lundi 9 février 2026

Le Maître des maîtres: De la taverne au cimetière


De la taverne au cimetière

 Après la longue et émouvante improvisation vocale, les musiciens entamèrent à l’unisson une suite que les Andalous désignent sous le nom de « touchia ». Alors des applaudissements fusèrent de partout en offrande à la fois à la chanteuse pour la délicatesse de son chant et pour l’orchestre qui l’accompagnait admirablement. Les serveurs purent enfin répondre aux commandes des buveurs en déposant sur chaque table les cruches de vin et des plateaux chargés de toutes sortes de mets.

 C’est alors qu’une femme que Muhammad prit d’abord pour une serveuse s’approcha de lui. Enveloppée d’un châle noir brodé d’or, une fleur rouge glissée dans sa chevelure, elle lui offrit un sourire qui ne le laissa pas indifférent.

- Tu es seul ? lui demanda t-elle.

- Non, je suis venu avec un ami qui va revenir dans un instant.

Malgré ses efforts pour fuir son regard, Muhammad ne put résister à la beauté de son visage. Une clarté semblait se lever d’elle comme une aurore intérieure. Et quand elle lui demanda :

- Puis-je m’asseoir à ta table en attendant que ton ami revienne ?

Il n’osa pas refuser. Il l’invita à le faire par un geste de la main sans prononcer un mot. En lui, se bousculaient mille et une pensées et ce fut comme si tout ce qui était autour d’eux disparaissait brusquement. Et pendant qu’elle se présentait à lui en lui disant son nom ( Fathia !), il ressentit une sensation étrange. La beauté qu’il avait devant lui cessait d’être seulement une qualité humaine. Elle devenait une porte permettant d’accéder à toute beauté. Il sentait se déverser au fond de son âme des paroles qu’il reçut comme une révélation :

« Dieu ne peut être contemplé dans Sa Réalité essentielle, mais Il peut être contemplé dans les formes qui Le manifestent. Et la plus parfaite de ces formes est celle de la femme.»
« La femme est la lumière de Dieu dans le monde sensible, et celui qui suit cette lumière atteindra nécessairement la Lumière des lumières.»  

Tout à coup, il fut ramené à la réalité par une question de Fathia :

-Toi aussi, tu cherches l’ivresse ? dit-elle, de sa voix douce, presque rieuse.

Presque sans réfléchir, il répondit :

- Je suis déjà ivre, mais d’une autre ivresse qu’aucune boisson ne saurait donner.

- Alors pourquoi es-tu venu dans cette taverne ?

- Des forces invincibles m’y ont conduit et je commence à comprendre pourquoi.

 Elle sourit, d’un sourire plein de connivence comme si elle partageait avec lui un immense secret, puis elle dit :

- Sur nos chemins de vie, il y a des êtres qui nous attendent pour que s’accomplissent les plus belles part de notre destin.

Muhammad fut convaincu que Fathia était l’une de Ses manifestations, mais ne savait pas encore quelle étape elle allait lui faire franchir. À l’aube de sa renaissance, c’est sa mère Nûr qui éclaira son chemin et guida ses premiers pas. Elle lui donna l’envie de lire dans le ciel le langage des étoiles et dans les livres le mystère des lettres et des chiffres. Puis ce fut la sage Fatima qui lui fit découvrir les belles qualités de son âme : sa discrétion, son humilité et surtout sa soif de savoir. Sinon, pourquoi serait-il allé servir cette femme qui, à quatre vingt-dix ans vivait loin du monde ?

Fathia, laissa Muhammad vaquer dans ses réflexions, ne posant aucune question comme si elle lisait tout ce qui se déroulait au fond de lui. Et c’est lui qui rompit le silence :

- En effet, il y a des tavernes où le vin est lumière, et les femmes des messagères célestes.

Au lieu de parler, elle posa sa main sur la table, paume ouverte, et Muhammad y vit — ou crut y voir — écrit : (bî wa ilayya) « par Moi et vers Moi ». 

Comme si elle avait achevé sa mission, la messagère, se leva, et avant de partir le caressa d’un dernier regard en lui disant :

- Nous nous reverrons et tu me reconnaîtras. Muhammad ne chercha pas à la retenir ayant la certitude qu’elle avait d’autres messages à lui délivrer. Puis elle s’éloigna entre les tables, laissant derrière elle une senteur qu’aucune fleur connue de lui ne possédait. Il sut alors que c’est par ce parfum paradisiaque qu’il la reconnaîtra lors de leur prochaine rencontre et cela le rassura définitivement.

Muhammad resta seul, le cœur en émoi, après cette rencontre qui lui avait permis d’entrevoir dans une taverne l’un des visages du Bien-Aimé. Du fond de sa poitrine, comme une réponse à une éventuelle incertitude monta Sa Parole : 

- « Je me manifeste à Mes serviteurs sous les formes qu’ils connaissent, afin qu’ils M’aiment sous tous les voiles. »

Le retour de son ami Salim le tira brusquement de ses méditations.

- Alors ? lui lança t-il, en lui tendant une coupe de vin rouge. 

