lundi 29 juin 2015

Ibn ARABI: Écoute, ô bien-aimé ! "اسمع، ياحبيبي !




"اسمع، ياحبيبي !
أنا العين المقصودة في الكون. 
أنا نقطة الدائرة ومحيطها.
Écoute, ô bien-aimé !
Je suis la réalité du monde,
le centre et la circonférence,
 أنا مركبها وبسيطها.
 أنا الأمر المنزل بين الأرض والسماء.
J’en suis les parties et le tout.
Je suis la volonté établie entre le ciel et la terre,
 – ما خلقت لك الإدراكات إلا لتدركني بها.
 فإذا أدركتني بها أدركت نفسك.  
Je n’ai crée en toi la perception
que pour être l’objet de Ma perception.
Si donc tu Me perçois, tu te perçois toi-même
 لا تطمع أن تدركني بإدراكك نفسك
. بعيني تراني و (ترى) نفسك لا بعين نفسك تراني.
mais tu ne saurais Me percevoir à travers toi.
C’est par Mon oeil que tu Me vois et que tu te vois,
ce n’est pas par ton oeil que tu peux Me concevoir.



"حبيبي !
كم أناديك فلا تسمع ؟
    كم أتراءى لك فلا تبصر  ؟
Bien aimé,
tant de fois t’ai-Je appelé,
et tu ne M’as pas entendu !
Tant de fois Me suis-Je à toi montré,
et tu ne M’as pas vu !
 كم أندرج لك في الروائح فلا نشم ؟
 وفي الطعوم، فلا تطعم لي ذوقا ؟ 
Tant de fois Me suis-Je fait douces effluves,
et tu n’as pas senti,
nourriture savoureuse
et tu n’as pas goûté.
 مالك لا تدركني في المشمومات؟ مالك لا   تبصرني ؟ ما لاك لا تسمعني ؟ - مالك ؟ مالك 
Pourquoi ne peux-tu M’atteindre
à travers les objets que tu palpes ?
Ou Me respirer à travers les senteurs ?
Pourquoi ne Me vois-tu pas ?
Pourquoi ne M’entends-tu pas ?


Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?

dimanche 28 juin 2015

HISTOIRE ET CLASSIFICATION DE L'ŒUVRE D'iBN ' ARABI par O. Yahia

 Le texte ci-après est de Osman Yahia, le grand spécialiste de l'oeuvre d'Ibn Arabi et auteur d'une thèse soutenue dans les années cinquante à la Sorbonne intitulée: HISTOIRE ET CLASSIFICATION DE L'ŒUVRE D'iBN ' ARABÏ.
Dans l'Introduction à sa thèse, l'auteur donne les raisons qui ont présidé à son choix d'étudier l'oeuvre d'Ibn Arabi. Nous pensons que cette présentation est d'une grande utilité pour les étudiants et les amoureux de l'oeuvre du "Chaykh al-Akbar". Nous l'avons empruntée sur le Net pour vous en faire profiter. Espérons qu'elle servira à donner envie aux lecteurs et fidèles de mon Blog de "visiter " l'oeuvre du grand maître soufi Ibn Arabi.
Saadane Benbabaali

Avant Propos

« Pourquoi avoir choisi comme objet d'étude Ibn 'Arabï plus particulièrement parmi les penseurs arabes musulmans? 
- Ibn 'Arabï occupe, à juste titre, une place centrale et particulière dans la pensée musulmane. Son œuvre en effet domine la spiritualité islamique depuis le VII e siècle de l'Hégire et le soufisme, tout au long de son histoire, n'a jamais eu de personnalité plus forte et plus complexe.

Ibn 'Arabï est l'unique penseur, à notre connaissance, qui ait consacré sa vie entière, si riche en possibilités et en dons, à un seul objet: l'ésotérisme. Il a vécu pleinement l'idée ésotérique et l'a exprimée dans toute son ampleur, dans toute sa profondeur, en homme de culture et en artiste. Il l'a diffusée parmi ses compagnons et ses disciples à peu près dans tout l'Orient et Occident islamique au cours de ses incessants voyages.

