Bektachis, avaient été pénétrés d'influences chrétiennes et même boudhistes. Cela dit, en général, même les plus grands mystiques se mariaient, tel Jalal al Din Roumî, qui composa cependant des milliers de vers chantant l'amour éperdu pour son maître Chams ad Din de Tabriz. C'est que, comme dans nos cours d'amour courtois, le mariage et l'amour étaient vus comme deux choses bien différentes, et peut-être même antagonistes. Car pour l'amour soufi, c'est justement le fait d'aimer qui fait rejeter son accomplissement. Pour Mem, l'amour parfait doit être chaste jusqu'à la mort. Ibn Hazm, dans son livre "De l'amour et des amants", qui est pourtant une longue apologie de l'amour, dit à la fin de son ouvrage : "La plénitude de l'amour qu'un homme puisse atteindre, c'est l'abstinence ; c'est délaisser le péché et l'abomination, mais refuser de renoncer à la récompense dont le Créateur lui dispensera les douceurs dans la demeure d'à jamais...". Et c'est bien ce que souhaite Mem, le Palais de l'Autre Monde, où admis dans la plus haute station du Paradis, il épousera Zîn. Et c'est bien justement ce que ne pouvaient envisager Lancelot et Guenièvre, Tristan et Iseut, le paradis chrétien n'étant pas vu comme un lieu d'épousailles, mais un lieu où les liens du mariage s'annihileraient comme le dit Jésus dans l'Evangile selon Saint-Luc : "Les enfants de ce siècle se marient et sont donnés en mariage ; mais ceux qui ont été trouvés dignes d'avoir part au siècle à venir et à la résurrection des morts ne prennent point de femme et n'ont point de mari ; aussi bien ne peuvent-ils plus mourir, puisqu'ils sont comme les anges, et qu'ils sont fils de Dieu, étant fils de la Résurrection." (Luc, XX, 34-36). Les amoureux achik éprouvent le même désir d'union d'âme, de corps et de coeur, mais peuvent le différer post mortem, ayant l'espoir de se retrouver au ciel, ayant échappé à l'enfer et accomplissant leur union avec la bénédiction des anges et des houris, alors que les amants occidentaux ne peuvent espérer s'unir que dans ce monde. Il y a même une certaine bravoure de leur part à endurer les peines de l'enfer car si le châtiment infernal est toujours temporaire pour les musulmans, pour les chrétiens morts en état de péché capital, il est sans fin. Ainsi, le valeureux et malheureux amant-chevalier endure en son vivant bataille, coups d'épée, attaques de dragon, perfidies, et se prépare aussi à affronter le feu éternel après sa mort. Mais comme le dit Aucassin, dans une savoureuse diatribe : " - En paradis, qu'ai-je à faire ? Je ne cherche pas à y entrer, à condition que j'ai avec moi Nicolette ma très douce amie que j'aime tant.."
Pour les amants soufis, le refus de l'amour charnel vise donc une quête plus haute, celle d'une allégeance à Dieu, d'une union en Dieu qui ne peut être accomplie qu'étant morts au monde et morts de tout désir. Quand le Prince, de façon plus ou moins sincère, explique à Zîn qu'il a voulu éprouver les amoureux, mais qu'après un an de prison et de séparation leur amour est devenu parfait et ne peut plus être détruit par l'union, il se rapproche de la conception de nos troubadours. Mais la voie du Secret des Amoureux ne peut s'arrêter sur cette étape. L'emprisonnement de Mem, qu'Ahmedê Khanî compare d'emblée à l'entrée en cellule d'un disciple qui n'en pourra sortir qu'initié a changé cet amour et cet amoureux.
"Le miroir de l'âme se fait étincelant,
l'âme, le corps et le coeur se purifient tous ensemble." (1819, XLIV)
Au stade où est arrivé Mem, il ne peut plus y avoir manque ni souffrance, car la séparation n'existe plus. Mem est fou, comme le fut Madjnoun, car en tout il voit Zîn et il n'existe que Zîn. Il ne s'agit pas de franchir des obstacles, comme nos chevaliers, car il n'est plus d'obstacles.
"Tous les êtres créés
Lui servent à voir le visage de la bien-aimée.
Les arbres, les fruits, les humains,
Les minéraux, les plantes, les animaux Tout ce qu'il regarde avec son coeur
Tout ce qui se présente à son imagination
Chaque chose lui apparaît comme étant Zîn." (1825-1828, XLIV).
Ce qui fait écho au dit de Madjnoun rapporté par 'Attar dans le Livre divin, quand on demanda à Madjnoun quel était son nom et qu'il répondit : "Layla" et que tout ce qui se trouvait autour de lui se nommait "Layla". Cette union absolue parce qu'elle est fusion des âmes serait justement détruite par la séparation et la vision physique et illusoire de la Bien-Aimée. Ainsi, ce dit célèbre de Madjnoun qui lorsqu'un jour Layla se présenta devant lui, ne lui témoigna qu'indifférence, et même hostilité, car l'image de Layla dans son coeur, la plus parfaite et qui lui était consubstantielle, n'avait que faire de la présence "réelle" de Layla. C'est qu'au fond un mystique est plus épris de l'Amour que de l'être aimé, et qu'effectivement, derrière l'appât des "boucles et des grains de beauté", il n'y a que l'amour divin. Une fois passé un certain stade, l'Aimé devient gênant dans sa réalité. Qui sait si Jalal al Din Rumû eût été véritablement heureux de la réapparition du Soleil de Tabriz ?


