vendredi 14 novembre 2008

Ibn al-Khatîb et l'art du muwashshah (1)



Alhambra, vue du Généralife à Grenade

Communication présentée par Saadane BENBABAALI
au Colloque International sur Ibn al-Khâtîb (27-28 Octobre 2005), Loja, Espagne


1. L’art du tawshih, une innovation andalouse

“Djâda-ka al-ghaythu idhâ al-ghaythu hamâ
yâ zamâna al-wasli bi-l-Andalusi
lam yakun waslu-ki illâ hulumâ
fî-l-karâ aw khulsati l-mukhtalisi”

“ Ô temps de nos amours en terre d’al-Andalus
que la pluie qui tombe te soit bénéfique
Nos amours de jadis ne sont plus qu’un rêve évanescent
Éphémère comme l’instant que l’on ravit furtivement.”

“Les muwashshahât sont la crème de la poésie, la quintessence de sa substance, ce qu’elle compte de plus pur. C’est un art par lequel les habitants de l’Occident musulman ont dépassé ceux de l’Orient. Grâce à [cette poésie], ils sont comme un soleil resplendissant et une lumière rayonnante.” (1)

Ces termes élogieux sont ceux d’Ibn Dihya (2) , un homme de lettres andalou originaire de Denia. C’est ainsi qu’il évoque, dans son Kitâb al-Mutrib, rédigé à Bagdad, le nouvel art poétique inventé par les Andalous à partir du 4e/ 10e siècle. Un tel sentiment de fierté est, somme toute, compréhensible pour un homme éloigné de sa patrie et désireux de présenter la production poétique de ses compatriotes sous un jour favorable.
Mais que dire de l’admiration sans bornes d’Ibn Sanâ’ al-Mulk (550/1155-608/1211) , un lettré égyptien(3), pour l’art du tawshîh ? Il avoue que, dès l’adolescence, aux “folles années de sa vie”, il tomba amoureux des muwashshahât :

“j’ai plongé dans leurs perles cachées, j’y ai passé des années de ma vie jusqu’à ce que je sache que leur connaissance est un enrichissement pour l’esprit […] et leur ignorance une tare. Celui qui continue à ignorer les muwashshahât après les avoir entendues n’a pas sa place dans le monde civilisé.” (4)

Dans son célèbre traité poétique, Dâr al-tirâz, consacré entièrement à l’art du tawshîh, il ne tarit pas d’éloge pour ces poèmes andalous qui :

“distraient et émeuvent, […] tiennent compagnie et éloignent des autres. Ils sont une plaisanterie pleine de sérieux et une chose sérieuse qui semble une plaisanterie ; une poésie que l’œil atteste être de la prose et de la prose que le goût reconnaît comme étant de la poésie.” (5)

Jardins du Généralife, Grenade

2. Évolution du muwashshah


Mais avant de conquérir la place qu’il méritait, l’art du muwashshah a connu une longue période d’indifférence voire de mépris. L’origine populaire de cette poésie et la transgression “impardonnable” des règles sacro-saintes de la qasîda antique avaient suscité la méfiance et l’hostilité des conservateurs. Ainsi Ibn Khâqân (6) ne cite aucune muwashshaha dans son Qalâ’id al-‘iqyân même lorsqu’il parle de grands poètes comme Ibn al-Labbâna ou Ibn Bâjja qui en ont composé d’admirables.
Jusqu’au début du 13e siècle, un anthologue comme al Marrâkushî écrivait que :

“s’il n’était pas contraire à la tradition de recueillir les muwashshahât dans les ouvrages sérieux, j’en aurais cité quelques-unes parmi celles qui me sont restées à l’esprit.” (7)

Ces deux exemples montrent à quel point le milieu littéraire conservateur considérait le tawshîh comme un art poétique secondaire, voire “impur”, donc indigne de figurer dans les anthologies aux côtés des genres nobles. Mais qu’est-ce qui, dans les muwashshahât, effrayait tellement les défenseurs de la poésie traditionnelle ?

