samedi 20 avril 2013

La Plume, la Voix et le Plectre: 8e partie et fin.

 

L’homme, la femme et le cosmos

 
Malgré leur apparente simplicité, les poèmes appartenant au répertoire andalou algérien reflètent une conception très particulière des rapports amoureux. Les hommes (en tant qu’amants) sont invités  à participer à l’élan vital de la nature et à la symphonie du cosmos.  Cette exhortation leur est adressée par les créatures animées et inanimées appartenant à tous les niveaux de la création. Une lecture attentive permet d’établir une « échelle cosmologique » des principaux éléments qui participent à l’univers amoureux et bachique.

  • Au plan terrestre : les parterres de fleurs, les canaux et cours d’eau, les arbres, les collines, les montagnes…
  • Au plan intermédiaire : les oiseaux, la brise, le vent, les nuages, la pluie….
  • Au plan céleste : le soleil, la lune, les étoiles…

Mais c’est la femme qui apparaît comme la créature réunissant en elle toute la nature, tout le cosmos et même les créatures du Paradis :

Yaqûlûna fî l-bustâni husnun wa bahdjatun…
wa in shi’ta an talqâ al-mahâsina kulla-hâ
fa-fî wadjhi  man tahwâ djamî‘u l-mahâsini

On dit que charme, beauté et joie de vivre
Se trouvent dans le jardin...
Mais si tu désires profiter de toutes ces merveilles,
C’est dans le visage de celui que tu aimes,
Que tu les trouveras.

Sur son front ou son visage resplendissent tous les astres : soleil, lune et étoiles.

Toi dont le charme est sans pareil :
Ô croissant de lune, par une nuit obscure,
Luisant  au sein d’un nuage,
Tes rayons sont couleur d’or.[1]

La délicatesse de sa démarche et la beauté de ses yeux évoquent celles des gazelles et des faons :

Ô toi qui as le regard de gazelle, dis-moi
Es-tu un être humain ou bien un ange ?[2]

Sa taille élancée, fine et souple est comparée aux rameaux du saule et on admire la couleur des roses sur ses joues. Ses yeux ont la noirceur envoûtante de ceux des houris et les perles les plus rares sont dans sa bouche. Son haleine exhale les parfums les plus exquis et l’amant déguste sur ses lèvres des boissons paradisiaques. Enfin des fruits aux formes parfaites poussent sur sa poitrine.

Les poètes andalous et leurs successeurs ont ainsi concentré dans le corps de la femme un univers miniature avec ses minéraux, végétaux et animaux. Ils y ont uni aussi les plaisirs du monde terrestre aux délices du Paradis promis aux bienheureux dans l’au-delà. Par leur poésie, les washshâhûn tentent de réintégrer, avant l’heure, le Paradis d’où l’homme a été chassé à l’aube de la Création. L’expérience de l’amour est celle qui permet aussi à l’amant de saisir la multiplicité des apparences dans la réalité unique de l’Aimé. Un seul poète serait trop impuissant à donner à voir et à savourer toute cette beauté et ce bonheur. Cette poésie parvenue jusqu’à nous de manière anonyme est avant tout une oeuvre collective. Chaque individu y a apporté sa contribution dans la quête humaine d’absolu.

L’amour : entre délices et souffrances



Pour nommer ce sentiment qu’on appelle l’amour la langue arabe a forgé une longue liste de vocables :‘ishq, hawâ, wadd, sabb, hiyâm et shaghaf, mais aussi djunûn, walah, tatayyum, law‘a, wajd et kalaf . À chaque terme est sensé correspondre un état amoureux particulier. Ainsi l’ignorance d’un terme n’a pas que des conséquences littéraires mais une incidence plus profonde, car ignorer un mot c’est être amputé d’une couleur ou d’un parfum de l’amour. À l’inverse, l’être amoureux à qui l’expérience révèle une émotion inédite est en devoir de chercher le mot qui dépeint exactement ce qu’il ressent. Pour ce faire, il dispose de racines à partir desquels il peut forger le terme qui se rapproche le plus de la réalité vécue.
L’examen des textes chantés de nos jours amène à faire un constat sans équivoque : le vocabulaire amoureux s’est réduit de façon dramatique si l’on ne considère que les formes substantivées. Cependant l’expression de ces états passe depuis une certaine époque par d’autres voies rhétoriques que celles qu’empruntaient les Anciens : paraphrases, métaphores, et comparaisons.

