dimanche 11 août 2013

Ibn Arabi, le poète de l'amour divin (1) Enfance


Le temps de l'innocence


" Je naquis sous le règne du Calife Al-Mustandjid à Murcie, dans le royaume du sultan Abû 'Abd Allâh Muhammad Ibn Sa'ad Ibn Mardanīsh la nuit du lundi 17 du mois sacré de Ramadan de l'année   560. Les premières années de ma vie se passèrent surtout dans l'enceinte du château que le sultan  avait fortifié en élevant de puissantes murailles pour se protéger des assauts répétés des troupes Almohades.



Mes premiers souvenirs remontent à l'époque où j'étais sur mes trois ans. Et depuis cette date jusqu'à notre départ pour Séville après la chute du royaume et la mort du sultan, une seule image remplit mon esprit: celle de ma mère. Elle s'appelle Nour et elle a été, par sa présence et sa bienveillance, la Lumière non seulement de ma prime enfance mais de ma vie entière.

Nous quittions rarement le palais à cause de la menace permanente qui pesait sur le royaume. N'ayant pas réussi à prendre d'assaut la forteresse qui nous protégeait, les ennemis du sultan, après de longs sièges finirent par se retirer dans la plaine. C'est alors que la vie devint plus difficile car nous étions désormais privés de tout ce que cette terre fertile produisait comme fruits et légumes. Les figues, les olives, les pommes, les poires, les grenades et toutes sortes de fruits vinrent à manquer cruellement. Nous vivions désormais des stocks de fruits et légumes secs que le sultan prévoyant avait constitués dès qu'il se sentit en danger.

Pour m'occuper, car j'avais, au dire de ma mère, l'énergie de cent soldats réunis, elle s'ingéniait à occuper mes journées de  manière  aussi agréable qu'utile. Elle était disponible pour moi tout le temps dont elle disposait en dehors de ses tâches de maîtresse de maison. Elle insistait pour que chaque journée m'apporte son lot de bienfaits tant physiques qu'intellectuels ou spirituels. Elle me permit très tôt de développer mes capacités physiques. Pour cela, elle jouait avec moi de longs moments dans la cour, inventant mille jeux pour me faire courir et sauter. C'est à elle que je dois aussi mon adresse au tir à l'arc où elle excellait; il n'y a que pour les chevaux qu'elle me confia à un maître qui, dans l'exiguïté du périmètre dont nous disposions, m'apprit quelques secrets de l'art hippique.

Cependant, malgré tout l'engouement que j'avais pour les occupations de la journée, c'est durant la nuit que mon âme trouvait sa nourriture préférée. En hiver, au cours des longues soirées, ma mère venait dans ma chambre et restait auprès de moi jusqu'à ce que je m'endorme. Elle m'avait habitué à un rituel qui dura jusqu'à notre départ de Murcie: elle me faisait d'abord réciter les versets du Livre Saint que j'avais appris la journée, puis choisissant quelques mots dont elle voulait fixer le sens dans mon esprit, elle entamait alors ce qu'elle appelait le jeu des " signes et des sons". Cela consistait en une série d'exercices ludiques qui me ravissaient au plus haut point. Avec une plume en roseau, elle dessinait la première lettre d'un mot d'après lequel je devais deviner la suite. Dès les premières semaines de mon apprentissage, je me suis habitué à retenir les lettres de l'alphabet en associant chacune d'elles à un animal ou une plante ou un fruit. Ainsi le mim était pour moi un abricot (michmach), le fa une souris (fa'r) et le ta un oiseau (tayr) dont la queue était évidemment la barre qui surmontait le corps de la lettre.

 Par la suite, quand j'avais totalement acquis l'alphabet, je me débarrassais de ce genre d'associations et cherchais à pénétrer le sens caché des vingt-huit signes qui permettaient aux Arabes de représenter les noms de tout ce que l'esprit pouvait concevoir. Je me disais que si tous les secrets de l'existence visible et non visible étaient contenus dans si peu de signes c'est que ces lettres possédaient chacune une formidable énergie créatrice de sens. Au lieu de les considérer comme de simples dessins inertes, je découvrais en elles une vitalité qui se manifestait à moi d'une manière évidente.

