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dimanche 7 juillet 2019

Traduire le mouwachah et le zajal : pourquoi ?


Traduire les mouwachahates et azdjal : pourquoi ?



La traduction vers d'autres langues du mouwachah, poésie  arabo-andalouse chantée dans la nawba, revêt une importance vitale dans sa transmission  à un public de culture différente. La bonne compréhension du texte par l'artiste  permet une plus grande sincérité lors son interprétation.
 Le mouwachah, connu en Occident sous la dénomination de "poésie strophique",  a constitué une innovation littéraire dans l'Espagne musulmane et une sorte  de rupture avec la poésie arabe classique, dont une grande partie a été traduite  en espagnol, anglais ou français. En effet la poésie arabe est connue depuis les travaux des orientalistes du 19e  et 20e siècles. La majeure partie de la poésie ancienne qu'on appelle  la poésie d'Al-Djahiliya et celle des époques omeyyades et abbassides a été  traduite vers d'autres langues. Mais la poésie andalouse n'est pas encore traduite dans son intégralité. C’est le cas surtout du mouwachah et de son équivalent en langue dialectale « le zadjal »  qui sont souvent chantés dans le Maghreb par des interprètes de musique andalouse ( « âla » marocaine, « San3a » tlemcénienne et algéroise et « malouf » constantinois et également tunisien et lybien).  Le rôle du traducteur de ce genre de poésie consiste à transmettre un patrimoine culturel maghrébo-andalou à un public amoureux de cette culture et surtout de ce répertoire musical millénaire mais qui ne maitrise pas la  langue arabe. Les traductions l’aident  à connaître les thèmes dominants traités par les poètes (la plupart anonymes), leur manière  d’exprimer la joie de vivre, les relations amoureuses, et la beauté de la nature.
Traduire les poèmes appartenant au répertoire dit « andalou » est une lourde tâche car nous disposons de plus de huit cent pièces poétiques. La traduction et surtout l’étude poétique comme j’ai commencé à le faire dans mes conférences et dans mon livre « La joie des âmes » ( ANEP, Alger, 2008) ne vise pas uniquement  le public occidental, pour qu'il puisse accéder à ces poèmes et les comprendre. Elles s'adressent également au public maghrébin qui n'est pas suffisamment instruit  dans le domaine de la littérature andalouse.
( Contenu d'une interview donnée à la presse le 01-01-2011 et développement des idées principales))

Voici un poème (‘Abbaqat fi r-riyâd al-azhâr) chanté en Insrâf rasd-eddîl en Algérie  et qui fera partie du prochain ouvrage en préparation : « La magie du chant et l’éternité du présent : un art de vivre andalou ». Je le publie accompagné des notes qui servent à en saisir le sens :

1. LE POÈME
‘Abbaqat fi r-riyâd al-azhâr 
 عبقت في الرياض الازهار

TRANSCRIPTION
‘Abbaqat fi r-riyâd al-azhâr     ‘an   qurbi   n-nahâr         asbah ka-anna-hu ‘attâr
qad      sâhati            l-atyâr       min fawqi th-thimâr        arkhâti   l-ghusûn  astâr


al-bulbul   bi-sawt     fasîh       yunshid bi-l-barîh             mâ bayna awtâr wa tawshîh
mâ amlaha diyâ  at-tash       nawâ‘ir         tasîh             al-mâ’     madjrâ-h  waqîh
Unzur   li-l-ghusûn   tamîh       ma‘a     kulli    h             djamî‘       tarâh    malîh
Qum    ‘âyin    al-bustân        wa t-tayru            tahdj
al-mâ’ ka-mâ th-thu‘bân        yansal   min      as-sahrîdj
bayna     l-ghurûs     bân        ka-‘anna-hu husâm bahîdj
al-khabûr sha’nu-h yasfâr         mâ bayna l-‘anwâr        wa r-rawdu l-badî‘ yakhdâr
dja mî‘    tarâh  anwâr          mithla    l-djullinâr        al-khîlî       ma‘a      l-azhâr

