vendredi 26 mai 2017

Poésie andalouse traduite: Inqilâb Zîdâne: ana qad kana lî khalil

I. نوبة الزيدان 1

2 . Inqilâb Zîdâne: أَنَا قَدْ كَـانَ لِي خَـلِيلْ

أَنَا قَدْ كَـانَ لِي خَـلِيلْ  *  طُـولَ لَيْلـِي أُرَاقِــبُه
صِحْتُ يَا نَـاكِرَ الجَمِيلْ  *  لاَشْ عَشِيـقَكْ تُعَـذِّبُه
قَدُّكَ الغُصْـنُ حِينْ يَمِيلْ  *  وَالقَمَــرْ في كَوَاكِـبُه
المُكَحَّلْ مِـنْ غَـيرِ نِيلْ  *  المُحَـرْقِصْ حَوَاجِــبُه
أَنَا جِسْـمِي أَصْفَرْ نَحِيلْ  *  وَقُلَيْـبِي  مُشَغْــشَبُ
وَتُدَاوِي قَلْبـِي العَـلِيلْ  *  بِالوِصَـالِ تُقَـــرِّبُه

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2 . Inqilâb Zîdâne Anâ qad kâna lî khalîl


J’avais, jadis, une amie intime
Dont je guettais la visite toutes les nuits ;
Ô toi, qui nie tout le bien que je t'ai fait,
Pourquoi torturer ainsi celui qui t’aime ?
Ta taille est celle d’un rameau quand il balance
Et tu resplendis comme la pleine lune ;
Tes yeux sont noirs sans indigo    
Et tes sourcils naturellement dessinés.
Mon corps est si pâle et je suis amaigri,
Quant à mon coeur qui est si troublé
Si tu veux guérir son mal,
Rapproche-toi de lui et accorde moi l'union.

Traduction: Benbabaali Saadane
Chant: Beihdja Rahal


lundi 15 mai 2017

L'histoire de mon amour , Hadîthu 'ishqi/ Salli houmoumak

Hadîthu 'ishqi

حَدِيثُ عِشْقِي كُـلُّه غَرَايَبْ    *  وَمَـا جَرَى لِي مِـنَ الأُمُورْ
وَقَلْبِي شَــايَقْ إِلَى الحَبَايَبْ      *  وَلاَ دَرِيتْ أَيَّامَ السُّـــرُورْ
وَمَنْ نُحِبُّه عَنْ عَيْنِي غَـايَبْ    *  نَرْسَلْ سَلاَمْ حِـبِّي في سُطُورْ
وَنْقُولْ لَهُ مَتَى ذَا الشَّمْلُ يَجْمَعْ          ـ          لَيْــلَة هَــنِيَّة مَـعَ الحَبِيبْ
يَا لَيْـلَةَ الوَصْـلِ عُدِي وَارْجَعْ          ـ          لَقْدَ جَـفَانِي ذَاكَ الحَبِــيبْ


L'histoire de mon amour et de tout ce qui l'a traversé 
est tout à fait étrange
Mon coeur réclame ce qu'il aime 
et je ne sais quand reviendront les jours de joie
Celle que j'aime est bien loin de mes yeux
et je ne peux plus l'atteindre que par mes seules lettres.
Quand notre séparation prendra telle fin?
À quand une nuit heureuse en compagnie de mon aimée?
Nuit de notre bonheur, reviens bien vite.
Trop rudes sont les rigueurs de mon amour.
Traduction Kamel Malti(rahimahou allah)


Salli houmoumak
سَلِّ هُمومَك فـي ذي العَشـيّـة          ما تَدري باش يأتيك الصّباح
و في السَّحر قـــُم دِر الحُميّا           وافــنِ فُـنونَــك مـَـع المـِــلاح
قـُم اغـتَـنــَم سـاعــة هـَـنِــيـّـة           والـدُّنـيـا مـا هـي إلّا مِــزاح

يا ساقي قُم فَيـــَّـض الزُّجيــَّـج          واسقِنا عن غـَفلة الرَّقيـب
على حُضَيرة بِاحْذا السُّهَيـــْرَج          الشّمسُ مالت إلى المَغيب


Distrais-toi et oublie tes soucis ce soir
Car tu ne sais ce que demain te réserve
Au cœur de la nuit, lève-toi pour boire
Et t'adonner aux plaisirs avec les belles
Lève-toi et profite de cet instant de bonheur
Car la vie n'est que divertissement.

