samedi 20 avril 2013

La Plume, la Voix et le Plectre: 8e partie et fin.

 
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L’homme, la femme et le cosmos

 
Malgré leur apparente simplicité, les poèmes appartenant au répertoire andalou algérien reflètent une conception très particulière des rapports amoureux. Les hommes (en tant qu’amants) sont invités  à participer à l’élan vital de la nature et à la symphonie du cosmos.  Cette exhortation leur est adressée par les créatures animées et inanimées appartenant à tous les niveaux de la création. Une lecture attentive permet d’établir une « échelle cosmologique » des principaux éléments qui participent à l’univers amoureux et bachique.

  • Au plan terrestre : les parterres de fleurs, les canaux et cours d’eau, les arbres, les collines, les montagnes…
  • Au plan intermédiaire : les oiseaux, la brise, le vent, les nuages, la pluie….
  • Au plan céleste : le soleil, la lune, les étoiles…

Mais c’est la femme qui apparaît comme la créature réunissant en elle toute la nature, tout le cosmos et même les créatures du Paradis :

Yaqûlûna fî l-bustâni husnun wa bahdjatun…
wa in shi’ta an talqâ al-mahâsina kulla-hâ
fa-fî wadjhi  man tahwâ djamî‘u l-mahâsini

On dit que charme, beauté et joie de vivre
Se trouvent dans le jardin...
Mais si tu désires profiter de toutes ces merveilles,
C’est dans le visage de celui que tu aimes,
Que tu les trouveras.

Sur son front ou son visage resplendissent tous les astres : soleil, lune et étoiles.

Toi dont le charme est sans pareil :
Ô croissant de lune, par une nuit obscure,
Luisant  au sein d’un nuage,
Tes rayons sont couleur d’or.[1]

La délicatesse de sa démarche et la beauté de ses yeux évoquent celles des gazelles et des faons :

Ô toi qui as le regard de gazelle, dis-moi
Es-tu un être humain ou bien un ange ?[2]

Sa taille élancée, fine et souple est comparée aux rameaux du saule et on admire la couleur des roses sur ses joues. Ses yeux ont la noirceur envoûtante de ceux des houris et les perles les plus rares sont dans sa bouche. Son haleine exhale les parfums les plus exquis et l’amant déguste sur ses lèvres des boissons paradisiaques. Enfin des fruits aux formes parfaites poussent sur sa poitrine.

Les poètes andalous et leurs successeurs ont ainsi concentré dans le corps de la femme un univers miniature avec ses minéraux, végétaux et animaux. Ils y ont uni aussi les plaisirs du monde terrestre aux délices du Paradis promis aux bienheureux dans l’au-delà. Par leur poésie, les washshâhûn tentent de réintégrer, avant l’heure, le Paradis d’où l’homme a été chassé à l’aube de la Création. L’expérience de l’amour est celle qui permet aussi à l’amant de saisir la multiplicité des apparences dans la réalité unique de l’Aimé. Un seul poète serait trop impuissant à donner à voir et à savourer toute cette beauté et ce bonheur. Cette poésie parvenue jusqu’à nous de manière anonyme est avant tout une oeuvre collective. Chaque individu y a apporté sa contribution dans la quête humaine d’absolu.

L’amour : entre délices et souffrances



Pour nommer ce sentiment qu’on appelle l’amour la langue arabe a forgé une longue liste de vocables :‘ishq, hawâ, wadd, sabb, hiyâm et shaghaf, mais aussi djunûn, walah, tatayyum, law‘a, wajd et kalaf . À chaque terme est sensé correspondre un état amoureux particulier. Ainsi l’ignorance d’un terme n’a pas que des conséquences littéraires mais une incidence plus profonde, car ignorer un mot c’est être amputé d’une couleur ou d’un parfum de l’amour. À l’inverse, l’être amoureux à qui l’expérience révèle une émotion inédite est en devoir de chercher le mot qui dépeint exactement ce qu’il ressent. Pour ce faire, il dispose de racines à partir desquels il peut forger le terme qui se rapproche le plus de la réalité vécue.
L’examen des textes chantés de nos jours amène à faire un constat sans équivoque : le vocabulaire amoureux s’est réduit de façon dramatique si l’on ne considère que les formes substantivées. Cependant l’expression de ces états passe depuis une certaine époque par d’autres voies rhétoriques que celles qu’empruntaient les Anciens : paraphrases, métaphores, et comparaisons.