Dans cette poésie, l’amour se décline sous ses deux aspects : il est dans l’union comme il est dans la séparation. Le narrateur principal est très souvent un amant qui sait apprécier la douceur comme l’amertume de l’amour ainsi que le proclame al-Kumayt ibn Zayd.

Al-hubbu fî-hi halâwat-un wa marârat-un
w-al-hubbu fî-hi shaqâwat-un wa na‘îmun.[3]

L’amour est douceur et amertume
L’amour est infortune et félicité.[4]

Les thèmes de l’union et de la séparation sont traités selon des combinaisons diverses. L’ingéniosité des poètes andalous réside dans leur capacité à présenter des variations infinies de situations à partir de canevas très simples :
-       L'amant qui a connu le bonheur de l'union est ensuite séparé de sa bien-aimée ;
-       L’amant qui a longtemps souffert de l’absence de l’être aimé, est finalement gratifié de la visite de celle qu’il désire;
-       L’amant souffre de l’indifférence de celle qui l’a envoûté et qui ne daigne pas répondre à ses avances.
-       L’amant, qui goûte aux délices de l’union, redoute au coeur même de son bonheur, les risques d’une séparation.

Pour commencer, la séparation comme l’union ne se présente jamais sous le même aspect dans la bouche de l’amant qui en fait part. Elles sont aussi originales que peuvent l’être des expériences individuelles, toujours inédites, parfois presque indicibles. C’est la raison pour laquelle le poète a parfois recours à des métaphores excessives :

Al-bu‘du Djahîm wal-qurbu Djanna
 L’éloignement est un enfer et l’union un paradis.

La souffrance due à la séparation mine totalement l’être de l’amant éperdu. Il perd le goût de la nourriture et le sommeil le fuit. Il dépérit, devient pâle et chétif. Véritable moribond, il veille, esseulé, avec les étoiles pour uniques compagnes. Son état révèle alors la passion que les règles de la courtoisie imposent pourtant de cacher. Et ce qui accroît sa peine, c’est la satisfaction des espions envieux, des cancaniers malveillants et des censeurs hypocrites. Ils se délectent de son malheur et ont le beau rôle de lui signifier qu’il mérite les tortures qu’il subit.
Quel que soit l’aspect sous lequel la séparation est décrite par le poète, elle est toujours une épreuve nécessaire qui permet de vérifier si l’amant mérite l’union à laquelle il aspire ou non. « Il n’y a pas d’amour heureux » proclame Aragon. En effet, les poèmes où les amants donnent à voir leur souffrance constituent la majorité du corpus des poèmes strophiques chantés au Maghreb.
Heureusement l’amant n’est pas toujours seul. L’amour a aussi ses alliés et défenseurs. C’est à eux que s’adresse la plainte de l’amoureux éploré. Commensaux, amis compréhensifs et personnes à l’esprit tolérant sont interpellées afin d’apaiser la douleur ou de juger du bon droit des amants persécutés par les ennemis de l'amour. Ils interviennent rarement dans le drame que vit celui qui les apostrophe. Mais ils semblent lui prêter une oreille compréhensive. Ils lui permettent ainsi de se soulager en exprimant sa peine :

Ami, je n’ai plus de patience
Et ma passion est toujours aussi intense.
Celle que j'aime me tourmente sans raison,
Et elle m’a banni de ses pensées.
Que Dieu me réunisse avec la lumière de mes yeux,
Au grand dépit des espions et des envieux ![5]