Ô échanson, remplis nos coupes encore et encore,
Verse-nous à boire en l'absence des délateurs,
En cette assemblée de plaisirs près de ce bassin,
Alors que le soleil décline vers le couchant.

Traduction: Saadane Benbabaali


À partir de 6'43'', une interprétation de ces chansons par Ziyad Gharsa
 


https://www.youtube.com/watch?v=XBW6J4A1Kv4

lundi 13 mars 2017

Livre du Buen Amor

Séminaire Littérature Arabe Classique,
Saadane Benbabaali.

Agustin Galli.

Libro de buen amor (Le livre du bon amour)

L’auteur.
Juan Ruiz, Archiprêtre d’Hita, l’un des poètes espagnols les plus influents de l’Europe Médiévale grâce à ce livre. Selon les différentes chroniques, on suppose qu’il est né en 1283 en Alcalá de Henares. Il a été archiprêtre dans le village de Hita, dans la région de Guadalajara. Selon une de ses biographies, il aurait écrit le Libro de buen amor en prison, envoyé par le Cardinal Don Gil de Albornoz, archevêque de Tolède entre 1337 et 1350.
Selon les recherches d’Emilio Saez et José Trenchs, l’auteur de l’œuvre serait Juan Rodriguez (ou Ruiz) de Cisneros, fils légitime d’un noble palentin, né en 1295 ou 1296, et mort en 1351 ou 1352.

L’œuvre.
Suivant la tradition littéraire de son époque, comme, par exemple les écrits de Gonzalo de Berceo et l’auteur anonyme du livre d’Alexandre, l’ouvrage de Juan Ruiz comprend plus de 1500 strophes, en plus d’un prologue en prose, les gozos et poèmes de la vierge, les cantiques de montagnarde et le chant d’aveugle. De même, la tonalité et les intentions du livre visent à une fusion entre les normes du clergé et le métier de jonglerie. L’œuvre n’est pas facile à lire, étant donné qu’il est écrit en espagnol médiéval.
Le livre du bon amour est un des ouvrages le plus importants de la littérature ibérique du moyen âge. Selon les différents manuscrits, il aurait été écrit entre 1330 et 1343. Le titre du livre a été proposé par Menendez Pindal en 1898, étant donné que « Buen amor » apparaît plusieurs fois dans le texte. Il existe trois manuscrits inégaux, ceux de Salamanca, Tolède et Gayoso. Les deux premiers se référent à des copies préservées dans les bibliothèques localisées dans ces deux villes, et le troisième prend le nom du bibliophile qui a préservé le texte dans sa bibliothèque personnelle.
Comme cela se faisait auparavant, on peut remarquer l’utilisation particulière de la première personne (yo en espagnol), qui représente l’archiprêtre lui-même ou l’autre personnage du livre, Melon de la Huerta ou Melon Ortiz. Cette utilisation va accentuer ce jeu duel entre chrétiens vertueux et pêcheurs. Dans ce texte, on voit des influences différentes, comme celle d’Ovide (spécialement De Vetula), les élégies latines, la poésie pastorale, ainsi que les fables et contes orientaux comme les Mille et une Nuits et les récits médiévaux de tradition arabe et judaïque (l’auteur est né en territoire musulman), ainsi que la littérature de poètes et prêtres des XIIe et XVIIe  siècles  qui se moquaient de l’hypocrisie de certains dignitaires de l’église.

