Affichage des articles dont le libellé est Évènements musicaux et littéraires. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Évènements musicaux et littéraires. Afficher tous les articles

mercredi 1 mai 2019

Le rôle de l’intellectuel spécialiste de littérature

Critique Littéraire. Boutros Al-Hallaq, professeur syrien de littérature arabe moderne à la Sorbonne (Paris), livre ses impressions sur l’état de la critique arabe après un séminaire au Conseil suprême de la culture.

« Le rôle de l’intellectuel spécialiste de littérature n’a plus le même impact »
Al-ahram hebdo : Votre travail sur Jibran Khalil Jibran a-t-il laissé des traces sur votre méthode et vos orientations critiques ?
Boutros Al-Hallaq : J’ai publié, il y a deux ans, un ouvrage intitulé Jibran et la refondation littéraire arabe. Ce qui m’est important, c’est non pas de travailler sur Jibran en tant que tel, mais de voir comment son expérience littéraire a réussi à cristalliser la transformation de la littérature au début du siècle. Et en quoi Jibran a pu transformer, de façon assez profonde, la littérature moderne, qui est passée par une période de recherche, appelée à l’époque Ihyaa ou retour au genre arabe ancien. Cela, avec une empreinte d’un certain genre littéraire nouveau en Occident. Dans le travail de Jibran, je vois qu’il a mené la littérature à une certaine maturité. C’est-à-dire un roman de formation. D’autre part, il a introduit une nouvelle tendance littéraire que j’ai appelée la littérature prophétique. Enfin, Jibran a travaillé sur le niveau de la transformation du style et de l’expression. Tout en assimilant l’apport du patrimoine et en profitant de sa culture occidentale, afin de créer une nouvelle tendance qui, depuis les années 1960, reprend une certaine vigueur.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur les tendances littéraires du XIXe siècle, surtout que vous avez écrit L’histoire de la littérature arabe du XIXe siècle à nos jours ...
Ce livre est, en fait, le résultat d’un travail de recherche de l’équipe du Centre des études arabes à l’Université Paris III. Dans ce livre, chacun de nous a rédigé un chapitre. Ce qui nous a semblé le plus important c’est de remettre en question cette notion de « genre réaliste », considéré comme le summum du genre romanesque. Or, cette théorie n’était pas vérifiée sur le terrain. Et avec cette remise en question de la théorie utilisée par la littérature arabe, et qui est en fait héritée de l’orientalisme et d’une certaine culture française, nous avons pu prendre en compte beaucoup d’œuvres qui ne sont pas considérées comme œuvres littéraires. Prenons en exemple le roman Zeinab de Mohamad Hussein Heikal. Notre équipe de recherche a constaté que le roman Zeinab, considéré comme le premier roman réaliste, n’a pas la place qu’on lui accorde. Il est plutôt du genre romantique qui va dans le sens du roman de formation. Et donc, son importance réside dans son symbolisme incarné dans la campagne égyptienne et le paysan, symbole de l’Egypte. Nous avons essayé de trouver une autre voix dans l’histoire de la littérature moderne, afin de comprendre les grands moments de la transformation littéraire du XIXe siècle à nos jours.
Votre contribution au séminaire de la critique littéraire du Caire s’est centrée sur la critique littéraire d’aujourd’hui. Comment la percevez-vous ?
J’encourage tout dialogue interculturel enrichissant. Ainsi, et dans le cadre d’un travail de critique arabe moderne, je suis souvent invité auprès du Conseil suprême de la culture en Egypte, pour rencontrer des spécialistes en critique littéraire arabe. Notre réflexion, fruit du séminaire récemment donné au Conseil, a porté sur la critique littéraire et son rapport avec la critique culturelle. Nous avons débattu des problèmes littéraires importants, dont la notion de la critique littéraire. Il faut avouer qu’il y a toujours une question de crise littéraire. La difficulté dans le domaine de la critique littéraire réside dans le fait que nous avons toujours devant nous l’image d’un critique comme Taha Hussein ou Al-Aqqad, qui ont joué un rôle important comme animateur culturel ou leader d’opinion, et même un rôle politique. Actuellement, beaucoup de critiques littéraires ont envie de jouer ce rôle. Or, les choses ont énormément changé. Même la société a changé, et le rôle de l’intellectuel spécialiste de littérature n’a plus le même impact. D’autre part, la critique littéraire, devenue une discipline autonome plus scientifique et plus précise, demande un travail non seulement d’engagement social, mais aussi disciplinaire, réflexion et acquisition de différents procédés littéraires. Ce qui nous fait toujours poser la question : quelle est la fonction d’un critique littéraire ? Un critique littéraire a actuellement la tentation de passer de la critique littéraire à la critique culturelle, en pensant qu’elle serait plus pertinente et plus utile. Et pour pouvoir faire une critique littéraire sérieuse, il faut respecter les procédés littéraires, concilier un passage de médiation et de réflexion en profondeur et faire des analyses textuelles sérieuses. Sinon, nous risquons de tirer le texte littéraire vers une réflexion d’ordre plus ou moins politique ou sociologique qui ne sert plus.
Vous êtes professeur de critique littéraire arabe. Jouez-vous le rôle de médiateur ou de source de documentation pour vos étudiants à l’Université Paris III ?
Bien sûr, mon travail se situe dans le domaine de la production littéraire arabe. Mais la nouvelle littérature, au vrai sens du terme, est une chose universelle, qu’elle soit créée en arabe, en chinois ou en autres langues. Cette littérature touche l’homme, et l’homme universel. D’autre part, les procédés techniques, qu’il faut absolument maîtriser, ne sont pas propres à une littérature définie. Ils peuvent être utilisés dans différentes littératures. C’est au niveau de la synthèse et de la réflexion que doivent jouer la connaissance des autres littératures, la connaissance de la société, et une certaine formation dans le sens de l’humain. D’où l’importance de la littérature comparée, qui doit éclairer le travail du critique littéraire, sans orienter le lecteur ou lui imposer une autorité quelconque. Il faut travailler sur la littérature arabe ou occidentale, tout en s’ouvrant sur d’autres littératures. Je vise par autres littératures celles de la région turque, iranienne, africaine, américaine latine, ou encore celle de l’Extrême-Orient.
Propos recueillis par Névine Lameï

