Révélations dans la Taverne
Au fur et à mesure que la barque approchait du rivage, les sons des instruments de musique et du tambourin, devenaient de plus en plus intenses. Une symphonie de vie, charnelle et bruyante, remplaça brusquement la magie de l’ambiance spirituelle du fleuve. On quittait un monde pour un autre. Les deux amis commencèrent à percevoir nettement l’enthousiasme des convives qui manifestaient bruyamment leur joie ou leur peine dès qu’un chant était entamé.
Salim, habitué des fêtes nocturnes, jubilait déjà de retrouver ses complices de plaisir. Quant à Mohamed, il ne doutait pas un instant que derrière les apparences, il allait découvrir ce que son âme cherche en tout lieu : Sa Manifestation. L’écho du verset « Où que vous vous tourniez, là est la Face de Dieu » se fit de plus en plus lancinant. Cependant, il ignorait de quelle façon allait se manifester la Transcendance et s’opérer la Révélation.
Arrivé sur la berge, le passeur dirigea avec habileté la barque vers un petit escalier en bois. Les deux amis firent leurs adieux au vieil homme qui mit sa main sur son cœur en signe d’au-revoir. Ils posèrent pied sur le seuil de la taverne qui s’ouvrit à eux comme un havre chaud et bruyant. Le portier les accompagna jusqu’à la table où Salim avait l’habitude de s’installer. La salle, divisée en deux espaces distincts, accueillait à la fois de joyeux fêtards et des personnes plus discrètes dont la présence semblait jurer avec un lieu de plaisirs.
La première personne que rencontrèrent les yeux de Mohamed est un homme aux cheveux gris mais dont le visage respirait la jeunesse. Assis seul, non loin d’eux, dans un coin obscur, l’homme observait l’installation des deux amis. Aucune autre personne dans la taverne ne semblait remarquer sa présence ; les regards glissaient sur lui sans s’arrêter comme s’il était invisible. Seul Mohamed vit le halo émeraude qui l'entourait. Pas de doute, c’est l’une des cinq lumières qu’il avait aperçues depuis l'autre rive.
Les mains reposant sur la table, paumes ouvertes comme pour accueillir et bénir à la fois, l’homme ne buvait pas la coupe encore pleine posée devant lui. Il semblait ignorer complètement le monde qui l’entourait. On aurait dit qu’il n’était là que pour attendre l’arrivée de quelqu’un. Quand son regard croisa celui de Mohamed, ce fut comme si, malgré l’immensité de l’espace, deux astres venaient d'entrer en contact et s’illuminaient l’un l’autre.
Malgré l’attrait irrésistible de l’étrange personnage, Mohamed détourna pudiquement les yeux vers le côté du fleuve. Dans cette partie de la salle, grouillait une humanité joyeuse et bigarrée. On aurait dit que tout ce que Séville comportait de groupes ethniques et couches sociales s'était donné rendez-vous dans cette taverne. Des Arabes dont les tuniques fines laissaient penser qu'il s'agissait de fonctionnaires ou de secrétaires du palais, des Berbères portant des burnous de laine et conversant en langue amazigh et des artisans Ibères à la peau plus pâle venus en tenue de travail se côtoyaient ici dans un brouhaha incessant. Des femmes circulaient au milieu des hommes le plus naturellement du monde. La plupart d’entre elles, reconnaissables à leur habillement, étaient juives ou chrétiennes. Toute cette humanité hétéroclite réalisait, dans la joie, une fraternelle communion.
Sur une large estrade surélevée, des musiciens emplissaient l'air de mélodies envoûtantes. Les divers instruments, luths, flûtes et autres instruments à cordes, comme les auditeurs d'horizons disparates, mêlaient leurs sons aux rythmes tantôt lentement cadencés, tantôt frénétiques des tambourins.
Salim n’avait hâte que de déguster la première coupe. Mais il ne se laissait jamais servir sans prendre conseil de celui qu’il nommait « Ma’în ». C'était lui qui était chargé du choix des vins que la taverne proposait à ses clients exigeants. Il se leva alors de table pour aller commander lui-même son vin laissant seul son compagnon. Comme pour échapper à l’étrange influence de l’homme assis derrière lui, Mohamed lança son regard le plus loin possible. Mais il sentait le mystérieux halo l’envelopper au point que la salle aussi bien que les convives se teignirent de couleur émeraude. Est-ce que ce lieu de « moudjoun » changeait de nature ou c'est sa vision purifiée qui lui permettait d'ôter les voiles qui masquaient le « Trésor Caché désirant être connu"?
À peine allait-il se retourner vers l’homme qui l’intriguait qu’une dame âgée s’approcha de lui. Elle avait les cheveux gris et portait un grand voile blanc jeté sur les épaules. Il fut frappé par le fait que, malgré l'âge avancé que laissait deviner sa démarche, elle avait un visage aussi jeune que celui de la sainte Fatima bint al-Muthanna. Elle portait deux grands bouquets de fleurs de toutes les couleurs, mais où le jaune doré dominait. Une fois près de lui, elle l'accosta avec une voix d'une douceur infinie :
- Que la paix soit sur toi, mon fils! Tente ta chance, lui dit-elle en lui tendant son bouquet, et choisis une fleur!