Objet de l’œuvre.
Dans le texte, l’auteur se propose d’informer et d’instruire les lecteurs, à partir d’une utilisation particulière de la première personne, sur les dangers de l’amour fou et les avantages du bon amour ou l’amour de Dieu. Mais il utilise comme facteur innovateur l’humour, qui est ici un instrument plein d’ambiguïté. Ainsi, on peut lire, en espagnol ancien,
"Enpero, porque es umanal cosa el pecar, si algunos, lo que non los consejo, quisieren usar del loco amor, aquí fallarán algunas maneras para ello",
« cependant, parce que c’est chose humaine de pêcher, si certains, à qui je ne le conseille pas, veulent user de l’amour fou, ils trouveront ici quelques formules pour en faire ».

On voit l’ambiguïté de cette recommandation, faite au début du texte. Plusieurs fois, on voit l’ambiguïté par rapport à certaines habitudes sociales, comme les rapports sexuels et l’institution cléricale.

L’amour.
On voit qu’il y a une mise en garde contre « el loco amor » (l’amour fou), mais en même temps une série de conseils pour une bonne utilisation de l’amour, à partir des aventures amoureuses des personnages. 
Sur la question de l’amour, l’auteur va distinguer entre le bon amour et l’amour fou. Si on suit l’analyse d’Estrella Ruiz-Galvez Priego, il y aura un Bon Amour, qui est l’amour de Dieu, et un bon amour, qui serait celui qui a un bon goût, qui aide à vivre. Comme l’explique Ghislaine Fournès
« le libro de buen amor fonctionne donc non sur une opposition entre l’amour divin et l’amour profane(…) mais bien à partir d’un système ternaire opérant grâce à la polysémie du mot amour et s’ordonnant selon une stricte hiérarchie »[1].

On a, alors, trois niveaux d’amour : l’amour divin, l’amour humain licite, et l’amour fou.
Dans le texte, on assiste aux différentes tentatives de séduction du personnage, qui ont l’habitude de finir par un échec. C’est une rencontre remarquable du personnage avec l’Amour : il décrit la femme idéale et lui conseille une troisième femme en amour (la trotaconventos dans le livre), et qu’il soit mesuré dans tous ses actes. Le personnage pars en aventure, essayant des femmes différentes (une maîtresse, une femme religieuse, une veuve, une mora (femme d’origine arabe ou berbère) et finalement les serranas, femmes peu judicieuses (parce qu’il faut Provar todas las cosas el Apóstol lo manda, c’est-à-dire, essayer tout ce que l’apôtre envoie). On voit qu’il y a un rapport au sexe comme un objet plutôt positif, face aux doctrines religieuses romaines, qui le voyait comme nécessairement mauvais. La question la plus importante est de respecter le bon amour, celui qui respecte les convictions morales, mais il y a une idée de mouvement, de recherche à travers l’expérimentation à travers différentes types de femmes. Selon l’interprétation d’Hugo Santander[2], le bon amour ne sera un état de grâce que l’auteur brigue, que s’exprime quand on est en compagnie d’une femme, en contraposition à la solitude, qui apparaît comme la vraie antagoniste dans le poème (“E yo, como estava solo, sin compañía” “Ca el ome que es solo siempre piensa en cuidados”“Que solo, sin compaña, era penada vida”“Desque me vi señero e sin fulana, solo). La deuxième catégorie du bon amour n’est qu’un état de grâce que se réalise en compagnie d’une femme.
Comme le montre Luce Lopez-Baralt, on voit une influence de la littérature arabe dans le type de femme physiquement idéale. On voit que c’est une femme des yeux noirs, loin de l’idéal de femme des yeux clairs typiquement européenne. Comme l’exprime Lopez-Baralt, « l’archiprêtre, au moment de célébrer une dame curieuse plutôt d’hanches large, de dents séparés, gencives vermeilles et lèvres étroits, il invoque l’idéal esthétique féminin arabe au lieu de l’idéal européen » [3]. Une femme qui a droit aux placers du corps.
La sensualité.
Pour finir avec cette brève présentation, il y a une place particulière pour la sensualité, et la relation avec ce qui est interdit. Comme on l’avait dit auparavant, l’auteur nous dit que dans le livre on peut trouver des conseils pour utiliser l’amour fou. Juan Ruiz défend le droit au plaisir corporel de la femme. Ainsi, et dans les trois versions du texte, on voit les très épisodes le plus épineux, comme la séduction d’une veuve ou l’acte d’être séduit et violé par trois paysannes, ou la justification d’un adultère.
Dans ces épisodes, c’est la femme qui est le protagoniste et qui prend les décisions. On voit ainsi une action et une morale corporelle innovatrice et ambiguë par rapport à l’époque. On voit qu’il y a une interprétation du pêché comme un acte qui doit être vaincu et condamné par le sacré (dans le texte, il y a, après chaque acte « scabreux », une prière), mais il est un acte nécessaire avant la salvation de l’âme.
Conclusion.
Dans cette petite compte rendu on a essayé de montrer les points principaux de l’ouvrage, et son importance par rapport au sujet de l’amour. On a essayé de montrer quelles sont les caractéristiques du texte, ses influences et les aspects le plus innovateurs dans le contexte ibérique de l’époque, où se multiplient les influences.
Ouvrages de référence.
·       Ruiz, Juan, Libro de buen amor, édition de Gybbon-Monypenny, Juan, Castalia, Madrid, 1988.
·       Ruiz, Juan, Livre de Bon Amour, édition de Garcia, Michel, Centre de recherche sur l’Espagne médiévale, Paris, 1995.
·       Amran, Rica, Autour du Libro de buen amor, Ed. Indigo, Paris, 2005.
·       Santander, Hugo, La sensualidad del Libro de buen amor, en Espéculo. Revista de estudios literarios. Universidad Complutense de Madrid, 2003.