Dans cette poésie, l’amour se décline sous ses deux aspects : il est dans l’union comme il est dans la séparation. Le narrateur principal est très souvent un amant qui sait apprécier la douceur comme l’amertume de l’amour ainsi que le proclame al-Kumayt ibn Zayd.

Al-hubbu fî-hi halâwat-un wa marârat-un
w-al-hubbu fî-hi shaqâwat-un wa na‘îmun.[3]

L’amour est douceur et amertume
L’amour est infortune et félicité.[4]

Les thèmes de l’union et de la séparation sont traités selon des combinaisons diverses. L’ingéniosité des poètes andalous réside dans leur capacité à présenter des variations infinies de situations à partir de canevas très simples :
-       L'amant qui a connu le bonheur de l'union est ensuite séparé de sa bien-aimée ;
-       L’amant qui a longtemps souffert de l’absence de l’être aimé, est finalement gratifié de la visite de celle qu’il désire;
-       L’amant souffre de l’indifférence de celle qui l’a envoûté et qui ne daigne pas répondre à ses avances.
-       L’amant, qui goûte aux délices de l’union, redoute au coeur même de son bonheur, les risques d’une séparation.

Pour commencer, la séparation comme l’union ne se présente jamais sous le même aspect dans la bouche de l’amant qui en fait part. Elles sont aussi originales que peuvent l’être des expériences individuelles, toujours inédites, parfois presque indicibles. C’est la raison pour laquelle le poète a parfois recours à des métaphores excessives :

Al-bu‘du Djahîm wal-qurbu Djanna
 L’éloignement est un enfer et l’union un paradis.

La souffrance due à la séparation mine totalement l’être de l’amant éperdu. Il perd le goût de la nourriture et le sommeil le fuit. Il dépérit, devient pâle et chétif. Véritable moribond, il veille, esseulé, avec les étoiles pour uniques compagnes. Son état révèle alors la passion que les règles de la courtoisie imposent pourtant de cacher. Et ce qui accroît sa peine, c’est la satisfaction des espions envieux, des cancaniers malveillants et des censeurs hypocrites. Ils se délectent de son malheur et ont le beau rôle de lui signifier qu’il mérite les tortures qu’il subit.
Quel que soit l’aspect sous lequel la séparation est décrite par le poète, elle est toujours une épreuve nécessaire qui permet de vérifier si l’amant mérite l’union à laquelle il aspire ou non. « Il n’y a pas d’amour heureux » proclame Aragon. En effet, les poèmes où les amants donnent à voir leur souffrance constituent la majorité du corpus des poèmes strophiques chantés au Maghreb.
Heureusement l’amant n’est pas toujours seul. L’amour a aussi ses alliés et défenseurs. C’est à eux que s’adresse la plainte de l’amoureux éploré. Commensaux, amis compréhensifs et personnes à l’esprit tolérant sont interpellées afin d’apaiser la douleur ou de juger du bon droit des amants persécutés par les ennemis de l'amour. Ils interviennent rarement dans le drame que vit celui qui les apostrophe. Mais ils semblent lui prêter une oreille compréhensive. Ils lui permettent ainsi de se soulager en exprimant sa peine :

Ami, je n’ai plus de patience
Et ma passion est toujours aussi intense.
Celle que j'aime me tourmente sans raison,
Et elle m’a banni de ses pensées.
Que Dieu me réunisse avec la lumière de mes yeux,
Au grand dépit des espions et des envieux ![5]

L’amant souffre, certes, mais n’est pas désespéré. Bien au contraire. Malgré les obstacles qu’il rencontre sur son chemin et qui le séparent encore de sa bien-aimée, il garde le ferme espoir de voir sa belle lui revenir ou céder à ses avances. Les atouts du « martyr » de l’amour sont une fidélité sans faille et une soumission totale aux caprices de la bien-aimée. Il a sa sincérité pour lui et sa dulcinée ne peut pas le nier. Il est prêt à reconnaître ses erreurs : parfois trop impatient, trop ambitieux ou pas assez discret. Il avoue même s’être engagé dans la voie de l’amour sans avoir évalué tous les risques que comporte une telle aventure. Mais décide t-on vraiment quand il s’agit d’aimer ? :
Al-djamal fattân wa-l-‘ishqu baliyya
La beauté est cause de troubles et la passion une calamité!