D’abord la langue. Même si les washshâhûn composaient leurs poèmes en arabe “classique” (fusha), ils ont introduit une innovation importante dans la dernière strophe. En effet certaines muwashshahât se terminent par une pointe finale appelée khardja utilisant parfois soit l’arabe parlé andalou, soit un mélange d’arabe et de romance. Pour les gardiens de la pureté du langage poétique, vivant toujours sous l’influence de l’Orient, une telle hérésie était inacceptable.
Ensuite, les poètes andalous ont osé enfreindre les deux règles principales de la versification arabe traditionnelle, c’est-à-dire l’unicité du rythme (wazn) et de la rime (al-qâfiya). Pour y arriver, ils ont abandonné le vers ancien à deux hémistiches (al-bayt bi-misra‘ayn) pour une unité sémantique plus étendue, la strophe, appelée aussi bayt ou dawr. Celle-ci comporte elle-même deux éléments appelés ghusn et qufl subdivisés chacun en un certain nombre de adjzâ’ ou de furû‘. Désormais, dans le même poème, en passant d’un élément à l’autre de la strophe, le washshâh pouvait se permettre non seulement de changer de mètre, mais également de rime.
C’est sans doute cette alternance de rimes et de mètres qui s’enchevêtrent harmonieusement qui a contribué à la dénomination de cette nouvelle forme de poésie. Le muwashshah rappelle par sa structure le wishâh : “ ornement porté par les femmes et consistant en deux séries de perles ou de pierres enfilées ou réunies dans un ordre régulier, les deux séries étant disposées en sens opposé, l’une d’elles retournée sur l’autre .”

Cette manière novatrice de “tisser” la poésie aurait pu rester sans suite si elle n’était que le résultat d’une mode capricieuse. Or les muwashshahât ont pu triompher de toutes les oppositions et de tous les ostracismes, parce qu’au-delà des apparences d’“excentricité” métrique et de “vulgarité” idiomatique, elles sont porteuses d’une authenticité d’expression. Les muwashshahât sont vivantes comme le sont les arbres et les rivières qui les ont vues naître dans le Paradis terrestre qu’Ibn Khafâdja ose préférer au Paradis céleste (8) . Elles sont vraies comme le furent les joies et les peines des hommes et des femmes qui ont inspiré leurs auteurs. Elles sont surtout la forme poétique où s’est exprimée une sensibilité particulière née du brassage ethnique et de la coexistence culturelle. Une nouvelle manière d’aimer se fit jour et s’exprima dans ce qui deviendra le signe de ralliement de tous ceux qui rompirent le cordon ombilical qui maintenait al-Andalus dans le giron de l’Orient. La rupture va jusqu’aux décors et aux paysages dans lesquels évoluent les personnages de la nouvelle poésie. Avec le muwashshah, nous passons enfin “du désert d’Arabie aux jardins d’Andalousie” pour reprendre le titre d’une Anthologie bien connue (9).

Ibn ‘Ubâda al-Qazzâz, dont Ibn Khaldûn dit qu’“il fut le premier qui excella dans ce genre”(10) , Ibn al-Labbâna (m. en 488/1096) (11) , Al-A‘mâ al-Tutîlî (mort en 525/1130)(12), n’avaient désormais plus aucun complexe. Ils se posaient en rivaux des plus grands poètes du Mashriq grâce à des poèmes dont les rares qui nous sont parvenus témoignent de la finesse de perception et de la virtuosité de composition.

Poèmes de l’amour “courtois” tel que l’avait forgé la sensibilité des habitants d’al-Andalus, les muwashshahât sont un témoignage de la joie de vivre des gens modestes. Elles s’épanouirent dans les assemblées de plaisir (madjâlis al-uns) qui se tenaient dans les tavernes de Grenade ou sur les bords du Guadalquivir à Cordoue ou Séville. Ignorés, au moment de leur apparition, dans les cénacles de l’aristocratie, absents des anthologies “sérieuses”, ces poèmes réussirent à vaincre toutes les réticences qui s’opposaient à leur extension.