L’amant souffre, certes, mais n’est pas désespéré. Bien au contraire. Malgré les obstacles qu’il rencontre sur son chemin et qui le séparent encore de sa bien-aimée, il garde le ferme espoir de voir sa belle lui revenir ou céder à ses avances. Les atouts du « martyr » de l’amour sont une fidélité sans faille et une soumission totale aux caprices de la bien-aimée. Il a sa sincérité pour lui et sa dulcinée ne peut pas le nier. Il est prêt à reconnaître ses erreurs : parfois trop impatient, trop ambitieux ou pas assez discret. Il avoue même s’être engagé dans la voie de l’amour sans avoir évalué tous les risques que comporte une telle aventure. Mais décide t-on vraiment quand il s’agit d’aimer ? :
Al-djamal fattân wa-l-‘ishqu baliyya
La beauté est cause de troubles et la passion une calamité!

Quand ses propres forces lui semblent en deçà de l’épreuve à laquelle il est soumis, il s’en remet à Dieu Tout-Puissant qui est - bien entendu - toujours du côté des amants. Il Le rend témoin de sa fidélité, de son endurance et de la pureté de ses sentiments et lui demande d’amadouer sa belle et de neutraliser les ennemis de l'amour. Il lui arrive parfois, mais très rarement d’avouer son échec :
Yâ Allâh tawba !
Mon Dieu, je veux me repentir !

Mais on devine qu’il ne s’agit là que d’une ruse pour s’attirer la protection divine et repartir de plus belle à la conquête de son amour perdu :

Man qalli tub wa anâ na‘shaq wa nashrab
Qui donc m’invite au repentir à l’heure d’aimer et de s’enivrer.

L’amant fidèle et soumis est souvent récompensé par le retour de la bien-aimée. Elle répond alors à ses avances ou le comble d’une visite souvent nocturne. La rencontre des amants après la longue absence est alors l’occasion de fêtes sublimes dont les poètes nous gratifient dans de nombreux poèmes andalous. Seuls ou en compagnie de convives de choix, les amants trinquent à leurs retrouvailles. Le vin est partagé et l’ivresse vient révéler à l’amant des aspects insoupçonnés de la beauté de sa bien-aimée. Le front est plus éclatant de clarté, les yeux plus envoûtants que celles des houris et la salive de l’aimée surpasse en douceur le nectar que l’on sert à la ronde. C’est l’occasion de rendre la pareille aux ennemis d’hier. Et ce genre poétique qui ignore la satire fait alors une exception quand il s’agit de se gausser des ennemis de l'amour. Au grand dam des jaloux et des censeurs, les amants tirent les rideaux de leur demeure pour une nuit d’étreintes. Quant au raqîb,  il passera sa nuit dehors, avec au coeur la rage du jaloux vaincu :

Quelle joie ! La chance enfin me sourit :
Mon bien-aimé est ici en ma compagnie !
Je célèbre une fête en son honneur
Laissant nos ennemis dehors à leur douleur.[6]




 


ÉPILOGUE




Dans les pages qui précèdent, nous avons essayé, par des rappels historiques, des explications et des analyses, d’introduire le lecteur non initié au monde merveilleux de la poésie et du chant andalous. Nous avons convié chacun à devenir ainsi le dépositaire d’un héritage fabuleux légué par des générations d’artistes. Pendant des siècles, depuis 822, non seulement Ziryâb mais aussi tant de poètes et de musiciens anonymes ont apporté chacun leur pierre à cet édifice devenu patrimoine de l’humanité : la nawba andalouse.