Ma connaissance du secret des lettres et l'intimité spirituelle que j'avais avec elles avaient pris naissance dès mes premiers mois d'apprentissage de la lecture. J'avais compris que les lettres n'étaient pas que des sons qui, combinés avec d'autres, produisaient un sens, mais qu'elles étaient porteuses de manière autonome de significations avant même qu'elles ne sortent de nos bouches sous leur aspect sonore. Plus tard, avec d'autres frères versés dans la science des lettres, je parachevais ma connaissance du monde merveilleux des hurufs.

Mais ce que je préférais par dessus tout c'étaient les histoires merveilleuses que me racontait ma mère lorsque le sommeil tardait à venir. Elle avait le don de rendre si vivant ce qu'elle me racontait  que j'avais l'impression que les personnages de ses histoires s'incarnaient sous mes yeux. Le visage de Nour s'animait, sa voix se faisait tantôt douce tantôt puissante et ses mains dessinaient au-dessus de ma tête les détails que je n'arrivais pas à saisir. Aussitôt, j'étais témoin des coursiers qui portaient leurs cavaliers à une allure fulgurante à travers plaines et montagnes et j'entendais jusqu'au bruit de leurs sabots sur le sol. Je suivais ainsi la longue épopée de la migration de nos ancêtres depuis le lointain Yémen jusqu'à la terre d'al--Andalus où ils vinrent s'établir aux premières années de la conquête. Elle m'énumérait toutes les villes traversées par la tribu des Banu Taiyy et me les faisait répéter à tel point que je finissais par connaître par cœur l'itinéraire de cette formidable épopée. Elle prenait soin de s'attarder sur la traversée du Maghrib dont sont originaires ses ancêtres les Banu Yughan. Elle me décrivait avec force détails la faune et la flore de cette contrée et me disait: "on ne connait un pays que si l'on connait les noms des fleurs qui y poussent et des oiseaux qui y vivent". Ainsi ses histoires, en plus du fait qu'elles me distrayaient et m'aidaient à trouver le sommeil étaient chaque fois pour moi de véritables leçons de géographie, d'histoire et de sciences de la nature.

J'écoutais ce qu'elle me racontait buvant ses paroles et m'imprégnait de ses connaissances. Mais le plus grand bonheur était pour moi sa présence tout près de moi sur le bord de mon lit. Je ressentais pour elle un sentiment si fusionnel qu'elle arrivait difficilement à quitter ma chambre. Bien des fois, mon père était obligé de venir la réclamer pour que je la laisse partir. Ensuite, une fois la porte de ma chambre refermée, je me repassais les images de ses histoires et me répétais tous les mots qu'elle m'avait appris jusqu'à ce que je sombre dans le sommeil.

Le signe de la sainteté.

"L'été est ma saison préférée pour ses nuits étoilées. J'attendais la fin du jour avec impatience surtout lorsque la chaleur devenait intense rendant pénible tous les exercices physiques. Durant la journée, je passais le plus clair de mon temps à la lecture. Mais le soir, lorsque le ciel se parsemait d'étoiles, il devenait pour moi un parchemin aux dimensions infinies où se déployaient devant mes yeux ébahis tous les savoirs auxquels je voulais accéder. Je pouvais alors saisir d'un seul regard tous les secrets du monde d'en haut comme les lettres de l'alphabet me livraient les sens cachés du monde d'en bas. Ainsi, entre mes lectures du jour sur les pages de mes cahiers remplies de signes et celles de la nuit au cours desquelles je déchiffrais les formes qui décoraient le vaste firmament je prenais conscience de toutes les dimensions de la connaissance que mon jeune esprit pouvait aspirer à embrasser.

Ma mère était souvent près de moi lors de ces "lectures nocturnes", mais elle ne cherchait jamais à m'imposer son point de vue. Elle m'écoutait avec une grande attention lui déchiffrer les mosaïques célestes, ce qui m'encourageait à émettre parfois les hypothèses les plus farfelues qui provoquaient son étonnement. Elle se contentait de me demander des explications que je comblais avec une naïveté qui me valait ses plus beaux sourires plein de tendresse. Je me rappelle un jour avoir affirmé que la constellation qui formait la Grande ourse s'était enrichie d'une nouvelle étoile plus lumineuse que toutes ses voisines. Intriguée, elle examina avec moi un à un chacun des astres, mais n'arrivait pas à voir l'étoile dont je parlais. J'avais beau la lui indiquer de toutes les manières possibles, elle restait invisible pour elle malgré l'éclat exceptionnel qu'elle projetait. Au lieu de me contredire et de corriger ma vision erronée, elle me dit une parole que je n'oublierai jamais: " mon fils, c'est toi qui as raison, ton étoile existe bel et bien, mais il n'est pas donné à tout le monde de la voir. Il y a des signes que ne perçoivent que les enfants, les saints et les prophètes." C'est depuis ce jour que je compris que la réalité n'apparaissait pas de la même manière à tous et qu'il y avait un monde invisible qui ne s'offrait qu'à des êtres privilégiés. Cependant, je ne savais rien des raisons qui faisaient que ces privilèges étaient accordés à certains et pas à d'autres."