Sous l’effet de la surprise, Mohamed hésita un instant. Alors elle ajouta:
- Mes fleurs ne sont pas à vendre. Ce sont elles qui m’emmènent vers ceux à qui elles désirent s’offrir ! Choisis une fleur et je te dirai son nom secret et son pouvoir spirituel.
Ne pouvant pas refuser une telle proposition Mohamed allait s’exécuter en saisissant une magnifique tulipe lorsque celle-ci perdit sa couleur attirante, laissant voir à côté d’elle une splendide rose dorée. Il la saisit aussitôt avec une grande émotion. La femme lui adressa un regard plein de satisfaction et lui dit :
- Tu as choisi le symbole d’amour, de beauté et de prospérité. Cette rose dorée s’offre à toi parce qu’elle a reconnu en toi l’âme d’un jardinier céleste qui sèmera, partout où il passera, les graines de Son Amour Infini.
Intrigué par les paroles pleines de conviction de la dame au bouquet de fleurs, Mohamed osa lui demander :
- Et toi, qui es-tu ? D’où viens-tu ? Et que fais-tu en ce lieu ?
Au lieu de répondre à ses questions, la dame continua son explication :
- Cette rose ne s’appelle pas warda comme les autres fleurs de son espèce, mais zahrat az-Zouhour (« la fleur des fleurs »). C’est ma préférée de toutes celles de mon bouquet ! C’est pour ça que je lui ai donné ce nom qui est le mien ! À peine eut-elle prononcé ces mots que le visage de la dame sembla se métamorphoser prenant les traits de la mère de Mohamed.
- Ta sainte mère Nûr est une lumière céleste et toutes les femmes reçoivent ses rayons qui t’éclaireront sur Le Chemin. Moi, c’est Zouhour !
Sans ajouter un mot, elle s’éloigna enveloppée d'une lumière dorée identique à celle qu’il avait entrevue depuis l’autre rive. Et pendant qu’il la suivait du regard, se dirigeant vers la rivière, il s’aperçut qu’elle passait près des gens sans que personne ne semble la voir. En arrivant à l’extrémité de la salle, elle se retourna vers lui, une dernière fois avec un grand sourire, avant de disparaître comme par enchantement.
À peine avait-elle disparu que le groupe de musiciens installés sur l'estrade commencèrent à faire vibrer leurs instruments à cordes. Les joueurs de luths se répondaient dans une m’chalya qui installait délicatement le mode de la nouba au programme. Et quand le ney entra en action, Mohamed, eut l’impression qu’il s’adressait à lui. La complainte qu'il exécutait lui semblait provenir du plus profond des cieux portant avec elle un message de réconciliation pour tous les êtres en conflit. Le silence des convives dans ce lieu de rires et conversations à haute voix était comme une acceptation de l’invitation céleste.
Au milieu des musiciens, trônait la chanteuse qui portait une longue robe de soie. De couleur bleu ciel, son habit était brodé de feuilles dorées représentant un arbre de vie. La tête légèrement penchée vers le sol, elle écoutait se dérouler le prélude instrumental, attendant patiemment le moment d'intervenir. Aussitôt la m'chaliya achevée, la chanteuse entama un istikhbar qui, dès les premiers vers, imposa un silence religieux dans la salle. S'élevant crescendo, sa voix lança une complainte amoureuse qui médusa l'assemblée :
« Tāhat ‘alā al-nufūsi al-qulūb ,
fa surra ‘āḏilun wa raqīb.»
« Les cœurs font souffrir les âmes par leur orgueil et leur fierté
Alors le censeur et l’espion se sont réjouis;
Mon cœur m’a quitté
Et je n’ai pas encore cessé de l’appeler!
La longue séparation m’a consumé, lui ai-je dit:
Il m’a répondu : l’union est procheToi l’ami sincère et bien aimé. »
Faisant écho à sa voix, la flûte répondit à son chant avec la même émotion. Et quand le musicien acheva sa dernière note, la chanteuse releva la tête et balaya des yeux les auditeurs assis en face d'elle; puis elle détourna la tête sur sa droite comme si elle cherchait une oreille complice de ce qu'elle allait déclamer. C'est alors que son regard rencontra celui de Mohamed et ne s'en détacha plus avant d'avoir achevé son improvisation:
yubdî l-‘udjâb khalfa l-hidjâb wa-lâ tudjâb
‘inda n-nidâ illâ idhâ tumlâ
ka’sa n-nadîm bi-l-mawridi l-‘ahlâ
Il révèle des merveilles derrière les voiles
Et tu n’auras pas de réponse à ta demande
Sauf quand sera remplie la coupe du commensal
A la source la plus douce.
En entendant l'expression khalfa l-hijab (derrière le voile), l'ambiguïté qui prévalait jusque là prit fin et Mohamed fut définitivement convaincu que sa venue en ce lieu n'était pas le fait du hasard. Même les lieux de perdition deviennent des sanctuaires spirituels de retrouvailles avec "Celui qui est partout" pour les cœurs purs qui possèdent des yeux intérieurs et savent immédiatement reconnaître la signature du Divin. Les êtres et les objets apparaissaient à Mohamed dans leur essence la plus secrète, comme les éclats multiples de la Création de l’Unique. Cette chanteuse, comme la vieille dame qui lui a offert la rose dorée, est une messagère qui, à travers ses chansons, parle d'amour et de séparation aussi bien pour l'auditeur profane que pour le cheminant initié.
Saadane Benbabaali. 24 janvier 2026, À suivre.
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