Muhammad prit la coupe et la posa devant lui sans dire un mot. Pour le taquiner, Salim lui lança avec un air de plaisanterie :

- J’espère que tu ne t’ennuies pas dans notre paradis terrestre que savent si bien chanter nos poètes ! Il ne manque ni de mélodies envoutantes, ni de houris fascinantes, ni de boissons exquises ! Ce qui est en haut est en bas, disait Hermès Trimégiste. »

Muhammad, dont l’esprit a toujours été attentif  aux correspondances entre les différentes échelles de la réalité, accueillit avec un sourire les paroles de son ami. Alors, celui-ci lui rendit le sourire et lui serrant la main lui dit : 

- C’est cela que j’aime en toi, et qui, malheureusement, n’existe que chez peu de gens : tu ne juges jamais personne. Je t’ai observé, même quand certains de nos camarades débitaient des inepties, tu les écoutais avec respect. Et loin de participer aux sarcasmes des autres, tu nous disais : « c’est par nos erreurs que nous accédons à la vérité. Celui qui ne fait pas l’expérience du faux ne peut appréhender un jour le vrai. »

- Et moi, ce que j’aime en toi, c’est l’absence totale d’hypocrisie et ton courage de vivre ta quête de vérité sans prêter attention aux qu’en dira t-on. Les fonctions que tu exerces au Palais et que beaucoup t’envient n’ont pas affecté ta liberté de penser et de vivre. Beaucoup auraient craint de perdre leur situation et auraient chercher à la garder en se conformant aux conduites les plus conservatrices.

Sur ce, Salim se saisit de sa coupe, la leva à hauteur de son visage et lança plein d’une malicieuse ironie : 

- En tout cas, voici un délicieux nectar que ne boiront pas ceux s’interdisent le vin, mais s’autorisent l’envie et la calomnie ! Il vient de la région de Jerez où on sait si bien élever la vigne et faire fermenter le nabid. Mon ami le sommelier de cette taverne n’en réserve qu’à ses amis les plus proches.

Muhammad écoutait attentivement son ami, mais hésitait à prendre sa coupe. Puis, voyant la tristesse dans les yeux de son ami, approcha sa main de sa coupe. Et au moment où il allait s’en saisir, il sentit une main se poser délicatement sur son épaule. En se retournant, il vit alors, debout derrière lui, l’homme mystérieux aux cheveux gris qu’il avait aperçu en arrivant à la taverne. Celui-ci le regarda avec un air à la fois amical et paternel :

- Muhammad ! Ce vin n’est pas pour toi !

Surpris de voir l’inconnu prononcer son nom, il pensa d’abord qu’il s’agissait d’une connaissance de son père. Mais il vit alors un étrange rayonnement éclairer le visage de l’inconnu et sentit qu’une force invisible empêchait sa main de se mouvoir. 

- Bois, si tu veux, mais cette boisson n’est pas pour toi, c’est ce que je devais te dire ! 

La phrase n'était pas un reproche, ni un ordre et la voix invitait plutôt à une libération qu’à empêcher un interdit. C’est comme si elle voulait faire comprendre à Muhammad qu’il avait dépassé depuis longtemps l’ivresse que procure le vin. À partir de maintenant seule  l'ivresse divine devait le concerner.

Muhammad sentit qu’une clé venait d’ouvrir en lui une porte intérieure fermée jusque là. Il regarda de nouveau l’étranger et cette fois, il lut dans son visage une sagesse insondable, une sérénité comme celle qu’il rêvait d’atteindre un jour. L’étranger, tourna ses pas, se fondit dans la foule et disparut aussi discrètement qu’il était apparu.

Qui était cet inconnu ? Un ange ? un mirage ? Un éveilleur de conscience qui parcourait les lieux de perdition pour préserver les belles âmes du péché ? Non, il n’est rien de tout cela pensa Muhammad, ou alors…

Ses pensées furent interrompues par Salim qui l’apostropha ainsi :

- Tu ne bois pas ?

Muhammad comprit alors que son ami n’avait rien vu de la scène avec l’étranger. Celui-ci n’était perceptible que par les yeux de ceux à qui il était destiné. Le message devint évident pour Muhammad. Il avait reçu les enseignements qui lui étaient nécessaires pour accomplir la prochaine étape. Maintenant, il devait quitter cette taverne au plus vite et se laisser guider par de nouveaux messagers.

Intrigué et porteur d’un secret qu’il ne pouvait révéler à autrui, il posa une main apaisante sur l’épaule de Salim :

- Excuse-moi mon frère . Mon chemin dans ce lieu s’arrête maintenant pour cette nuit.

- Comme il te plaira, merci de m’avoir accompagné ici, même si tu ne veux pas partager avec moi cet excellent vin.

- Si, mon ami, grâce à toi, j’ai bu ici le meilleur vin et obtenu une ivresse inoubliable.

En se dirigeant vers la sortie, il vit alors près de la passerelle par où ils étaient entrés, les trois lumières couronner les têtes de Zouhour, Fathia et l’homme aux cheveux gris. Leurs visages exprimaient la satisfaction d’avoir rempli leurs missions dans la taverne-sanctuaire. 

À suivre...


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