nasîm   al-‘arîsh     ‘abbaq           bi-l-yâs wa-l-habaq            banafsadj    raqîq    azraq
wa qatr  an-nadâ  tafarraq               kufûfi    l-waraq           lâ yubâ’   wa       yusraq
al-‘ûdu wa r-rabâb yantaq            yasbî man ya‘shaq            at-târ wa z-zunûdj takhfaq
qum yâ  nadîm  qâyam                  tarâ  l-fadjra zayyaq    
tarâ   l-mudâm  ‘âyam                   fî-l-ka’s yatarawnaq         
qum nabbih an-nâyam                   min an-nu‘âs fayyiq
qum nabbih al-khunnâr      shu‘â‘un li-n-nahâr        nadjmu s-subhi al-gharrâr
tasma‘  lughat manyâr       djâwbu-h     l-hazâr         amlâ     qatî‘     ballâr

Pour le texte arabe, voir le livre de Serri 1ère édition, p.116, 2e éd. p. 168; T 1 de Muwashshahat wa azdjal, p.211.



TRADUCTION:

Les fleurs, dans le jardin, exhalent leurs senteurs
À l’approche du jour,
Le jardin est un vrai parfumeur ;
Les oiseaux lancent leurs chants
Par-dessus les branches chargées de fruits
Et les rameaux laissent tomber leurs voiles.

Le rossignol, plein d’éloquence,
Mêle son chant haut et clair
Au son des cordes et aux refrains des chansons !
Douce est la lumière du matin,
Alors que les norias tournent en chantant
Et que, dans les canaux, l’eau coule si limpide!
Regarde les branches qui balancent
À Chaque brise qui passe,
Tout ici n’est que charme et beauté.
Lève-toi et admire le jardin pendant que les oiseaux chantent à tue–tête.
L’eau, comme un serpent, s’échappe des bassins
Et luit parmi les plantes tel un sabre étincelant.

Le sureau se teinte d’or,
Au milieu d’un tapis de fleurs,
Charmant est le jardin tout revêtu de vert ;
Tout ce que tu vois s’ouvre et s’épanouit
Comme ces fleurs de grenadier
Les giroflées ainsi que les fleurs d’oranger.

La brise en traversant la tonnelle,
Apporte des parfums de myrte et de basilic
Et les senteurs de la violette si raffinée ;
Sur les feuilles, comme des paumes ouvertes,
La rosée répand des perles
Qui ne se vendent ni ne se laissent voler.
Le luth et le rabab se font entendre
Et charment les amoureux,
Alors que frétillent tambourin et cymbalettes.

Lève-toi commensal, debout ! Regarde l’aube qui point !
Vois comme le vin inonde les coupes qui jettent leur éclat !
Réveille celui qui dort, tire-le de son sommeil !
Réveille aussi la belle,
Splendide comme le rayon du jour
Et l'étoile du matin nommée Gharrar !
Écoute le chant du rossignol
auquel répond l’ortolan
Et remplis la coupe de cristal !

COULEURS ET SIGNIFICATIONS
Chacune des 5 couleurs correspond à l'un des 5 sens sollicités par l'extrait poétique
VERT: VUE
BLEU: OUÏE
JAUNE: ODORAT 
VERT KAKI: TOUCHER
GRIS: GOÛT (VIN, METS)

Ces deux dernières couleurs correspondent aux deux thèmes les plus fréquents:
Thème du Carpe Diem:PROFITER DE L’INSTANT joie, bonheur de vivre
Thème amoureux :
1. BIEN-AIMÉE :
2. ECHANSONS, COMMENSAUX


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COMMENTAIRES/ ANALYSE:

Le poète/ Le sujet lyrique :
·             plante le décor, dresse un tableau « édénique »/ paradisiaque
·             donne vie au  jardin
·             il personnifie les éléments du jardin :
                                                                                                                                 i.         Le jardin est un parfumeur
                                                                                                                              ii.         Les rameaux des femmes voilées
                                                                                                                           iii.         Les branches des danseuses
·             il l’anime avec les chants d’oiseau

Le jour se lève, tout s’anime et appelle à la vie. La création entière - dans toute sa diversité- est présente, tous les règnes sont représentés :
·             minéraux ( eau),
·             végétaux (plantes),
·             animaux (oiseaux),
·             humains (commensaux, bien-aimé).