[1] Fournès, Ghislaine, Amour divin et amour profane dans le libro de buen amor, page 144, en Amran, Rica, Autour du Libro de buen amor, Ed. Indigo, Paris, 2005.
[2] Santander, Hugo, La sensualidad del Libro de buen amor, en Espéculo. Revista de estudios literarios. Universidad Complutense de Madrid, 2003.
[3] Lopez-Baralt, Luce, Juan Ruiz, Doñeador de Hembras plazenteras y arabizadas, page 215, en Amran, Rica, Autour du Libro de buen amor, Ed. Indigo, Paris, 2005.




Le Libro de Buen Amor (Livre de bon amour) est une œuvre magistrale, composée en vers essentiellement, par un certain Juan Ruiz, Archiprêtre de Hita en 1330 ou 1343.
Il s'agit d'une composition d'environ 1700 strophes en cuaderna vía (strophes de quatre vers alexandrins espagnols - à 14 syllabes métriques - à rime consonante), typiques du Mester de Clerecía auquel elle appartient, précédées d'un prologue/sermon en prose. L'auteur - dont le nom et l'identité restent méconnus et contestés - fait se succéder des pièces narratives et lyriques aux origines et à la thématique variée.
Le fil conducteur de cette magnifique (mais complexe) fresque en vers est le parcours amoureux faussement autobiographique du protagoniste-narrateur, l'archiprêtre de Hita, qui enchaîne diverses aventures amoureuses à l'issue désastreuse pour la majorité d'entre elles (seule une d'entre elles, débouche sur un supposé mariage, aventure dans laquelle l'archiprêtre est substitué par un personnage parodique, don Melón de la Huerta, sieur Melon du jardin). Ces femmes sont de conditions et d'origines diverses, et constituent de ce fait des portraits vivants et variés de la femme du XIVe siècle.
Le narrateur justifie sa passion pour les femmes par trois raisons essentielles :
  • la nature (l'homme vit pour se reproduire, et, de ce fait, s'accoupler avec une femme plaisante, reprenant et transformant les principes exposés par Aristote dans De Anima),
  • les astres (en appelant une nouvelle fois à Aristote et aux philosophes antiques),
  • la coutume (les jeunes gens prennent tous plaisir à convoiter les femmes).
L'exposition de ces justifications donne lieu à de savoureuses argumentations contradictoires à souhait, comme pour mieux troubler le lecteur.
Les différentes aventures sont entrecoupées par des épisodes divers, d'inspiration savante (tradition ovidienne, Pamphilus) ou populaire (tradition carnavalesque et goliardique). Chaque aventure met en scène un certain nombre de personnages plus ou moins plaisants (entre autres l'entremetteuse, topique de la littérature castillane médiévale), et est illustrée par divers contes ou fables en vers d'origines diverses.
On retiendra parmi ces épisodes la dispute entre l'archiprêtre et Sire Amour, qui est l'occasion pour le protagoniste de se lamenter de ses infortunes amoureuses, dues selon lui, à la perversité de l'amour lui-même : mensonge, tromperie, péché caractériserait selon le lui ce sentiment. Sire Amour, personnage allégorique, entreprend pour sa réponse une défense acharnée du sentiment amoureux, et une exposition des vertus de celui-ci, tout en offrant à l'archiprêtre un véritable manuel de la conquête amoureuse, selon des principes bien éloignés de la morale : la duperie et l'entremetteuse en constituent les principales composantes.