On pourra  objecter à cela qu'Ibn 'Arabï a aussi traité longuement de sujets classiques comme l'Exégèse, la Théologie, la Science de hadïth, la Jurisprudence, et chanté dans de magnifiques poésies des thèmes familiers aux poètes arabes; on dira aussi qu'il a manifesté une curiosité toute mondaine même dans ses contacts personnels et ses voyages. En réalité, plus on avance dans l'étude du Maître, plus on s'aperçoit qu'il ne s'agissait là que d'une attitude artificielle, une apparence sous laquelle se dissimulait un seul souci, se dessinait un seul but: la recherche de la grande Réalité qui pour lui ne pouvait être perçue et formulée intégralement que dans une perspective strictement ésotérique.

Mais écoutons-le plutôt dans la préface du commentaire de son immortel «Targumân al-Ashwâq »

“ Quel que soit le nom que je mentionne dans cet ouvrage, c’est à elle que je fais allusion ( fa-‘an-hâ uknî ). Quelque demeure dont je chante l’élégie, c’est à sa demeure que je pense ( fa-dâru-hâ a‘nî). Mais il y a plus. Dans les vers que j’ai composés pour le présent livre, je ne cesse de faire allusion ( lam azal… ‘an al-imâ’ ilâ..) aux inspirations divines ( al-wâridât al-Ilâhiyya ), aux visitations spirituelles, aux correspondances ( al-munâsabât) ( de notre monde) avec le monde des Intelligences angéliques ; c’était me conformer à mon habituelle manière de penser par symboles, cela, parce que les choses du monde invisible ont pour moi plus d’attrait que celles de la vie présente, et parce que cette jeune fille connaissait parfaitement ce à quoi je faisais allusion ( li-‘ilmi-hâ …li-mâ ilay-hi  ushîru ). ”[1]

« Ibn 'Arabï, c'est le grammairien de l'ésotérisme musulman, l'interprète par excellence de la spiritualité muhammadienne, le porte-parole de la métaphysique en Islam. Une seule de ces qualifications suffirait déjà à susciter l'intérêt des chercheurs! Prenons par exemple ses Futûhât : aucun ouvrage de la littérature soufie en langue arabe ne peut lui être comparé ni l'égaler. Il apparaît dans le champ de la culture spirituelle comme une création ex nihilo sans références historiques aucunes. Et vraiment, on ne peut comparer les Futûhât ni avec: «Ihyâ 'ulûm al-Dîn» de Ghazâlï, ni avec: «Qût al-Qulûb» d'Abû Tâlib al-Makkï, ni avec aucun traité des maîtres spirituels de l'Islam. Ce livre unique dans le domaine de l'ésotérisme est, à certains égards, comme la Muqqadama d'Ibn Khaldûn dans le domaine de la philosophie de l'histoire et de la sociologie, comme les Muwâfaqât de Shâtibï dans le domaine de la Jurisprudence, comme les Asrâr al-Balâgha de Jurjânï en rhétorique ou le Kitâb de Sïbawaïh en grammaire.

Et pourtant, en comparaison avec les autres maîtres de l'Islam, Ibn 'Arabï a été le moins étudié jusqu'à nos jours. Les causes de cette mise à l'écart ne sont nullement fortuites. Tout d'abord le chercheur suffoque devant l'ampleur du domaine à explorer:
  1. Plus de 900 ouvrages (comportant 1395 titres) lui sont en effet attribués! De cet ensemble, beaucoup sont apocryphes et nous savons par expérience qu'un traité anonyme est immanquablement attribué à Ibn'Arabï dans tel inventaire ou par tel copiste, tant est grande la place qu'il occupe dans le domaine de la mystique.

  1. En outre, Ibn 'Arabï n'est pas seulement le plus fécond des auteurs musulmans, il est aussi le plus répandu. Ses ouvrages sont dispersés aux quatre coins du monde et constituent une des parties les plus riches des fonds d'Orient et d'Occident. On imagine donc l'entreprise colossale qui attend le chercheur décidé à aborder un tel sujet. 
  1. Il est une autre cause qui provoque les réticences des chercheurs: c'est le caractère insolite d'une œuvre où les idées et les termes obscurs abondent; c'est l'étrangeté d'une expérience spirituelle unique qui se meut dans l'univers fuyant du plus haut éso-térisme. Une expérience spirituelle de cette qualité exige donc de la part du chercheur une certaine affinité de pensée et un patient labeur.  
  1. Davantage encore, Ibn 'Arabï, tout en occupant une place privilégiée dans l'ensemble du savoir islamique, n'a pas formulé sa doctrine dans un traité déterminé ni d'une façon systématique. Ainsi, des problèmes fondamentaux sur lesquels il a une vision originale et profonde, tels que l'idée de Tawhid (le Dogme de l'Unité divine) ; la Wahdat al-Wudjûd (l'Unité transcendantale de l'Être), les Tadjalliyât (Théophanies divines) ou la Haqîqa Muhammadiyya (la Réalité essentielle du Prophète), ne font pas l'objet d'ouvrages indépendants mais sont au contraire disséminés à travers ses innombrables écrits. On pourrait en effet comparer Ibn 'Arabï à un grand musicien qui aurait composé un air inoubliable puis qui, par caprice, l'aurait décomposé en variations tout au long de son œuvre. L'air inoubliable est là mais il exige du chercheur un effort considérable pour être connu dans son unité intégrale.
 