lundi 29 octobre 2012

Langue, poésie et musique arabes à La Sorbonne

Le département des études arabes participe à toutes les manifestations de l'Université pour promouvoir a Langue, poésie et musique arabes à La Sorbonne.





mardi 12 avril 2011

Fleurs et jardins dans la poésie andalouse

Mercredi 4 Mai, à 18h00, Centre Censier, 13 Rue Santeuil , Paris 5e

Salle des Périodiques

Cette nouvelle rencontre autour de la poésie arabo-andalouse chantée au Maghreb aura pour thème les fleurs et les jardins.


Les poètes andalous et maghrébins ont su nous révéler avec simplicité et délicatesse, une « réalité esthétique » particulière derrière l’apparence d’une rose ou d’un jasmin. Leur poésie se distingue par la place primordiale accordée aux jardins dans lesquels ils ont situé les scènes bachiques et amoureuses qui constituent leurs thèmes favoris.

Ces vers qui évoquent les merveilles de la nature, le printemps et ses fleurs sont l’occasion pour le poète de cour d’ éblouir l’assistance par un tableau printanier enchanteur qui faisait naître le plaisir dans l’âme des auditeurs. Les images dont se sert le poète ne sont jamais gratuites, elles sont souvent destinées à susciter la générosité du mécène et à le pousser aux plus larges gratifications.

Chaque poème est porteur, par ses images, d’un sens métaphorique ; il est à son tour porté par une mélodie que les amateurs de musique andalouse peuvent écouter et même chanter. Le lecteur/auditeur est convié à partager à la fois le plaisir des mots grâce à la fraîcheur des images et l’harmonie de l’atmosphère mais aussi le plaisir du cœur et de l’esprit au contact d'un univers d’amour et de beauté.

Les poètes andalous et leurs successeurs ont ainsi concentré dans le corps de la femme un univers miniature avec ses minéraux, végétaux et animaux. Ils y ont uni aussi les plaisirs du monde terrestre aux délices du Paradis promis aux bienheureux dans l’Au-delà.