Le jardin révèle la beauté de ses plantes, leurs couleurs et leurs parfums. L’éveil de l’esprit se réalise par l’éveil des sens : « tout s’ouvre et s’épanouit ». Tous les sens sont alors sollicités pour jouir de cet instant de bonheur :
·             Vue : Couleurs au lever du jour
·             Odorat : parfums du myrte et du basilic
·             Ouïe : chants d’oiseaux et bruits de l’eau et des norias
·             Toucher : caresses de la brise
·             Goût : les coupes de vin

Appel/ exhortation/ invitation au réveil :
Le sommeil n’est plus permis, et puisque tout est vivant et que tout danse, le sujet lyrique incite son compagnon à se réveiller de sa torpeur afin de participer à la joie environnante, communicative du jardin. Pour cela, le poète utilise l’impératif : Lève-toi ! Debout ! Regarde ! Réveille ! Vois ! Écoute !

Les personnages :
Ce sont tous des personnes positives en harmonie avec le lieu et l’esprit de la scène bachico –amoureuse :
-               Des amoureux
-               Des musiciens
-               Des commensaux
-               Une belle femme


L’art de la suggestion :
·             la nudité sinon le dévoilement de la femme est suggérée par les branches « qui laissent tomber leurs voiles »
·             Les couleurs : or, vert et argent et ce qu’ils symbolisent (richesse, royauté, abondance…)

Une étroite correspondance est instaurée entre l’homme et le monde sur lequel il ouvre les yeux. Il s’agit plus de son éveil que de celui du monde. L’homme est le microcosme qui concentre en lui tout ce qui l’entoure :
-               sa respiration ( pour la brise)
-               sa voix (chants d’oiseaux)
-               son sang qui coule dans ses veines (eau)
-               son cœur (noria)
-               ses yeux (lumière (soleil)

Tout est charme et beauté, l’harmonie qui règne dans le jardin n’est pas troublée par ce qui aurait pu être négatif :
-               le serpent est évoqué pour la fluidité de l’eau
-               le sabre qui donne sa lumière argentée
( N’est-on pas en présence de deux symboles liés au mythe paradisiaque du péché (le serpent) et du châtiment (le sabre) ?

L’homme, par son regard émerveillé et admiratif fait exister cet univers. Il lui donne une raison d’être en jouissant de sa beauté et de ses bienfaits.
(Cf. Ibn Arabi et l’œil de la créature qui témoigne de l’œuvre divine)

Parallèle : Le Kun divin et le verbe poétique !
L’appel du poète répète sur un plan humain l’appel divin à :
-               mettre tous ses sens en éveil, à s’éveiller de sa distraction ( ghafla)
-               à admirer la création et à en jouir en remerciant le Donateur
-               participer à la vie de la création
-               veiller à sa préservation

Diversité des éléments/ Unité de la création :
-               Termes génériques :fleurs, arbres, oiseaux, eau, cordes
-               Termes spécifiques : sureau, fleurs de grenadier, giroflées, myrte, violettes, basilic, rameaux, branches, tonnelle, feuille, rossignol, ortolan, rosée, luth, rabab, tambourin, cymbalettes, perles, cristal..

Saadane Benbabaali, tous droits réservés.

Nota bene :
On peut emprunter sans problème des passages de cet article en citant l’auteur de la traduction et de l’analyse. Dans le cas contraire,  cela s’appelle une « usurpation de droits intellectuels » punie par la loi. Ce rappel vise certains pseudos-auteurs dont les « livres » ne sont que des « copiés-collés » du travail des autres ou qui ne mentionnent pas les traductions ou passages empruntés.