Mais si notre étonnement est grand à la vue de cette gigantesque œuvre, il ne l'est pas moins lorsque nous constatons qu'elle n'est  pas le fruit d'une vie calme, solitaire, tout orientée vers l'étude. Ibn 'Arabï en effet, a consacré la majeure partie de sa vie aux exercices spirituels : retraite, mortification, méditations, et aux voyages. Nous le voyons sillonner les routes du Maghreb à l'Orient apprenant à connaître les choses et les êtres, semblable à la phalène assoiffée de lumière mais qui ne sera jamais consumée par elle ! En voici un exemple:


  • En 600 (Hégire),  durant le mois de Rabï I, nous trouvons notre Shaykh à la Mecque, près de la Ka'ba, plongé dans ses méditations et commentant son immortel Dïwân : Targumân al-Ashwâq, aux disciples réunis autour de lui.
  • En 601 H., pendant le mois de Safar, il est à Bagdad absorbé par les mêmes occupations;
  • le 7 Radjab de la même année, le voilà à Mossoul recevant de la main de son maître 'Alï b. Gâmi', au cours d'une cérémonie solennelle, la Khirqa du «Khidr» pour la troisième fois.
  • Le 29 Ramadan, il est à Malatya chez son ami Muhammad b. Ishâq al-Rûmï, père du célèbre ésotériste Sadr al-Dïn Qunawî.
  • En 602 H., au mois de Shawwâl, dans la Mosquée de Khalîl, à Hébron, nous le trouvons méditant le mystère du Verbe abrahamique (al-Kalima al-Ibrâhl-miyya) et commentant, entre les tombeaux d'Ibrâhïm et de Yâ'qûb, l'un de ses ouvrages aux disciples qui l'entourent.
  • Enfin, le 19 Sha'bân 603 H. au Caire, dans une réunion de soufis à Hârat al-Oindîl il est sous l'emprise  d'une vision extraordinaire et subit les attaques des fuqahâ ‘ qui réclament sa tête.
 
Lorsqu'on veut établir une comparaison entre Ibn 'Arabï et les autres auteurs musulmans, on constate aussitôt que son œuvre n'est comparable à aucune autre tant du point de vue de son importance que de sa nature. Il est l'unique penseur musulman à avoir recueilli dans une zone vierge une telle richesse; ses œuvres vont du simple traité ne dépassant pas quelques pages aux ouvrages comprenant plusieurs volumes, tel le livre des Futûhât véritable encyclopédie de l'ésotérisme composé de quatre gros volumes totalisant 3.000 pages, ou encore le grand Tafsîr qui comprendrait, selon les indications de l'auteur lui-même, soixante quatre volumes. Quant à la nature particulière de son œuvre, elle diflère de celle des autres maîtres en ce sens qu'elle est centrée sur un sujet unique: l'ésotérisme. Certes, Ibn 'Arabï a écrit de nombreux traités sur diverses disciplines mais toujours pour les mettre au service de la pensée ésotérique, comme nous l'avons  souligné plus haut.

Si nous avons arrêté notre choix sur cette grande figure de l'Islam c'est aussi parce qu'elle est la seule à avoir laissé dans la pensée musulmane une influence aussi profonde que durable, on peut même dire une empreinte ineffaçable dès son apparition au VII e siècle de l'Hégire et jusqu'à nos jours. Sa pensée dégage un si grand pouvoir d'attraction que tous les intellectuels musulmans, qu'ils soient arabes, persans ou autres, ont puisé dans son œuvre et adopté sa terminologie technique. De ce fait, il est quasi impossible de comprendre ou d'étudier tel ou tel métaphysicien postérieur à Ibn 'Arabï sans se référer à celui-ci.