Comme les bienheureux cités dans Le Coran, les amants évoqués dans cette poésie, trouvent dans les jardins toutes sortes de bienfaits. Ils s’adonnent à la boisson en compagnie d'agréables compagnons avec lesquels ils partagent des moments de plaisir.



Les fleurs, dans le jardin, exhalent leurs senteurs
À l’approche du jour,
Le jardin est un vrai parfumeur ;
Les oiseaux lancent leurs chants
Par-dessus les branches chargées de fruits
Et les rameaux laissent tomber leurs voiles.

Le rossignol, plein d’éloquence,
Mêle son chant haut et clair
Au son des cordes et aux refrains des chansons !
Douce est la lumière du matin,
Alors que les norias tournent en chantant
Et que, dans les canaux, l’eau coule effrontément!
Regarde les branches danser
Chaque fois que la brise passe,
Tout ici n’est que charme et beauté.
Lève-toi et admire le jardin pendant que les oiseaux chantent à tue–tête.
L’eau, comme un serpent, s’échappe des bassins
Et luit parmi les plantes tel un sabre étincelant.

Lève-toi commensal, debout ! Regarde l’aube qui point !
Vois comme le vin inonde les coupes qui jettent leur éclat !
Réveille celui qui dort, tire-le de son sommeil !
Réveille aussi la belle,
Splendide comme le rayon du jour
Étoile du matin et front de lumière !
Écoute le chant du rossignol
auquel répond l’ortolan
Et remplis la coupe de cristal !

vendredi 23 avril 2010

Site de l'Association de musique arabo-andalouse Alhambra



Je viens de recevoir le lien d'un nouveau site qui intéressera tous les amateurs de musique arabo-Andalouse, c'est celui de l'Association L'Alhambra. Je vous invite à aller faire un tour et d'encourager par vos messages cette association qui oeuvre à la préservation et à la diffusion du patrimoine poétique et musical arabo-maghrebo-andalou.

Cordialement
Saadane Benbabaali

http://www.associationalhambra.com/index.htm

lundi 15 juin 2009

La poésie de la nature: d’al-Sanawbarî à Ibn Khafâdja


Jardins du Généralife à Grenade



Voici un extrait de l'ouvrage de S. Benbabaali et B. Rahal à paraître :
Fleurs et jardins
dans la poésie andalouse



En poésie arabe, le besoin de classer les œuvres en fonction des thèmes traités est sans doute plus ancien que les préoccupations des critiques et anthologues médiévaux dont le plus célèbre est Ibn Qutayba . Ce dernier est connu pour avoir tenté de théoriser la structure de la qasîda préislamique et d’avoir nommé chaque étape de son déroulement thématique depuis le prologue amoureux (nasîb) jusqu’à l’éloge du mécène (madîh) qui clôt le poème. Ce travail a permis de subdiviser le poème antique en parties thématiques traitant de l’amour, de l’ivresse, de la description des montures ou des paysages, des sentences sapientiales, de la glorification de la tribu et de la louange destinée au protecteur.

Il faut cependant souligner que les critiques ne sont pas d’accord sur le nombre de genres poétiques servant à classer les poèmes en fonction de leurs thèmes. Ainsi pour Tha‘lab (Abû al-‘Abbâs Ahmad, mort en 291/903), il y en a sept : le panégyrique, la satire, le thrène, la poésie érotique, la poésie de l’excuse, la comparaison et les développements pseudo-historiques. La liste de Qudâma (Ibn Dja‘far) comporte six genres et celle d’Ibn Rashîq (mort en 456/1063) n’en comporte pas moins de dix avec, en plus de ce qui a été évoqué, la poésie de jactance (al-fakhr), le rappel des promesses (al-‘iqtidâ), le reproche (al-‘itâb) et la menace.
Cette divergence entre les critiques arabes anciens est sans doute due au fait qu’ils appartiennent à des périodes historiques – et donc littéraires- différentes. Les genres littéraires ne constituant pas une réalité figée, stable et définitive, certains d’entre eux se développent alors que d’autres disparaissent laissant la place à de nouveaux genres qui naissent du fait d’une nouvelle situation économique et sociale. Même si une étude complète de la poésie classique arabe fait encore défaut, nous en connaissons la principale tendance : celle aboutissant à l’autonomisation de certains thèmes.