La partie centrale de l'œuvre est occupée par un déroutant cycle carnavalesque, où l'inversion règne en maîtresse absolue. L'archiprêtre, sur le chemin le menant à Ségovie, en vient à passer par des cols de montagne où se produit la rencontre avec quatre montagnardes. Parodie de la pastourelle, ces pièces voient l'archiprêtre en proie aux désirs des quatre repoussantes femmes, au physique et au moral à l'opposé de l'image traditionnelle de la féminité, qui monnayent par le corps le passage du col. L'homme ne séduit plus, mais est séduit, l'amour n'est plus amour mais bestialité. S'ensuit un pèlerinage à Ste Marie du Gué, en période de Pâques. La Vierge, la Passion, l'eau sont autant de vecteurs de purification, après ce rite initiatique survenu en montagne, le plus hostile des milieux pour l'homme du Moyen Âge. Suite à cela, l'auteur introduit une pièce, inspirée d'un original français : la Bataille de Sire Charnage et de la Carême. Allégorie carnavalesque opposant les forces de l'excès propres au carnaval (constituées de troupes de jambons, saucissons, rôtis et autres bœufs emmenés par Charnage, un personnage masculin), aux puissances de l'abstinence incarnées par les troupes de poissons, mollusques et crustacés dirigées par Dame Carême. La bataille s'achève par la victoire provisoire de cette dernière, chassée, une fois la Pâque revenue, et passé le temps de l'abstinence. Le retour de Charnage signe le triomphe de Sire Amour.
Le tout constitue une sorte d'exposition didactique des dangers (moraux, spirituels, ...) de l'amour charnel, à travers une succession exemplaire. Il se veut une sorte d'ode au bon amour, que l'on peut entendre comme amour divin (de Dieu) ou amour profane (mais dénué de la bestialité de l'amour purement charnel). Le parcours amoureux de l'archiprêtre semble être alors une sorte de métaphore du cheminement spirituel devant mener à l'amour de Dieu ou caritas, et au salut de l'âme. L'œuvre, rédigée par un clerc, et destinée à des ecclésiastiques, regorge en effet de références religieuses. Le thème du péché est omniprésent, traité notamment lors de deux séquences, l'une portant sur les péchés capitaux, et l'autre sur les armes du chrétien. L'œuvre s'ouvre par ailleurs, comme souvent dans la littérature, sur une invocation au Christ. Mais, plus parlant encore, la Vierge Marie est chantée au début, au milieu et à la fin de l'ouvrage, imprégnant de sa présence l'ouvrage. Nous sommes alors en pleine période d'expansion du culte marial, et la Vierge, qui intercède auprès du Christ, fait figure de guide dans la carrière amoureuse de l'archiprêtre, et celle spirituelle du lecteur. À l'image du protagoniste s'amendant au fil de ses aventures, et de ses apprentissages, le lecteur fait l'expérience de la quête d'un amour, l'amour divin, situé au-dessus de l'amour idéal entre homme et femme (non condamné par l'Église, et source d'innombrables productions littéraires médiévales), et rejetant toute forme de bestialité.
Toutefois, dès le début, l'auteur avertit le lecteur de l'ambigüité de son œuvre et lui suggère de faire preuve d'entendement afin de discerner le sens profond du Livre de bon amour. L'ambiguïté est en effet une des grandes caractéristiques du livre : Juan Ruiz cherche-t-il à semer le lecteur sur les chemins dangereux de l'amour vicié par l'exposition de ces pièces littéraires où il est fait une large place aux vices et aux défauts de l'homme-pécheur ? Ou cherche-t-il à l'inverse à persuader des avantages du "bon amour" en mettant à rude épreuve le jugement des lecteurs ? Les chercheurs n'ont toujours pas tranché : parodie grotesque et "libertine" de la part d'une homme licencieux ? Ou labyrinthe initiatique à l'intention des plus avertis des lecteurs, seuls capables de percer la couche superficielle du discours et à en tirer la substantifique moelle ?