Au cours des décennies qui vont du milieu du siècle dernier jusqu’à nos jours, de nombreux « maîtres » ont rempli leur mission en transmettant cet héritage à des hommes et des femmes qui pratiquent cet art à merveille. Les “enfants de Ziryâb“, conscients de la valeur inestimable de cet héritage, tentent chacun d’apporter leur contribution avec la spécificité qui les caractérise. Beihdja Rahal, avec sa voix mélodieuse et émouvante redonne une âme à des textes que des plumes anonymes ont composés. Avec son plectre et ceux de son ensemble, elle égrène, note par note les phrases sublimes qui composent les mélodies appartenant au mode raml.[7] C’est la voix et le jeu subtil de la chanteuse et de ses musiciens qui introduiront, mieux que toutes les analyses, l’auditeur attentif aux symphonies célestes dont parlent les soufis :

« Depuis qu'on m'a coupé de la jonchaie,
se lamente la flûte
ma plainte fait gémir l'homme et la femme.

Je veux un cœur déchiré par la séparation
pour y verser la douleur du désir.

Quiconque demeure loin de sa source
aspire à l'instant où il lui sera à nouveau uni[8]





BIBLIOGRAPHIE 




BENBABAALI Saadane, Poétique du muwashshah médiéval dans l’Occident musulman,  thèse de 3è cycle, Paris 3, 1987.

BENBABAALI Saadane, La Nawba andalouse et Les Cantigas de Santa Maria d’Alphonse le Sage, Université de l’Algarve, Portugal, 2003.

BENBABAALI Saadane, Love and drunkenness in the muwashshah as sung in the Maghreb, SOAS, Université de Londres, 8-10 Oct. 2004, ed. 2006

EL FASSI, Mohammed La musique marocaine dite musique andalouse, in Hespéris Tamuda III/ 1, 1962, p. 79-106.

EL HASSAR, Benali Tlemcen, Cité des grands maîtres de la musique arabo-andalouse, ed. Dalimen , Alger, 2002

HAFNAOUI A. et YELLES, Djelloul, Al-muwashshahât wa-l-azdjal, 3 tomes, Alger, 1975.

Horizons Maghrébins, Numéro Spécial : Musiques du Maroc, Presses Universitaires du Mirail, N° 43, année 2000.

PLENCKERS, Leo J., Les rapports entre le muwashshah algérien et le virelai du Moyen Âge, in  The challenge of the Middle East, University of Amsterdam, 1982. pp. 91-111

SERRI, Sid Ahmed, chants andalous, recueil des poèmes des noubates de la musique « Sanaa », Alger, 1997.


Saadane Benbabaali et Beihdja Rahal; La Plume, la Voix et le Plectre, Alger, 2008.
Emprunt autorisé avec citation de l'auteur.










[1]Yâ badî' al-housn : CD /1
[2] shabîh dayy al-hilâl, CD / 8           
[3] Cité dans Al-Muwashshâ‚ al-Washshâ’, Dâr Sâder, p.102.
[4], Le Livre du brocart, trad. S. Bouhlal, Gallimard, 2004, pp.108-109.
[5] Yâ mouqâbil : CD /9.
[6] Yâ mouqâbil : CD /9.
[7] Beihdja Rahal dont on entendra l’interprétation de chants appartenant à la nawba Raml dans le CD qui accompagne ce livre, a réalisé depuis plus de douze ans l’enregistrement de pièces appartenant à toutes les nawbât  du répertoire algérois. Elle a même fait paraître, en 2007, dernièrement un album consacré aux « nawbât incomplètes » sous le titre de  Poésiades.
[8] Mathnawî : La Quête de l'Absolu de Djalâl-od-Dîn Rûmî, Eva de Vitray-Meyerovitch, (1990) Le Rocher.

mardi 16 avril 2013

La Plume, la Voix et le Plectre, 7e partie



Le répertoire chanté de la san‘a algérienne[1]




L’Anthologie de l’Institut National de Musique Algérien[2]