[1] Chez Serri gharrâr (version fautive)

dimanche 21 octobre 2012

Carpe diem andalou (5e partie) : Tarafa Ibn al-’Abd


  4e Anniversaire

21 Octobre 2008: Ouverture du Blog

أدب وثقافة عربيّة/Littérature et culture arabes / Arabic literature and culture

21 Octobre 2012: déjà 4 années d'existence et 368 pages sur tous les sujets qui concernent le littérature et la culture arabe.

Sous des formes diverses: 

1. textes en arabe, en français, en anglais, en espagnol et en portugais

2. des vidéos exclusives : concerts de musiques, conférences, documentaires etc...

3. des photos, miniatures, dessins etc...

Le Blog a reçu près de 130 000 visites d'internautes assoiffés de culture arabe  originaires du monde entier.

Merci pour votre fidélité et vos commentaires encourageants. 

Aujourd'hui, je continue à enrichir cet espace avec la suite de mon travail sur la notion de Carpe Diem chez les Andalous avec un chapitre consacré aux poètes de la Djahiliyya.  

C'est au tour de Tarafa Ibn al-'Abd de nous livrer sa conception de "la vie ici et maintenant". 

Je vous souhaite une bonne lecture et tous vos commentaires sont les bienvenus. 

 

Tarafa Ibn al-’Abd, mort à la fleur de l’âge[1], nous a laissé une longue ode, très importante par rapport au sujet qui nous préoccupe. Elle s’ouvre « sur la revendication du ludique et finit par l’appréhension de la mort »[2]. Un hédonisme marqué et un penchant pour les plaisirs de la vie y sont revendiqués par ce poète assassiné pour avoir osé exprimer haut et fort un amour que les mœurs de l’époque recommandaient de maintenir sous le sceau du secret.
Comme cela est de convention, dans ce genre de poésie, le temps qui passe est évoqué avec la touche personnelle qui permet de transfigurer le néant en un tableau d’une grande beauté :

Il ne reste de Khawla sur les schistes de Thahmad
Que des vestiges qui remontent comme un reste de tatouage
Sur le dos de la main.

C’est là qu’arrêtant sur moi leurs montures
mes compagnons m’ont dit
- Ne vas pas de chagrin mourir, mais t’endurcis »[3]

La suite du poème montrera que le chagrin de l’absence ne peut durer face au souvenir vivant de moments vécus avec ses compagnons: « Hommes libres et sans tache, brillants comme les étoiles ». Ressuscitant alors les plaisirs intenses partagés avec les joyeux commensaux, toutes les sensations vécues autrefois viennent de nouveau habiter le présent et lui donner une autre couleur. À la solitude et au silence du désert, vient se substituer l’atmosphère conviviale et chaleureuse d’un cabaret où une qayna, cette hétaïre de la culture arabe, attise par ses chants et sa tenue les désirs des compagnons :

Une chanteuse vient nous voir le soir, esclave vêtue d’une robe safran,
D’une autre à rayures
À l’ample et hospitalière échancrure ; douce est sa peau
Au toucher des commensaux, molle rondeur sa nudité ;

Quand nous lui disons : «  Fais-nous entendre ta voix ! »,
Son chant pour nous se déploie
Doucement, lentement en une languide complainte »[4].

Puis, donnant les raisons qui ont fait de lui un marginal que sa propre tribu a fini par condamner au bannissement, Tarafa énonce clairement son crédo :

Toujours, je suis à boire du vin, à prendre mon plaisir,
A vendre et à dissiper l’acquis et l’héritage,

Tant est si bien que toute la tribu a fini par m’éviter,
Et qu’on m’a isolé comme un chameau galeux.[5]

Ne sommes-nous pas là avec un homme qui a fait du carpe diem  une règle de vie ? Peu confiant dans l’avenir, et profondément sceptique quant à l’au-delà, il préfère la réalité du présent à l’incertitude de l’éternité.  À ses détracteurs qui lui reprochent sa soif de vivre ici et maintenant parce qu’il a conscience que la mort est inéluctable, il répond  :
Toi qui me blâmes d’être toujours au cœur de la mêlée,
D’assouvir mes passions, est-ce toi qui m’assureras l’éternité ?