Le ciel avec ses innombrables constellations était pour moi un océan sans rivages où voguaient les vaisseaux de la connaissance. Et mes observation nocturnes faisaient souvent naître en moi l'envie de quitter le corps qui me rattachait à la terre pour aller explorer de près les réalités célestes. J'enviais pour cela les oiseaux et leur capacité à s'élever d'un coup d'aile vers le firmament dont la profondeur infinie attirait mon âme avide d'absolu. Mais je finis par trouver dans les rêves une occasion de me délester de tout ce qui m'empêchait d'atteindre ce que ni mes jambes, ni mes mains ne me permettaient de toucher. Je me voyais, souvent dans certains rêves, approcher les vaisseaux célestes de si près que je pouvais distinguer ce que certains transportaient.

Certains étaient chargés de feuillets portant des signes dans des langues que je ne comprenais pas mais dont les significations se révélaient à moi à travers les formes. Mon ignorance de la langue utilisée me permettait curieusement d'accéder au sens caché qui n'était livré comme me disait ma mère qu'aux "enfants, aux saints et aux prophètes ". Je me rappelais lors de ce genre de révélations des versets dans lesquels l'ordre était donné au Prophète de lire: iqra! Alors qu'il était analphabète. L'Ange porteur du message divin transmettait à Celui que Dieu avait élu le sens ésotérique à travers une langue qui ne livrait aux gens du commun que son sens exotérique. Je compris alors la signification des paroles de ma mère. Les Prophètes recevaient la vérité par révélation, les saints y accédaient par leur effort d'interprétation et les enfants par leur spontanéité et leur intuition.

C'est ma mère qui fut mon premier maître. Elle nourrit mon jeune esprit de tout ce qu'il était avide de connaître à l'âge où les yeux s'ouvrent sur le champ illimité des connaissances. Je voulais savoir l'origine de toutes les choses. Ma mère, s'appuyant sur ce que ma mémoire avait retenu de mon apprentissage du Coran, me retraçait l'histoire de l'existence humaine à travers les récits des prophètes : la création d'Adam et de sa compagne Ève et leur exil du Paradis Céleste, l'odyssée de Noé, l'aventure spirituelle d'Abraham, l'élection de Moïse et sa mission auprès de Pharaon, la merveilleuse naissance du Christ fils de Maryam et son chemin d'amour. Elle me racontait chaque histoire en partant de ce que je connaissais des versets du Coran, puis elle complétait en se servant d'un grand Livre que j'aimais beaucoup : les Récits des Prophètes.

Pendant qu'elle déployait devant moi l'histoire des hommes à travers la vie des plus illustres d'entre eux, j'essayais de comprendre le lien secret qui les unissait malgré la diversité de leurs expériences. Ils étaient tous les bénéficiaires d'une grâce divine qui en fit des élus parfois contre leur propre volonté comme ce fut le cas pour Moïse. Appelé par son Seigneur sur la montagne sacrée, il se sentait incapable de remplir la mission qu'Il lui confia. Comment pouvait-il affronter le puissant Pharaon, lui le faible berger qui n'avait aucun don pour la parole? Il apprit alors que pour conquérir les hommes un bâton de berger valait mieux que des épées. Cette grâce divine fut aussi octroyée à notre Prophète bien-aimé Muhammad qui, orphelin de père et de mère, bénéficia de la protection en trois êtres qui marquèrent sa vie et lui permirent d'accomplir sa mission: son grand-père, son oncle paternel et surtout sa femme Khadidja. N'est-ce pas elle qui, au moment des plus grands doutes le rassura sur sa qualité de Messager et l'épaula durant toute sa vie lors de mission auprès des Mecquois?

11 Août 2013
Tous droits réservés: Saadane Benbabaali
Extrait de Ibn Arabi ou le poète de l'Amour divin, à paraître