C’est le recueil de chansons dites « arabo-andalouses » le plus complet. Il contient près de 660 pièces appartenant au répertoire encore chanté de nos jours. On y trouve même les poèmes dont les mélodies ont été perdues. Le premier des trois tomes de cet ouvrage comporte une introduction intéressante de Djelloul Yelles[3] et de Al-Hafnaoui Amokrane[4] sur le muwashshah et la nawba. 
Ces poèmes appartiennent tous aux deux genres andalous : le muwashshah et le zajal.[5]Même si quelques poèmes sont dus à des auteurs andalous des 11e et 12e siècles comme Ibn Sahl, Ibn Baqî ou al-A‘mâ al-Tûtîlî, la très grande majorité des compositions sont anonymes et semblent de composition plus récente. L’intérêt de cette anthologie est de donner une idée de ce qu’a pu être le patrimoine poétique chanté à un moment de l’histoire.
Il faut dire cependant que le plus important, dans le domaine de la san’a, reste le répertoire mélodique. On peut, en effet, toujours composer un nouveau poème ou utiliser un texte poétique d’un auteur plus ancien, mais on ne peut pas créer facilement une mélodie inédite qui s’intègre harmonieusement dans le système musical hérité des générations passées. Et si d’aventure, quelque esprit audacieux osait le faire les tenants de la tradition ne l’accepteraient pas. La question de l’innovation dans la partie musicale se pose aujourd’hui au Maghreb de la même manière qu’elle se posait au 10e siècle pour la poésie au moment de l’apparition du muwashshah en terre d’al-Andalus. Peut-on déroger partiellement à la tradition sans mettre en danger l’existence même de l’ensemble du système ?

Les poèmes de l’Anthologie ont été recueillis par les auteurs auprès de musiciens et d’interprètes dans le genre andalou-maghrébin. On aboutit alors parfois à des versions différentes plus ou moins importantes. Ces différences sont signalées dans des notes en bas de pages donnant les variantes pour de nombreux poèmes. Les chansons sont classées par ordre alphabétique et précédées par des indications précisant le tab‘ et le mouvement dans lesquels elles sont chantées dans chacune des trois grandes écoles : Tlemcen, Alger et Constantine. Le 3e tome comporte un index alphabétique et un regroupement des poèmes chantés par école d’une grande utilité pratique.
Cette Anthologie très exhaustive mériterait un travail d’authentification et une correction des textes présentés. Il serait aussi judicieux de signaler les poèmes encore réellement chantés ainsi que les enregistrements réalisés disponibles sur le marché ou dans les phonothèques.

L’Anthologie de Sid-Ahmed Serri


Moins fournie que la précédente, l’Anthologie de Sid-Ahmed Serri, ne comporte que les textes effectivement encore chantés de nos jours dans l’Ecole d’Alger[6] dans le registre profane appelé hazl. C’est pourquoi certains poèmes chantés dans la tradition du malouf contantinois ou appartenant spécifiquement au répertoire de l’Ecole de Tlemcen sont absents de ce recueil. De même, les poèmes faisant partie du registre sacré (le djadd) n’ont pas été recensés. Il reste que le recueil comporte 420 poèmes[7] sans compter les distiques de facture classique utilisés dans les improvisations vocales appelées istikhbârât. Cet ouvrage où les poèmes sont classées en fonction des nawbât dans lesquelles ils sont chantés, gagnerait à être enrichi d’un index alphabétique des pièces recensées.

Ahmed Serri, ce dernier grand maître encore vivant de la tradition andalouse qui vient de rééditer son recueil met ainsi à la disposition du public un kunnâsh de valeur que l’on se gardait de diffuser, il y a encore quelques années. Homme cultivé et disposant d’une mémoire phénoménale, il a vocalisé les textes publiés auxquels il a même apporté certaines corrections personnelles. Même si certains choix peuvent être contestés, il faut lui rendre hommage pour ce travail généreux. Le cheikh Serri, qui fut le transmetteur de la tradition enseignée par ses maîtres dont le plus célèbre fut le regretté Mohammed Fakhardji, a réalisé, comme nous le disions plus haut l’enregistrement de l’intégralité du répertoire tant andalou que ‘aroubî ou sacré qu’il connaît. Formons de nouveau le vœu qu’un tel trésor puisse être diffusé dans les meilleurs délais afin que les milliers d’amateurs qui pratiquent cet art puissent en profiter.