Et si tu ne peux faire que je ne meure point,
Laisse-moi donc brusquer ma mort, en dissipant mes biens !
(…)
Je vois la vie comme un trésor qui diminue chaque soir,
Le temps s’épuiser avec la diminution des jours.[6]

Puisque tout doit finir un jour et plus vite qu’on ne le croit, semble nous dire Tarafa, alors il faudrait se hâter de vivre et ne râter aucune occasion de jouir de l’instant présent. « Le généreux, tant qu’il est en vie,proclame t-il, s’abreuve lui-même jusqu’à plus soif ».

Pour ce faire, il ne connaît pas d’autre moyen d’assurer son bonheur que de vivre selon des principes qui relèvent à la fois de l’hédonisme et de la générosité légendaire des nomades du désert. Trois choses préoccupent le brave au cours de son existence :
1. L’ivresse
« Devancer les censeurs en avalant
une lampée d’un vin rouge-brun qui mélangé à l’eau mousse aussitôt »

2. Le courage quand il faut porter secours à un homme en danger
« Tourner bride, sur un cheval (…), à l’appel d’un infortuné »
3. L’amour :
Écourter un jour nuageux(…)
Dans une tente au mât dressé avec une grâce beauté ».[7]

La conscience aigüe de la briéveté de l’existence va de pair chez lui avec le sentiment tragique de la mort. La « faucheuse » n’épargne personne et réunit dans un même destin celui qui a bien vécu et celui qui s’est privé de tout et a passé sa vie à se lamenter :

« je vois la tombe du pleure-misère avare de ses biens
pareille à celle du fol oisif qui dissipe les biens.

Regarde ! Là ! Deux tas de terre et posées dessus
Des dalles sourdes, pierres plates entassées ! »[8]

Nouvelle lecture de cette poésie souvent réduite à n’être qu’un témoignage antique d’un état primitif de la langue arabe ? Certes, mais pour y déceler ce qui n’a pas varié chez l’être humain depuis la nuit des temps : ses tentatives inlassables, d’une époque à une autre, de faire face à sa condition de mortel. Car la mort ne l’emporte pas seulement lors du dernier souffle, mais à chaque instant qui nous échappe et sombre dans le tombeau du passé. Et nous voici avec des poètes  dits « archaïques » qui se battent avec talent et énergie contre le dahr avec pour seules armes : la poésie.

Dimanche 21 Octobre 2012
Tous droits réservés: Saadane Benbabaali


[1] Ibn Qutayba, dans son livre la Poésie et les poètes, dit qu’il serait mort à l’âge de 20 ans, après avoir offensé ʿAmr b. Hind, le roi d’al-H̩īra, par un vers désobligeant et, ajoute l’une des versions rapportées par Ibn Qutayba, parce qu’il aurait prononcé des vers galants à l’endroit de la sœur du roi.

[2] J. Berque, op. Cité, p. 148.
[3] Les Suspendues (al-Mu’allaqât), traduction et présentation de Heidi Toelle, Paris, 2009, p. 101.
[4] Les Suspendues op. cité,  p. 117.
[5] Idem, p. 117

[6] Idem, pp. 120
[7] Idem, p. 121
[8] Idem, p. 121

dimanche 16 septembre 2012

Carpe Diem andalou (4e partie): Mu'allaqât

LE CARPE DIEM DANS LA CULTURE ARABE

 

Temps et existence chez les Anciens Arabes

Le Dahr ou « l’implacable destin »