Il est un fait frappant dans l'histoire de la littérature spirituelle de l'Islam qui montre bien cette influence. C'est en effet à partir de l'époque d'Ibn 'Arabï surtout que l'on voit fleurir abondamment un genre poétique qui chante l'amour divin; Dieu se manifestant à travers les êtres et les choses au moyen de la «sympathia». Le cœur des soufis y est décrit comme épris d'amour divin et pénétré de l'idée de l'unité transcendantale de l'Être. Le poète chante la Réalité unique, origine de tout existencié. Elle produit l'univers dans son intégralité, non par un acte extérieur à elle mais par diffusion intérieure ou manifestation théophanique.

Dieu se montre à chaque instant sous une forme nouvelle ou plus exactement sous de multiples formes, indéfiniment, si bien que nous ne pouvons pas de nous-mêmes le saisir, ni dans notre être, ni dans le monde. Les poètes mystiques décrivent, dans une langue magnifique, comment Dieu a illuminé les mondes et les êtres par l'irradiation de ses lumières éblouissantes et comment Ses Noms divins, ses plus beaux Noms ont clarifié les réalités immuables des êtres alors même que ceux-ci étaient à l'état de pure potentialité. Ce sont les essences éternelles qui réfléchissent la perfection infinie des Noms divins comme le miroir réfléchit les images. Nous voyons clairement que cette haute métaphysique, exprimée par les mystiques, sous une forme poétique exquise, porte visiblement le sceau du Shaykh al-Akbar.

Ce qui a retenu encore mon attention, c'est le retentissement que l'œuvre d'Ibn 'Arabï a suscité dans le monde islamique jusqu'à nos jours, retentissement que le grand poète arabe, al-Mutanabbï, aurait souhaité pour son héros ! Pour certains Ibn 'Arabï apparaît comme le Maître suprême, le soufre rouge (al-Shaykh al-Akbar wa-l-kibrît al-Ahmar), pour d'autres, au contraire, il est une source d'athéisme et d'inspiration diabolique. Il eut d'ardents défenseurs et de non moins ardents détracteurs. Et le témoignage le plus étonnant que nous possédions à cet égard est celui du célèbre historien égyptien, al-Sakhâwï, qui a consigné dans son ouvrage sur Ibn 'Arabï les jugements et Fatwa rendus par les autorités islamiques sur le cas Ibn 'Arabï et s'échelonnant sur une période de trois siècles. Al-Sakhâwï a recueilli ainsi plus de trois cents Fatwa, pour et contre le Shaykh, de 620 H. à 895 H. Les commentateurs de l'œuvre du Maître ont été également nombreux. Pour les célèbres Fusûs al-Hikam seulement, nous avons attesté l'existence de cent cinquante commentaires et critiques!

Certes, antérieurement et postérieurement à Ibn 'Arabï, l'histoire de la pensée musulmane a connu plusieurs personnalités qui ont frappé l'opinion générale et en quelque sorte déchiré la conscience islamique. On se souvient de la tragédie d'al-Hallâj, du martyre de Sohrawardï et de bien d'autres encore. Mais le cas d'Ibn 'Arabï est différent, aussi bien par sa nature que par sa portée. Paradoxale destinée que la sienne ! Car c'est bien ainsi qu'elle apparaît aux chercheurs, à première vue. Mais lorsque nous pénétrons plus avant dans l'étude de cette expérience, nous découvrons qu'en réalité il s'agit du cas de l'Islam lui-même sous sa double dimension, en tant que tradition englobant les deux aspects complémentaires de l'ultime Vérité: la Shari‘a et la Haqîqa.

Je voudrais dire par là que le cas d'Ibn 'Arabï ne se poserait pas avec autant d'acuité dans une tradition de pure métaphysique comme le taoïsme ou le Védanta où la personnalité du Maître, semblable à un Shankarâshârya, eut pu s'épanouir librement, ni non plus dans une tradition de pure loi positive où son cas n'eut même pas pu être posé puisqu'il eut été refusé par la communauté tout entière, irrémédiablement. Mais le destin a voulu placer Ibn 'Arabï à la croisée des chemins pour dégager, en sa personne, la véritable vocation de l'Islam.