 

Analyse des poèmes chantés


Les poèmes contenus dans les deux anthologies sont composés suivant les mêmes règles que les muwashshahât classiques. Ils constituent l’essentiel du répertoire poétique chanté dans la nawba andalouse telle que nous la connaissons aujourd’hui. Ils présentent cependant des différences importantes avec leurs modèles médiévaux.

  • Alors que les poèmes strophiques de la période andalouse pouvaient être composés en vue d’être déclamés par un rhapsode ou le poète lui-même devant un auditoire, ceux de la période tardive sont essentiellement destinés au chant. Transmis d’une génération à l’autre par les interprètes de cet art musical, il est probable qu’ils aient subi de nombreuses transformations pour les nécessités de l’interprétation. Le mode de transmission étant surtout oral, on imagine facilement que des simplifications et des substitutions lexicales aient été introduites par les interprètes les moins instruits en langue arabe.

  • Ce sont des textes généralement courts qui comportent rarement plus de trois strophes au lieu des cinq habituelles comme ce fut le cas à l’origine. On peut avancer bien entendu l’hypothèse du morcellement du muwashshah  et de la dispersion de ses différentes strophes en autant de « chansons » devenues autonomes. Mais on peut aussi imaginer que les poèmes ont été réduits –du point de vue de leur extension- au strict nécessaire pour les besoins du chant. On observera à ce propos que les pièces chantées dans les mouvements lents (m’sadrât, drâdj et b’tayhiyyât) sont beaucoup plus courtes que celles qui sont interprétées dans les mouvements plus rapides. Le chanteur peut se contenter d’une petite strophe dans le premier cas alors qu’il a besoin d’un texte plus long pour le second.

  • Les thèmes traités sont très majoritairement amoureux ou bachiques. Les textes relevant du genre panégyrique se trouvent cantonnées dans les pièces appartenant au registre sacré. Ce sont essentiellement des madîh adressés au Prophète ou des poèmes à la gloire de Dieu. Quant au genre satirique, on ne le rencontre que de façon limitée lors de l’évocation des ennemis des amants comme le raqîb[8], leshî[9] ou le ‘adhûl[10]. Les descriptions concernent l’être aimé (homme ou femme) et la nature dans laquelle évoluent les amants et les compagnons des assemblées de plaisir (madjâlis al-uns). Enfin le thrène est quasiment absent de toutes les compositions tardives.

Espace du bayt et art de la “mise en scène“


À la différence du bayt trop limité dans la qasîda classique, l’étendue de la strophe du muwashshah et du zajal donne au poète plus d’espace pour s’exprimer. Il peut alors construire parfois un petit scénario où il met en scène une véritable intrigue amoureuse. On rencontre dans ces pièces les personnages conventionnels du genre que nous évoquions plus haut : aussi bien les ennemis des amants que leurs alliés. La scène se déroule généralement dans un décor bucolique dans une atmosphère bachique. De joyeux convives partagent des coupes de vin en bonne compagnie au milieu de jardins fleuris où courent des canaux où l’eau abonde. Le poète donne la parole aux amants pour exprimer autant leur joie de vivre que la douleur de la séparation. C’est aussi l’occasion de parler la bien-aimée, de son caractère, de son comportement et de sa beauté physique . Même si ce dernier thème est souvent traité avec des formules conventionnelles, cela suffit pour nourrir l’imagination de l’auditeur et de raviver ses sentiments amoureux.