En dehors des célèbres mu’allaqât[1] et de rares allusions dans Le Coran, nous ne disposons pas de documents fiables sur la conception du temps chez les Anciens Arabes. En effet, il n’existe que deux mentions de la notion de dahr (temps/ destin) dans le Coran. Le verset 24 de la Sourate 45 (al-Djathiya/ l’Agenouillée) rappelle qu’avant la Révélation, les Arabes ne croyaient aucunement à la Résurrection et que, pour eux, l’existence humaine s’achevait définitivement avec la mort:
"Il n'y a pour nous que la vie d'ici-bas (hayâtunâ al-dunyâ) : nous mourons et nous vivons et seul le temps (al-Dahr) nous fait périr".
 
Le verset 1 de la Sourate 76 (al-Insân/ l’Homme) est une interpellation et un rappel adressés à ceux qui auraient oublié que la vie humaine est une création de Dieu à partir du néant :

En ce qui concerne la Tradition prophétique, on rapporte que Muhammad aurait répondu aux païens, qui insultaient le Dahr  comme étant la source des malheurs qui leur arrivaient, que Dieu commande aux hommes de ne pas blâmer le dahr “car Il est Lui-même le Dahr

C’est surtout dans les odes préislamiques (mu’allaqât) que nous trouvons l’évocation du temps qui passe et de ses effets sur la vie des hommes et principalement sur celle des amants. Le temps revêt souvent le sens du destin mais sans qu’un culte lui soit rendu. Le Dahr, mais aussi des termes comme zamân et al-ayyâm ( jours) signifient d’abord le temps qui abolit de manière irréversible les moments de bonheur que les humains ont connus.
 
C’est d’abord Imru’ al-Qays[2], le prince-poète, qui se lamente devant l’emplacement où demeura naguère celle qui fut l’objet de son amour  :
“Arrêtons-nous et pleurons au souvenir d’un amour et d’une maison
Près du banc de sable entre Dakhoul et Harmal.

Toudiha et Miqrat, les vents du Nord et du Midi
Leur étoffe ont tissée mais n’ont point effacé sa trace.

Mes compagnons, près de moi ont arrêté leurs montures,
Disant:”maîtrise-toi et fuis cette affliction mortelle.”

Ma guérison, amis, c’est de laisser couler mes larmes;
Mais doit-on s’affliger d’une trace effacée?”[3]

L’évocation des vestiges du campement abandonné par la tribu de la bien-aimée en transhumance constitue à la fois un thème et un élément constitutif fondamental de l’ode antique. Cette « déploration d’une absence sur la vacuité du site (atlâl) » fournit, selon l’expression de Jacques Berque[4], l’attaque ou le premier tableau de ce genre de poème.
 
Le poème s’ouvre en effet sur le spectacle désolant d’un lieu de vie devenu désert et rendu à la nature. Le malheur est d’ailleurs plus grand quand le souvenir des temps heureux est ravivé par des vestiges dérisoires, demeurés visibles malgré les ravages du dahr. C’est alors que « l’affliction est mortelle » et « la maîtrise de soi » impossible. Le seul « remède » réside désormais dans les larmes abondamment déversées sans crainte de donner de soi une image de faiblesse ou de manque de virilité.

Pleurs sur les vestiges (bukâ’ ‘alâ al-atlâl ) a t-on pris l’habitude de dire, lamentations plutôt sur la mort de l’amour fauché par l’impitoyable dahr qui n’épargne ni le gueux, ni le prince. Imru’ al-Qays devient ainsi le symbole de l’impuissance humaine face au temps qui passe réduisant à néant toute chose autrefois vivante. Mais ce qui caractérise ces odes antiques, c’est l’absence d’abattement de l’amant meurtri. Au lieu de s’effondrer, soutenu par les encouragements de ses compagnons, le voyageur va poursuivre son chemin. Ils lui rappellent qu’il faut surmonter sa peine en se détachant du passé et en  vivant l’instant présent :