Ainsi la khamriyya était réduite dans les Mu‘allaqât préislamiques à un simple « énoncé inséré » dans une composition multithématique comme nous l’évoquions plus haut . Mais, avec Abû Nuwâs, elle atteindra sa pleine maturité. Ce poète donnera à la poésie bachique qui traite du vin et de l’ivresse ses lettres de noblesses. Avec lui la khamriyya recevra, selon l’expression de J. E. Bencheikh “sa signification existentielle qui ne se réduit pas au simple plaisir de boire“.

Dans le domaine qui nous concerne plus directement, un certain nombre de poètes, aussi bien orientaux qu’andalous, se feront les chantres de la nature. Ils donneront ainsi naissance à un genre autonome connu sous le nom de rawdiyyât et nawriyyât. Cette poésie des jardins et des fleurs mériterait une analyse particulière autant pour en déterminer l’importance et que pour en préciser l’évolution :
• Quelle place exacte prend le thème floral dans les poèmes classés dans ce genre ?
• Quels thèmes de prédilection côtoient l’évocation de la nature ?
• Quels sont les images les plus courantes ?
• Existe t-il des rapports symboliques entre les différentes fleurs, leurs couleurs et les sentiments humains ?

Il est certain que le genre floral, a connu un développement naturel lors du passage de la société bédouine limitée des Arabes de la Djahiliyya à celle d’un empire où la vie citadine a pris une place très importante. Il faut ajouter à cela la rencontre avec la culture persane qui avait de grandes traditions dans le domaine. Abû Nadjm Ahmad est l’un de ces grands poètes persans resté célèbre grâce à sa poésie florale qui l’imposa comme " Le peintre de la Nature ". Son hymne au printemps, lors de Nawrûz , la fête traditionnelle persane fait penser à bien des azdjâl floraux que nous aurons à présenter plus loin :


Norouz vint,

Dès l’aube… Joie !
Du nuage noir sur l’herbe parfumée,
L’hiver meurt et le printemps renaît,
Et le monde devient berceau de paix.

Les roses s’attifèrent,
Les haies se coiffèrent,
Et sur les cimes du platane,
Les grives formèrent orchestre.
Fleurissant dans les haies,
Les coquelicots,
Et, ornant les fleurs,
La rosée.
Sur le chef des coquelicots,
Un voile de musc,
Et sur la face des fleurs,
Un manteau de perles.

Les petites tourterelles apprirent à jouer de la flûte,
Et, de part et d’autre du ruisseau,
Les peupliers se firent coudre de nouveaux habits.

Et les amoureux perdirent âme et cœur
Nous déchirâmes nos cœurs du chagrin de l’amour(…)

Même s’il eut comme prédécesseur le fameux Ibn al-Rûmî, un poète d’origine byzantine, le premier grand poète de la nature dans l’aire arabophone est sans conteste Abû Bakr al-Sanawbari (mort vers 334/945 ap. J.-C.). Ce poète syrien de la cour des Hamdanides de Sayf ad-Dawla à Alep a donné dans son Dîwân, considéré comme perdu, la plus large place à l’évocation des paysages, des plantes et des fleurs. Par ailleurs, ayant vécu durant la même période qu’al-Mutanabbi (né en 915 et mort en 965), même s’il est son aîné de quelques années, al-Sanawbarî apparaît sans doute comme “un poète mineur“, comme le souligne Gaston Wiet . Contemporain du poète du siècle, al-Sanawbarî a sans doute échappé à l’oubli grâce au rôle exceptionnel qu’il a joué comme poète de la nature par excellence.
Il chante dans ses poèmes les villes de Raqqa et d’Alep et les jardins fleuris de l’ancienne capitale omeyyade Damas. La poésie florale prend avec lui une dimension tout à fait nouvelle. “ Ce serait donc dans la littérature arabe le premier poète qui se soit rendu célèbre par son amour des joies de la nature, trouvant d’ailleurs des accents nouveaux par rapport à ses devanciers de l’Antéislam“.