Certaines pièces sont des modèles dans cet art de la mise en scène. C’est le cas dans ce poème  qu’interprète admirablement le regretté Dahmane Benachour :

Saraqa l-ghusnu qadda mahbûbî    wa-khtafâ fî-l-waraq
Quti‘a l-ghusnu sâhati l-atyâr       dhâ djazâ man saraq[11]

Le rameau a volé la taille de mon bien-aimé,
et parmi les feuillages s’est caché,
mais le rameau a été coupé
et les oiseaux se sont écriés :
c’est ainsi que tout voleur est châtié !

La chanson tuwayyarî masrâr est une composition légère, délicate et pleine d’ingéniosité. L’auteur anonyme y met en scène la bien-aimée sous l’apparence d’un oiseau. Sa compagnie est agréable car elle est dotée de qualités remarquables : le charme et le parler clair. Mais le drame survient à cause de son esprit d’indépendance et son désir de liberté qui rappelle le thème de la Carmen de Bizet : «  l’amour est un oiseau de Bohême et n’a jamais connu de loi... ».  Mais après l’expérience de l’éloignement, l’oiseau revient au bercail jouir d’un amour exclusif.

Mon petit oiseau au charme secret
N’accepte point la tyrannie.
Bec d’or et gorge vermeille,
Il chante haut et clair
Et aux convives tient compagnie.
Mais un coup d’aile et le voilà parti,
Délaissant nos demeures désertes ;
Çà et là, il s’en va quêter son bonheur ;
Puis sur ma main, revient se poser :
“ tant que durera la vie,
nul autre que moi ne sera ton ami ”.


Dans le poème très connu Qabbaltu yadâ-h qâla lî, l’auteur construit une véritable saynète pleine d’humour où l’amant tente vainement d’attendrir le cœur du bien-aimé. Ce qui frappe ici, c‘est le ton enjoué, provocateur et plein d’ironie que le poète prête à la bien-aimée. Celle-ci soumet ainsi l’amant à l’épreuve de la patience comme cela se faisait dans les cours d’amour des troubadours provençaux.

J’ai embrassé ses mains, elle m’a demandé :
Mais que cherches-tu donc ?
L’union, lui ai-je répondu ;
Tu rêves, mon pauvre ami ;
Pourquoi donc ? Lui ai-je demandé ;
Mon petit cœur en a ainsi décidé ;
Mais alors je vais mourir ;
Ainsi tu seras un martyr…
Ô ma reine, ma sultane.

J’ai embrassé ses mains, elle m’a demandé :
quel est ton but ?
l’union, lui ai-je répondu ;
longue sera ton attente ;
et pourquoi donc ?
mon cœur te déteste ;
Mais alors je vais mourir ;
Meurs donc, j’ai par qui te remplacer.
Ô ma reine, ma sultane.


C’est une scène d’ivresse dans la plus pure tradition comme on peut la trouver dans une khamriyya (poème bachique) d’Abû Nuwâs qui est présentée dans le poème Hubbu l-hisân (l’amour des belles). Dans un décor paradisiaque, un véritable hédoniste adepte du carpe diem jouit de l’instant de bonheur qui se présente sans souci du lendemain. En partageant sa coupe avec de joyeux convives, il évoque l’amour et la beauté et jouit déjà du paradis en ce bas monde :

Des belles comme des astres à aimer
Et un vin, tiré de la jarre, à déguster

Ami, dresse la table du banquet,
Apporte le vin vieux Khandaris.

Le vin, dans sa coupe
Brille comme une jeune mariée.

Verse-m’en, ranime mes esprits
L’amour est là avec les houris du Paradis.