« Ne meurs pas de chagrin, supporte bellement
Laisse aller de toi chose passé sa route
Affronte plutôt l’épreuve du jour…

Qu’attendre d’une empreinte évanouie ?(…)
Avec d’autres, que de jours t’avaient été favorables »

Aussitôt, l’amant éploré se reprend, évoquant les délices des amours heureuses au cours d’autres ayyâm mémorables. Non pas ces « journées de bataille »[5] qui font la fierté des tribus et de leurs valeureux guerriers mais des jours vécus à séduire les belles et à leur offrir tout ce qu’il possédait. Le poème devient alors le moyen de ranimer des souvenirs heureux et d’installer au cœur du présent  le bonheur vécu autrefois:
Oui, ce jour-là surtout dans le rond de Djuldjul/
Et ce jour-là aussi quand, pour les jeunes filles, j’égorgeai ma chamelle (…)
Et ce jour où je pénetrai dans la cache, le palanquin de ‘Unayza (…)
Ô bouche rayonnante comme la marguerite
Aux contours nets et purs et bien rangés…

Et toi l’enceinte, l’allaitante, je te visitai, je t’ai distraite du nourrisson aux amulettes…

Un autre jour sur le dos de la dune, elle s’interdisait à moi…
Je la fais sortir…
Je l’attire par les deux tempes,
Elle sur moi se laisse aller
grêle de taille, pulpeuse à ses bracelets/ …
gorge polie comme un miroir…[6]

Ce rappel à la mémoire du bonheur vécu intensément permet à l’amant de l’emporter sur la tentation de céder à la mélancolie causée par la conscience douloureuse de la fuite du temps. Curieux remède que cette manière de surmonter les chagrins générés par le souvenir d’un amour évanoui dans l’immensité du désert par la réactualisation d’aventures érotiques passées. Face au temps qui efface les traces des moments heureux vécus par l’amant, le poète dispose des mots qui ressuscitent des tranches de vie dans tout leur éclat et leur fraîcheur. La description du corps des belles et les mots rappelant le souvenir intense des étreintes permettent d’éterniser des instants que le Dahr se charge habituellement d’éparpiller dans les sables du désert de l’oubli. Comme le montrera plus tard l’expérience proustienne dans sa «  recherche du temps perdu », seule la conscience du temps passé donne son unité au quotidien fragmenté. La poésie, même orale, et par extension toute forme d’écriture ont toujours été les armes les plus efficaces des hommes contre l’effacement de la vie passée.

Antara Ibn Shaddad[7] apostrophe lui aussi « les objets inanimés » pour redonner vie à Abla, l’objet de son amour :

-« Ô demeure d'Abla
à Djawâ’
parle !
bonjour, ô demeure et salut ! »
J'y avais arrêté ma chamelle, ce fortin, pour contenter ma tarderie…[8]
 
Hélas, il ne reste plus rien dans ce lieu où il avait nourri pour sa belle cousine une passion dévorante qui le tiraille encore. « Dans l’espace où se dressaient jadis des tentes, où bouillonnait le chaudron, où broutaient paisiblement des chamelles laitières, fierté de la tribu, où l’amour s’est épanoui, la nature sauvage a repris le dessus. »[9] :

Mais ne me rendirent le bonjour
Que de des vestiges hors d’âge
Assauvagis et désertés…[10]

Qu’à cela ne tienne, car ce dont le temps a fait son butin peut lui être arraché non par le preux guerrier, mais par le poète dont les mots sont capables de redonner vie aux souvenirs passés. L’évocation de la place privilégiée que sa bien-aimée occupe dans son cœur remédie à son absence momentanée :
Te quérir, fille de Makhram , devient pour moi bien difficile
À elle m’avait suspendu la rencontre
(je guerroyais contre sa tribu)
…- « Pur roman ! – Par la vie de ton père, ce n’est pas du roman
En moi tu occupais (…) la place d’honneur de l’amie.