Telles sont, en résumé, les raisons d'ordre objectif pour lesquelles le choix d'Ibn 'Arabï, comme objet d'étude de mes deux thèses, s'est imposé à mon esprit. 
Osman YAHIA

Photos: Mosquée et tombeau de Ibn Arabi à Damas, Saadane  Benbabaali, juin 2006





[1] H. Corbin, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ‘Arabî, Aubier, Paris, 1993, p. 111.

mardi 23 juin 2015

Poésie et spiritualité



                                                          1. L'Envol

Pour que ton existence sur terre
ne soit pas comme un mirage dans le désert,
"Vis consciemment, sois spirituel",
développe tout ce que ton être recèle.
Relie-toi à l'étoile la plus lointaine
Tire ton énergie des forces souterraines,
Déploie tes ailes,
envole-toi vers le Ciel;
Ton nom est inscrit sur la Table Gardée
et ta véritable demeure
est partout où se trouve la lumière.







2. Parole d'amour

Les plus belles demeures, les plus grands palais,
tombent en ruine et rejoignent le monde de l'oubli,
sauf une parole d'amour qu'un jour tu aurais semée
dans le coeur d'un être qui se sentait seul et abandonné.


3. Le ruisseau

Sois comme le ruisseau:
Il s' adapte à tous les terrains,
Il se fraie tranquillement son chemin 
Dans les montagnes comme dans les plaines
Et un jour... il finit par atteindre la mer.


4. Le Nom

Parmi tous les noms que les hommes ont forgés 
pour désigner leurs divinités,
Il y en a UN que personne n'a encore trouvé
Il réside au fond de ton coeur, 
Trouve-le!
Il est ta porte d'accès vers l'éternité.


5. La goutte d'eau

Sois une goutte d'eau mon frère,
Et tu verras refleurir les déserts;
Car la goutte d'eau, mon frère
Contient tout l'univers.







6. Espérance

Si le printemps tarde à venir,
Ne t'impatiente pas,
Profite des derniers jours de l'hiver,
Puis le printemps viendra...
Si la gloire à laquelle tu aspires
n'est pas encore là,
Ne t'attriste pas,
La gloire, c'est ce que tu es déjà!
Si l'aimé(e) dont tu rêves,
ne t'a pas encore dit "me voilà!"
Prépare lui ton coeur,
Car c'est la demeure qu'il (elle) habitera.



7. Carpe Diem



La vie est trop courte?
Ne perds pas ton temps en futilités!
Les amis, trop ingrats?
Prends soin de toi et de ton chat!
Le monde, trop vaste?
Explore ton quartier et son jardin!
Les jours, trop tristes?
Alors fais chanter ton luth!
Tes coffres sont vides?
Mais puise donc dans le trésor
qui git au fond de ton coeur!



8. Tolérance

Ne méprise pas celui qui est différent; 
Ne condamne pas celui qui ne prie pas
Ne juge pas ceux qui ne savent pas
Toi qui n'as même pas 
la puissance d'un brin d'herbe 
ou la patience d'un grain de sable. ..



Saadane Benbabaali




vendredi 19 juin 2015

Adab et Cortezia

Adab [1] et Cortezia
ou l’Art de s’autodiscipliner 
par l’apprentissage des bonnes manières

De nos jours, le terme adab désigne le domaine littéraire, mais il a connu des acceptions diverses. Le sens qui nous intéresse particulièrement est le plus ancien : le substantif adab « s’applique à une habitude, une norme pratique de conduite, avec la double connotation d’être louable et héritée des ancêtres. » [2]. Cette notion va de pair avec la poésie amoureuse hidjazienne [3] des débuts de l’islam, car elle désigne l’art des bonnes manières, du tact et du raffinement. C’est sous le califat ‘abbasside que s’est développée cette conception éthique d’un art de vivre en société. Notons que la divergence qui existait déjà au niveau du mode de vie, entre la bédouinité et la sédentarité, s’est vue accentuée davantage à cette époque. Ce phénomène a été entraîné notamment par la circulation croissante des richesses, due au pèlerinage d’une part, et aux butins des conquêtes de l’autre. Ainsi, les Arabes de cette région prirent peu à peu goût au luxe et au raffinement et à la vie de plaisir. Par ailleurs, dans cette région, il semble que les femmes nobles pouvaient profiter d’une relative liberté. Elles furent même à l’origine des premières « réunions » artistiques et littéraires (madjâlis), auxquelles aimait particulièrement se rendre le poète ‘Umar Ibn ’Abî Rabî’a. N’oublions pas non plus l’influence des cultures persanes, grecques et indiennes à cette époque, qui contribua à la naissance de cet art de vivre « élégamment » en société. Ajoutons que la transmission du concept d’adab se faisait notamment par le biais de la littérature, à travers des ouvrages d’adab, des annecdotes, contes ou « exemples » (mathâl) à visée morale et didactique. C’est alors que toute une série de règles ont été établies, concernant l’apprentissage des bonnes manières et de ce que l’on peut rapprocher de la « courtoisie ».