Ce répertoire comporte aussi de petites merveilles comme Shuhayl al-‘ayn où le poète donne à voir toutes les qualités du bien-aimé en usant de superbes métaphores. Alors que la beauté de la femme est le plus souvent évoquée avec des clichés convenus, on trouve dans cette pièce la signature d’un grand poète dont nous ne connaîtrons jamais le nom :

Ses yeux sont d’un bleu noir et noire sa prunelle
Le cou de la jeune gazelle évoque la charmante souplesse de son cou.
Sa démarche a la grâce d’une branche de saule couverte de jeunes feuilles.
Les abeilles se pressent autour d’elle
et butinent sur ses lèvres le nectar de leur miel.
Ses joues sont le siège de toutes les beautés.
Gloire au Seigneur au trône de majesté, pour la création d’une telle perfection.
Un seul de ses regards vous ravit au paradis
Et le désir du bonheur éternel naît de sa contemplation.[12]

Dans ce zajal où l’amant va progressivement du désir pour le bien-aimé à la glorification du Créateur est comme un écho à un texte d’amour spirituel d’Ibn Arabi[13]. Le Shaykh al-akbar, comme on le surnommait, explique dans son chapitre des Futûhât[14] sur l’amour, que Dieu use de subterfuges pour attirer l’homme vers lui à travers un monde d’illusions[15]. Dans Son amour pour l’homme, Dieu se manifeste à lui dans Sa création et sème en lui l’amour de la beauté des femmes et de la nature. Ainsi, c’est par son égarement même que l’homme retrouve la voie de Son Créateur. L’homme, du fait même de sa soif de vivre et de son désir de profiter de la beauté et des délices de la vie, est appelé à rencontrer Dieu. Celui qu’il avait oublié, dont il s’était distrait ou dont il ne voulait pas reconnaître la Majesté se révèle à lui à travers l’amour de ses créatures. L’homme est ainsi ramené de gré ou de force vers Celui dont émane toute beauté, tout amour et toute ivresse.



[1] Le sujet a été étudié, à partir d’éclairages différents par :
·      M. Guettat, La musique classique au Maghreb, Sindbad, 1980 ; réédité par El-Ouns, Paris, 2001 ;
·      A. Sefta, Dirâsât fî al-musîqâ al-djazâ’iriyya, Alger, 1988.
·      L.J. Plenckers, La musique du muwashshah algérien, thèse inédite, Amsterdam, 1989.
[2] Al-muwashshahât wa-l-azdjâl, Institut National de Musique, 3 t., Alger, 1972.
[3] Ancien Directeur de l’Institut National de Musique.
[4] Ancien conseiller culturel à l’INM.
[5] En fait, la plupart des textes chantés de nos jours sont plutôt du genre zajal et comportent de nombreuses marques dialectales non seulement sur le plan lexical, mais également syntaxique ou morphologique.
[6] Il s’agit plus exactement du livret de l’Association musicale « Al-Mossiliyya al-Djazaïriyya » que A. Serri a longtemps dirigée.
[7] 372 pièces appartiennent au registre des nawbât complètes et 48 sont des inqilâbât.
[8] L’espion chargé de surveiller les amants.
[9] Le dénonciateur qui rapporte les faits et gestes des amants.
[10] Souvent le faux dévot qui reproche aux amants leur conduite immorale.
[11] Anthologie de Ahmed SERRI, p.63, pièce n°1.
[12] J’emprunte volontairement la traduction de ce poème à mon maître Kamel Malti à qui je veux rendre un hommage chaleureux pour tout ce que j’ai reçu de lui durant quarante ans.
[13] Muhyî l-Dîn Ibn al-‘Arabî  al-Hâtimî al-Tâ’î, soufi andalou né à Murcie en 1165 et mort à Damas en 1240.
[14] Oeuvre maîtresse d’Ibn ‘Arabî dont le titre complet est : Al-Futûhat al-Makkyya  fi ma’rifat al-asrâr al-Mâlikiyya wa-l-Mulkiyya.
[15] Cf. le verset sur le mirage qui disparaît devant l’égaré assoiffé qui se retrouve devant la Face de Son Seigneur : Coran : Sourate al-Nûr ;XXIV, 39.