Le guerrier privé de sa bien-aimée fait appel au poète dont la mémoire va rendre vivante la « femme-jardin » qui a embaumé son existence. L’image présente du désert uniforme et rocailleux va laisser place aux parfums enivrants de ‘Abla, à la fraîcheur de sa beauté et à son intense sensualité :
Abla te rend captif
D’une blancheur affutée
Douce au baiser
Au goût délicieuse/
Telle l’émanation d’un vase de parfumeur
Son haleine vers toi précède ses incisives/
Elle est comme un jardin neuf et sans marques
Aux plantes embuées
Par une pluie qui dispense d’engrais
Chaque ondée avant-courrière lui est généreuse
Et laisse dans tous ses creux des pièces d’argent/
Tout cela flue et ruisselle
Et l’eau court inlassablement sur les soirs…

Vaincue l’absence, oubliée la sécheresse du désert, effacées les peines de la séparation par la magie des mots qui reconstituent, pour l’amant, chaque parcelle du paradis perdu. Triomphe dérisoire ? Pure illusion ? Vaine incantation ? Le poète n’ignore pas ces questions et il y a répondu :
Za‘man, la-‘amru abî-ka laysa bi-maz‘ami
« Prétention de ma part ? Par la vie de ton père, ce n’est pas une prétention »

Les mots choisis par le poète pour ressusciter les moments heureux sont pleins de saveur et de fraîcheur. Tout est intact :
-       la saveur des baisers échangés :‘adhbun muqabbalu-hu ladhîdhi al-ma‘dami (une bouche douce à embrasser et au goût délicieux) ;
-       son haleine parfumée : sabaqat ‘awârida-hâ ilay-ka min al-fami (sa bouce diffuse une haleine parfumée );
-       la fraîcheur de son corps semblable à un jardin généreusement arrosé.

Tous droits réservés: Saadane BENBABAALI.

[1] « La tradition littéraire arabe regroupe sous ce nom un ensemble de sept à dix pièces (qasida) attribuées à d'illustres poètes qui auraient vécu entre le VIe et le VIIe siècle. L'authenticité de leur poésie, voire, pour certains d'entre eux, l'historicité d'une existence, il est vrai fortement teintée de légende, est encore contestée. De là des controverses, dont la plus célèbre fut déclenchée par le livre de Taha Husayn, Fi al-shi'r al-Djâhilî (1926). » Larousse, Art. mu’allaqât.
[2] Imru’ al-Qays Ibn Hudjr al-Kindi, poète arabe préislamique, né vers 500, mort probablement en 525. Sa mu'allaqa représente encore le poème le plus célèbre et sans doute le plus étudié du patrimoine arabe.
[3] Imru’ al-Qays, Mu’allaqa, traduction René Khawam, in La poésie arabe, Marabout, Paris, 1967, pp. 43-44.
[4] Jacques Berque, Les dix grandes odes arabes de l’Anté-Islam, Sindbad, Paris, 1979, p. 16.
[5] Cf. Ayyam al-‘Arab, les "jours des arabes", sont une compilation de récits concernant les dix guerres qui ont opposées les tribus arabes pré-islamiques entre elles.
[6] Jacques Berque, Les dix grandes odes,op. cité,  pp.68-70
[7] Antara ibn Shaddâd ou Antara al-Absî (525-615?), fils d'un noble de la tribu des 'Abs et d'une captive noire. Célèbre pour sa bravoure chevaleresque et ses aventures, Antara dont le nom signifie “preux”, est un poète  et guerrier. Amoureux de sa cousine ‘Abla, il lui attribua la plupart de ses poèmes même si elle ne lui témoigna que du mépris.
[8] Jacques Berque, Les dix grandes odes,op. cité,  p. 109.
[9] Les Suspendues (al-Mu’allaqât), traduction et présentation de Heidi Toelle, Paris, 2009, p. 39.
[10] Les dix grandes odes,op. cité,  p. 109