    L’idée du raffinement et de l’élégance est également exprimée par le mot zarf (notons que l’adab s’accompagne souvent du zarf, et vice versa). Le zarîf  (pl. zurafâ’) est un être  distingué (homme ou femme) et éduqué, qui sait se comporter en société : il aime à se vêtir avec goût et délicatesse ; il sait manier l’art de la parole et de la politesse, il aime la compagnie des gens d’esprit, et apprécie la musique et la littérature. L’adîb, quant à lui, désigne l’homme cultivé, connaisseur de la tradition littéraire relevant de l’adab et de la sagesse qu’elle enseigne. Il a également une bonne connaissance du Coran, de la tradition prophétique et de la sunna. En somme, si le zarîf  se distingue par son comportement élégant en public et par la bonne éducation dont il fait preuve, l’adîb, quant à lui, se démarque par ses vertus éthiques et morales, fruit des connaissances qu’il a accumulées et qui relèvent d’une tradition ancienne.

    La cortezia apparaît d’une certaine manière comme l’équivalent chrétien de l’adab. Indissociable de la mezura (évoquée plus haut), ce concept désigne le comportement social des gens aisés et « civilisés », qui ont reçu une éducation raffinée. Ceux qui pratiquent la cortezia cultivent un goût certain pour les arts, la poésie, la connaissance et les bonnes manières.  Notons que la Dame décrite dans les poèmes des troubadours apparaît tout à fait conforme à l’attitude courtoise. Son comportement est celui d’un être raffiné et éduqué. Sa conversation est agréable, ses mouvements sont grâcieux et sa générosité est immense. Son visage affiche une expression gaie et accueillante. Ses propos sont mesurés et ses manières distinguées. D’ailleurs, il est intéressant de constater que ses vertus courtoises sont souvent abordées avec plus d’insistance que ses qualités physiques.


Ainsi, l’art de la « maîtrise de soi » cultivé au Moyen Âge en Orient et en Occident musulman puis en Occident chrétien, trouve son origine à la fois dans les valeurs véhiculées par les religions monothéïstes (l’Islam d’un côté et le Christianisme de l’autre), et dans les codes sociaux établis par les classes les plus aisées. Le milieu aulique est donc le lieu où s’élabore une culture particulière, qui rejaillit peu à peu en dehors de l’enceinte des palais et des châteaux à mesure que la vie citadine se développe et fait naître des catégories sociales intermédiaires, lesquelles s’inspirent des comportements de l’élite.

Clélia Bergerot, « L’art d’aimer selon les poètes arabes d’al-Andalus et les troubadours occitans», Mémoire de Master 2, Université Sorbonne Paris 3, Juin 2015





[1] Pour le concept d’Adab, extrait du mémoire de Master 1 intitulé « Rencontre, séparation et retrouvailles dans la poésie chantée arabo-andalouse » (avec quelques modifications).
[2] Gabrieli, F.. "Adab." Encyclopédie de l’Islam.
[3] Concernant l’élaboration du ghazal, on distingue généralement deux mouvements parallèles. L’un, que l’on situe habituellement dans un contexte bédouin, est celui qui a vu naître la poésie dite ‘udhrîte. Quant à l’autre, qui peut être qualifié de citadin, semble avoir pris naissance dans la région du Hidjâz. Ce dernier a connu un développement considérable, au sein d’une société particulièrement raffinée. Le poète le plus représentatif de ce ghazal « hidjâzien » est sans conteste ‘Umar Ibn ‘Abî Rabî’a, qui est en outre considéré dans l’imaginaire collectif, comme un « Don Juan  arabe ».