Je suis amoureux, je m'accomplis

Je suis amoureux, je m'anéantis

Pour l'amant soufi, rien n'est pire, rien n'est plus insupportable que la séparation. Ne plus voir l'Aimé un jour, une minute, n'est pas concevable et rend fou. Alors que la séparation est vue par les amants occidentaux comme une alternance de temps nécessaire pour faire éclater la joie des retrouvailles, cette séparation n'est pas une épreuve fortifiante pour l'achik. Car le but de l'amour courtois est un accomplissement du Moi dans l'amour, alors que celui de l'amour soufi vise la dissolution du Moi dans ce même amour. Les deux se gagnent également avec beaucoup d'efforts. Mais si dans l'amour courtois il s'agit de mettre surtout le corps à l'épreuve, chez l'amant soufi, c'est le coeur qui est visé et qui doit passer au feu. Comme le dit Henri Corbin, "la théosophie ne peut être mise en oeuvre que par la connaissance du coeur", mais ce coeur renâcle parfois. Il faut l'exhorter, le raffermir, le cingler, l'incendier, dans tous les sens du mot. Un des passages les plus saisissants de "Mem et Zîn" est celui où Mem réprimande son coeur avec la dernière sévérité, comme un "garçon douillet et parasite", traître, infidèle, fuyant ! C'est que le coeur est sensible à l'amour et au bonheur et il ne s'agit pas ici de gagner le bonheur. Comme le dit Râbi'a, une célèbre mystique arabe, "Ô mon Dieu, si je T'adore par crainte de l'enfer, brûle-moi en enfer, et si je T'adore par espoir du paradis, exclue-moi du paradis ; mais si je T'adore uniquement pour Toi-même, ne me prive pas de Ta beauté éternelle." Il ne s'agit pas d'être heureux car il s'agit de n'être plus. L'éloge de Zîn sur les chagrins, "compagnon des amoureux", sans lesquels le coeur ne sert de rien s'oppose à la gioia des troubadours, c'est à dire ce qui est à la fois joie et jouissance, ce qui est aux frontières de l'amour et de la douleur, bien sûr, mais brasier enchanteur tout de même. Les transports des soufis sont essentiellement une extase visuelle. Sans la contemplation de la beauté, il n'est pas de vie possible. C'est pourquoi cet amour a si peu besoin d'être réciproque, car il ne s'agit pas d'un échange mais du ravissement d'un coeur par une image. Dès lors, la cruauté, l'indifférence, la jalousie, qui sont si sujets à reproches en amour, sont sans effet sur l'amant soufi et c'est bien l'épreuve qui le distingue de l'amant ordinaire : sa capacité d'indifférence ou même de bonheur à souffrir du moment que cela vienne de la main de l'Aimé. Peut-être est-il plus supportable, pour l'achik, de souffrir par l'amour que d'en être heureux, car ce bonheur le tuerait, comme Mem meurt en revoyant Zîn après un an de séparation. Et pour finir, à l'ultime station de cet amour, il n'est plus ni joie ni douleur, il n'y a plus rien que l'Autre et l'anéantissement de deux âmes en Lui : "Et du centre de la terre, ces atomes atteignirent le soleil" et "par lui devenant éternels", (L). Et s'il n'y a pas mort ou extase, il y a silence. C'est pourquoi il est si difficile d'écrire un roman soufi tant les protagonistes, par essence, refusent toute action. Les illustrations les plus belles et les plus réussies, qu'elles viennent d'Attar ou de Saadi, sont des anecdotes touchant sur le vif un moment très court, une parole, un geste de l'Amant, un éclat de lumière sur la tête de l'Aimé, l'extase d'un regard, d'un geste, d'un caprice : peinture de genre, scène presque anodine, figée dans son insignifiance apparente et n'étant compréhensible que par les Initiés du Coeur, ceux qui souffrent les même tourments. L'amour soufi est immobile et c'est toute la prouesse littéraire d'Ahmedê Khanî de ne pas faire bouger Mem et Zîn, de les laisser tels qu'ils doivent être, absents, en retrait, égarés dans une plainte intérieure, alors que le monde s'agite autour d'eux et à cause d'eux : batailles, intrigues, complots, chasses, fêtes, murmures du harem, tout cela passe devant eux et tourbillonne comme un enchantement coloré et bruyant auquel ils ne semblent prêter aucune attention. Si bien que l'on atteint à cette vision purement soufie que c'est le monde terrestre qui est irréel, et que les Initiés seuls ont accès au monde véritable, au monde caché. Mem et Zîn sont deux achik projetés dans une fresque romanesque et qui y sont aussi étrangers que les soufis sont étrangers à ce monde. Dès lors ce décalage est ce qu'il y a de plus réussi, d'un point de vue purement littéraire, et pour finir c'est le Botan qui s'incline devant Mem, c'est le monde visible qui un temps arrête son cours et s'incline devant la porte entrouverte de l'invisible.

©Sandrine Alexie, juillet 2001