jeudi 26 janvier 2017

Ibn al-Khatib chante l'amour


 
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Nous proposons d’analyser le contenu et l’expression poétique du muwashshah qui commence par :Djâda-ka al-ghaythu idhâ al-ghaythu hamâ…”[1]
Le poète y associe des passages relevant de genres différents -rawdiyya (poésie florale), khamriyya (poésie bachique), et ikhwâniyyât (amitié virile)- mais qui s’interpénètrent de manière cohérente. La muwashshaha s’ouvre sur un prélude amoureux assez long. L’amant y exprime sa souffrance et ses regrets d’une période heureuse, aujourd’hui révolue :

Fî layâlin katamat sirra l-hawâ            bi-l-dudjâ law-lâ shumûsa l-ghurari
Mâla nadjmu l-ka’si fî-hâ wa-hawâ      mustaqîma al-sayri sa‘da al-athari
Watarun mâ fî-hi min ‘aybin siwâ          anna-hû marra ka-lamhi al-basari”

“Les nuits auraient couvert le secret de nos amours
 du voile de leur obscurité
si les fronts des belles semblables à des soleils
ne l’avaient révélé par leur clarté.
Les étoiles de nos coupes s’inclinèrent et s’effondra
Celle dont la démarche est si parfaite
Moments de désir qui n’ont d’autre défaut
Que celui d’être passés aussi vite qu’un clin d’œil
À l’instant même où nous goûtions le plaisir d’être unis
Le matin tomba sur nous comme une armée en furie
Et les étoiles filantes sur nous fondirent
À moins que ce ne furent les yeux des narcisses qui nous affectèrent.
Strophe 2

Ce sentiment de nostalgie et la conscience du temps qui passe imprègnent tout le poème. Le poète y réaffirme sa fidélité et réclame en vain le retour des moments de plaisir partagé jadis avec des compagnons. C’est sans doute cet aspect qui est la raison de la célébrité de cette muwashshaha. Un poignant cri de douleur d’exilé et d’amant abandonné donne à la quatrième strophe une dimension tragique :

Yâ uhayla al-hayyi min Wâdi al-Ghadâ    wa-bi-qalbî maskanun antum bi-hi
dâqa ‘an wajdî bi-kum rahbu al-fadâ         lâ ubâlî sharqa-hu min gharbi-hi
fa-a‘îdû ‘ahda unsin qad madâ                   tu‘tiqû ‘âniyakum min karbi-hi
Chers compatriotes de la vallée de Ghadâ
Mon cœur est une demeure où vous résidez
Ma peine m’a rendu étroit le vaste univers
Je n’en distingue ni son Orient ni son Occident
Rendez-moi le temps révolu d’une intime compagnie
Et vous libérerez de ses tourments un être affligé
Craignez Dieu et redonnez vie à un amant passionné
Qui se meurt et se consume souffle après souffle