L’art du tawshîh atteint sa maturité au cours de la période des Mulûk al-Tawâ’if (Reyes de taïfas) et se développe considérablement sous les Almoravides. Nous connaissons plus de 110 muwashshahât composées par une quinzaine de poètes ayant vécu à cette époque. Mais le plus remarquable, c’est l’accès de ce genre de poésie aux cours princières et le statut social des poètes qui le pratiquent désormais. C’est encore Ibn Khaldûn qui rapporte ce récit concernant le philosophe et musicologue Ibn Bâjja (13) :

« Il assista un jour à une réception donnée par son protecteur Ibn Tifalwît, prince de Saragosse ; il récita alors à l’une de ses chanteuses sa muwashshaha :
Djarriri al-dhayla ayyamâ djarrî
Wa-sili al-shukr bi-l-shukri[…]
Lorsque Ibn Tifalwît entendit ce chant […], il déchira ses habits et dit : “que c’est beau ce par quoi tu as commencé et ce par quoi tu as fini !” Il jura alors qu’Ibn Bâjja ne retournerait chez lui que marchant sur de l’or. Craignant que cela ne se terminât mal pour lui, le philosophe eut alors recours à une ruse. Il plaça des pièces d’or dans ses chaussures et put ainsi rentrer chez lui marchant sur de l’or. »


Notes

(1) Ibn Dihya, al-Mutrib min ash‘âr al-Maghrib, Beyrouth, 1955 ; p. 205.
(2) Ibn Dihya né à Denia est mort en 633/1235 au Caire.
(3) Cf. Encyclopédie de l’Islam, 2e éd., t. III, art. Ibn Sanâ’ al-Mulk , pp. 953-54.
(4) Ibn Sanâ’ al-Mulk, Dâr al-tirâz, éd. J. Rikâbî, Damas, 1949, p. 23.
(5) Id., p. 23.
(6) Homme de lettres andalou, mort en 529/1140, auteur de Qalâ’id al-‘iqyân et de Matmah al-anfus.
(7) Al-Marrâkushî, al-Mu‘djib fî talkhîs akhbâr al-Maghrib, éd. Dozy, 1881, p. 63.
(8) Cf. H. Hadjadji et A. Miquel, Ibn Khafâdja l’Andalou, éd. El-Ouns, Paris, 2002, pp. 24-25.
(9) A. Miquel, Du désert d’Arabie aux jardins d’Espagne, Sindbad, Paris, 1992.
(10) Il a composé des poèmes au cours de la seconde moitié du 5e/11e siècle notamment à la cour d’al-Mu‘tasim qui régna à Almeria entre 449/ 1051 et 489/1091. Cf. Ibn Khaldûn, Al-Muqaddima, éd. Quatremère, t.III, p. 390.
(11) Cf. art. Ibn al-Labbâna, in E.I2, t. III, p. 877.
(12) Cf. art. al-A‘mâ al-Tutîlî, in E.I2, t. III, par E. Levy-Provençal, p. 790.
(13) Cf. art. Ibn Bâdjdja, in E.I2, t. III, par D. M. Dunlop, pp. 750-52.

3 commentaires:

Mario Scolas a dit…

Article qui m'intéresse beaucoup !

Je viens de pointer sur mon blog,le vôtre. J'y reviendrai régulièrement.

Maodo DIOP a dit…

Content d'avoir lu les ecrits des andalousis
Quelle beauté et quelle invention noble de la noblesse andalouse !

Merci pour ce blog & son auteur et bravo.

PS :
Plus encore sur la poésie andalouse !

Benbabaali Saadane a dit…

Merci pour vos visites, votre promotion de mon travail et de la gentillesse stimulante de vos commentaires!