Il est unique dans son genre pour décrire les fleurs et les scintillements des lumières, pour peindre le ciel, la lumière et l’atmosphère. Parmi les joyaux de la poésie florale qu’al-Sanawbari nous a laissés, on cite souvent à son propos l’extrait suivant qui semble avoir inspiré al-Damghânî :
“Mâ d-dahru illâ r-rabî‘u al-mustanîr
idhâ atâ r-rabî‘u atâ-ka n-nûru wa n-nuwar
Fa-l-ardu yaqûtatun wa-l-djawwu lu’lu’un
an-abtu fayrûzu wa-l-mâ’u billawru (…)“

“L’éternité n’est qu’un printemps illuminé,
Lorsque arrive le printemps t’inondent fleurs et lumière,

Rubis devient la terre, perle est l’atmosphère,
Turquoise est l’herbe, et l’eau devient cristalline.

En lui, les roses sont harmonieusement disposées

En bonne compagnie et les giroflées éparpillées.

Celui qui respire le jasmin du printemps dit :

« Ni le musc n’est musc ni le camphre n’est camphre en réalité .»


Le second poète qui est resté célèbre pour ses poèmes sur la nature est Ibn Khafâdja . Cet “amant de la nature“, comme l’a surnommé le professeur Hamdane Hadjadji, est né à Alcira, en terre d’al-Andalus, en 1058 et il mourut en 1139 à plus de quatre-vingts ans. Son Dîwân, comprenant plus de 243 poèmes et près de 3000 vers “ un des rares qui nous soient parvenu dans son intégralité, est un florilège établi par le poète lui-même (…) à un âge avancé“ . C’est donc une poésie composée par un homme au sommet de son art qu’il nous a léguée. De plus, issu d’un milieu aisé, il fut poète par amour de la poésie. Ibn Khafâdja s'est distingué par la description des paysages, des fleuves et des jardins de sa région natale qu'il considérait comme la fleur d'Al-Andalus.
Chez lui l’évocation d’un paysage est un jeu poétique raffiné où ont été composés des bouquets d’images vivantes comme dans cet extrait du poème qui commence par :

Huththa l-mudâmata fa-n-nasîmu ‘alîlu…
Qu’on apporte du vin ! Car la brise est là, si odorante !
Wa n-nawru tarfun qad tanabbaha dâmi‘un

Wa l-mâ’u mubtasimun barûqu saqîlu

Les fleurs, à leur éveil, sont des yeux en larmes

Et l’eau coule souriante, scintillant comme un sabre poli ;

Sous l’effet de l’ivresse, les flancs de l’arak ploient,

Et ses rameaux murmurent et chantent (…)

Savourant les bienfaits (de la pluie), le jardin frémit sous son manteau

Et sous la caresse du vent d’Est, titube d’ivresse.


Cet extrait est assez représentatif de la poésie dite florale. Le lecteur y trouve associées l’ivresse humaine et celle de la nature comme l’image et le miroir qui la reflète. Le vin que réclame le locuteur au lever du jour, au début du poème, trouve son équivalent dans la pluie bienfaisante qui arrose les parterres et enivre arbres et plantes. Quant aux caresses de la brise odorante et le souffle du Vent d’Est, ils introduisent discrètement un érotisme raffiné. Le poète, maître dans l’art de la suggestion, laisse ses lecteurs avisés profiter d’une double jouissance : celle qui relève du plaisir des mots et celle qui appartient aux plaisirs de la chair. La poésie florale, comme nous le verrons plus loin, vise rarement à dépeindre un paysage naturel pour lui-même. Elle unit, comme dans une tresse, le corps de la bien-aimée et les multiples facettes que présentent les fleurs et les jardins. Ibn Khafâdja nous en donne encore une fois la preuve dans ce vers magnifiques :


Wa kimâmatin hadara s-sabâhu qinâ‘a-hâ ‘an safhatin tandâ min al-azhâri

Le matin retirait aux corolles leurs voiles
et révélait, tout embuée la joue des fleurs.
Dans le vallon, la marguerite tend les lèvres
sans cesse vers le sein généreux des nuées.
Tout au creux du jardin, la main du vent d’est sème
Des perles de rosée et des drachmes de fleurs.
Un rameau s’est vêtu, çà et là sur le sable,
Les bulles sont joyaux aux tresses des rivières.
Trad. H. Hadjadji et A. Miquel