Mais le poète sait aussi changer de ton et magnifier l’amour et la nature. Celle-ci n’est pas seulement un élément décoratif. Personnifiée, elle est prise à témoin et participe à la joie des amants. La troisième strophe donne à voir une petite scène très banale –des couples d’amants dans un jardin parsemé de roses où coule un ruisseau- mais qu’Ibn al-Khatîb anime humour et délicatesse :

fa-idhâ al-mâ’u tanâdjâ wa-l-hasâ      wa-khalâ kullu khalîlin bi-akhî-hi
tubsiru al-warda ghayûran barimâ        yaktasî min ghaydi-hi mâ yaktasî
wa-tarâ al-âsa labîban fahimâ               yasriqu al-sam‘a bi-udhunayy farasi

Alors que l’eau du ruisseau conversait en toute intimité avec les galets
chaque amant se retira avec sa bien-aimée
Tu verrais alors comment les roses mécontentes et jalouses
Se couvraient comme elles pouvaient pour cacher leur dépit
Et le myrte, compréhensif, intelligent et raffiné
prêtait son oreille si fine aux confidences  des amoureux”

Il exprime une conception du fin amor où l’amant accepte les sentences les plus injustes de sa bien-aimée. Ibn al-Khatîb, homme de pouvoir dans la réalité met en scène dans sa fiction poétique un amant totalement soumis. Cet amour que l’on nomme “ courtois ” a pris naissance en Espagne avant d’être repris par les troubadours occitans notamment. La sixième strophe est un résumé du credo des amants courtois d’al-Andalus :

In yakun djâra wa-khâba al-amalu    wa-fu’âdu al-sabbi bi-l-shawqî yadhûbu
fa-hwa li-nafsi habîbun awwalu          laysa fî-l-hubbi li-mahbûbin dhunûbu
amra-hu mu‘tamalun mumtathalu       dulû‘in qad barâ-hâ wa-qulûbu…”

Même s’il est injuste et déçoit l’espoir
d’un amoureux dont le cœur est consumé
il restera pour moi l’ami que je préfère
point de péché en amour, pour le bien-aimé
ses désirs sont des ordres et doivent être exécutés
par les poitrines et les cœurs qu’il a enchaînés.


Le mouvement soufi dont les représentants en Occident musulman comme Ibn ‘Arabî (Murcie1165-Damas 1240) ou al-Shushtarî (1203 ?-1269) utilisèrent le muwashshah et le zadjal. Ces deux genres de poésie en furent profondément marqués. L’influence du soufisme peut être observée chez Ibn al-Khatîb qui exprime dans les trois dernières un profond repentir et un retour sincère vers Dieu :

“ Soumets-toi, ô mon âme, à la volonté du Destin
et mets à profit ce qu’il te reste à vivre pour te repentir.
Cesse d’évoquer une période aujourd’hui révolue,
Passée entre reproches et réprimandes ;
Adresse-toi maintenant au Seigneur Maître de l’agrément
Qui, dans le Livre Suprême, trouva la voie du succès.”

Enfin, Ibn al-Khatib clôt sa muwashshaha par un thème amoureux profane dans une khardja  qu’il emprunte, comme la tradition le veut, à un illustre prédécesseur, Ibn Sahl (Séville, 1213-1251)[2]. Comme de tradition, il la met dans la bouche d’une “ jeune fille que la beauté a revêtu de ses parures. Elle a imité dans sa lettre et son esprit les propos de celui à qui l’amour fait dire” :
Hal darâ zabyu al-himâ an qad hamâ    qalba sabbin halla-hu ‘an maknasi
fa-hwa fî harrin wa khafaqin mithla-mâ   la‘ibat rîhu al sabâ bi-l-qabasi

La gazelle sauvage sait-elle qu’elle a pris pour gîte
Le coeur d’un amant passionné ?
Entre ardeur et tourments,
Il est comme une flamme dont se joue le vent.”

C’est par cette superbe image, qui confirme la totale soumission de l’amant à sa bien-aimée, que nous quittons à regret la compagnie d’un homme qui, malgré l’exercice du pouvoir, n’a jamais perdu sa verve de poète raffiné.

Merci de votre écoute.

Loja le 28 octobre 05.


[1] Nafh, VII, 11-14.
[2] Cf. E.I2, III, art. Ibn Sahl, p. 949.