Dans cet extrait, apparemment consacré à un paysage matinal, c’est en fait la femme, objet du seul désir qui laisse tomber son voile, se dénude et se prête aux caresses et baisers de son amant. Les “corolles des fleurs“ (al-kimâma), les “lèvres de la marguerite“ (thughûru al-iqâha) et les “nuées gonflées comme des seins“ (akhlâfa kulli ghamâmatin midrâr) ne rendent-elles pas la scène d’amour encore plus vraie que nature ?

samedi 13 juin 2009

Concert d'Al-Andalousiyya à la Cité des Arts


Al-Andalousiyya lors de son concert au Centre culturel algérien

Un grand bonjour à mon ami Saadeddine al-Andalousi! Un grand merci aussi pour le travail magnifique qu'il fait avec sa chorale. J'ai assisté hier à la représentation de l'Association donnée à la Cité des Arts. La chorale était accompagnée par le prodige Noureddine Aliane au luth, Mohamed Belhia à la derbouka, Hsinou au Târ et deux autres musiciens à la mandole et au violon.
Le public était nombreux, attentif et chaleureux.


Le programme en deux temps comportait d'abord des inqilâbât, ces chants très légers en apparence, et d'un rythme plus enlevé que les premiers mouvements de la nawba(m'saddar, btayhi et dardj). Ce fut ensuite le tour de Saadeddine de chanter de superbes pièces du genre Hawzi. Le chanteur, toujours égal à lui-même, a mené son programme de main de maître de mélodie en mélodie, allant crescendo jusqu'au feu d'artifice final: Wahran al Bahia. Le public est allors descendu dans "l'arène" pour une partie de danse et de youyous!


Noureddine Aliane au luth

Al-Andalousiyya, sous la houlette de son guide Saadeddine, s'affirme de plus en plus comme un ensemble de valeur dans le paysage de "la musique andalouse" à Paris.
Ma manière de remercier tous les choristes est de leur ouvrir un espace dans lequel ils trouveront des informations, photos, enregistrements les concernant. Mais surtout de mettre à leur disposition la traduction de certains textes qu'ils interprètent. En voici les premiers, appartenant au programme de la soirée d'hier.

1. Zâranî al-malîh

Ma bien-aimée m’a rendu visite
Seule au cœur de la nuit.
De ses joues couleur vermeille
J’ai cueilli deux pommes jumelles.
Mêmes les vents sont soumis
À celui que le sort favorise.
Accorde donc tes faveurs
À celui qui guette les étoiles
Pourquoi donc remettre à demain
Ce que tu peux donner aujourd’hui ?


2. Saraqa l-ghusnu
Saraqa l-ghusnu qadda mahbûbî wa-khtafâ fî-l-waraq
Quti‘a l-ghusnu sâhati l-atyâr dhâ djazâ man saraq

Le rameau a volé la taille de mon bien-aimé,
et parmi les feuillages s’est caché,
mais le rameau a été coupé
et les oiseaux se sont écriés :
c’est ainsi que tout voleur est châtié !

Ô rameau qui balance plein de vanité
chaque fois que souffle la brise!
Lune qui jette ses rayons par-dessous un voile
dans l'obscurité du coeur de la nuit.
La nuit d'exil qu'endure ton amant
est semblable à celle du malheureux
qu'un serpent a mortellement blessé !
Ô souhait de mon âme, toi mon désir suprême,
Les nuits sans sommeil m'ont anéanti,
mes yeux sont blessés par d'abondantes larmes
et dans mes entrailles brûlent des flammes!


Noureddine, Hsinou et Mohamed Belhia

3. Lî habîbun
Celle que j’aime m’a ouvert son cœur
Après la séparation et l’éloignement ;
De honte la lune s’est cachée
Et ma belle est apparue comme un astre
Ses joues sont roses, ses cheveux bouclés
Et sa salive est plus douce que le miel
Que Dieu, qui a façonné ta superbe taille,
Te protège, ô mon adolescente !
Quand donc boirai-je dans ta coupe
Loin du regard de l’espion jaloux ?

Sans rancune, en amante fidèle
Elle m’a ouvert son cœur et a permis notre union.

à suivre...

jeudi 12 mars 2009