Quand ses propres forces lui semblent en deçà de l’épreuve à laquelle il est soumis, il s’en remet à Dieu Tout-Puissant qui est - bien entendu - toujours du côté des amants. Il Le rend témoin de sa fidélité, de son endurance et de la pureté de ses sentiments et lui demande d’amadouer sa belle et de neutraliser les ennemis de l'amour. Il lui arrive parfois, mais très rarement d’avouer son échec :
Yâ Allâh tawba !
Mon Dieu, je veux me repentir !

Mais on devine qu’il ne s’agit là que d’une ruse pour s’attirer la protection divine et repartir de plus belle à la conquête de son amour perdu :

Man qalli tub wa anâ na‘shaq wa nashrab
Qui donc m’invite au repentir à l’heure d’aimer et de s’enivrer.

L’amant fidèle et soumis est souvent récompensé par le retour de la bien-aimée. Elle répond alors à ses avances ou le comble d’une visite souvent nocturne. La rencontre des amants après la longue absence est alors l’occasion de fêtes sublimes dont les poètes nous gratifient dans de nombreux poèmes andalous. Seuls ou en compagnie de convives de choix, les amants trinquent à leurs retrouvailles. Le vin est partagé et l’ivresse vient révéler à l’amant des aspects insoupçonnés de la beauté de sa bien-aimée. Le front est plus éclatant de clarté, les yeux plus envoûtants que celles des houris et la salive de l’aimée surpasse en douceur le nectar que l’on sert à la ronde. C’est l’occasion de rendre la pareille aux ennemis d’hier. Et ce genre poétique qui ignore la satire fait alors une exception quand il s’agit de se gausser des ennemis de l'amour. Au grand dam des jaloux et des censeurs, les amants tirent les rideaux de leur demeure pour une nuit d’étreintes. Quant au raqîb,  il passera sa nuit dehors, avec au coeur la rage du jaloux vaincu :

Quelle joie ! La chance enfin me sourit :
Mon bien-aimé est ici en ma compagnie !
Je célèbre une fête en son honneur
Laissant nos ennemis dehors à leur douleur.[6]





 


ÉPILOGUE




Dans les pages qui précèdent, nous avons essayé, par des rappels historiques, des explications et des analyses, d’introduire le lecteur non initié au monde merveilleux de la poésie et du chant andalous. Nous avons convié chacun à devenir ainsi le dépositaire d’un héritage fabuleux légué par des générations d’artistes. Pendant des siècles, depuis 822, non seulement Ziryâb mais aussi tant de poètes et de musiciens anonymes ont apporté chacun leur pierre à cet édifice devenu patrimoine de l’humanité : la nawba andalouse.

Au cours des décennies qui vont du milieu du siècle dernier jusqu’à nos jours, de nombreux « maîtres » ont rempli leur mission en transmettant cet héritage à des hommes et des femmes qui pratiquent cet art à merveille. Les “enfants de Ziryâb“, conscients de la valeur inestimable de cet héritage, tentent chacun d’apporter leur contribution avec la spécificité qui les caractérise. Beihdja Rahal, avec sa voix mélodieuse et émouvante redonne une âme à des textes que des plumes anonymes ont composés. Avec son plectre et ceux de son ensemble, elle égrène, note par note les phrases sublimes qui composent les mélodies appartenant au mode raml.[7] C’est la voix et le jeu subtil de la chanteuse et de ses musiciens qui introduiront, mieux que toutes les analyses, l’auditeur attentif aux symphonies célestes dont parlent les soufis :

« Depuis qu'on m'a coupé de la jonchaie,
se lamente la flûte
ma plainte fait gémir l'homme et la femme.

Je veux un cœur déchiré par la séparation
pour y verser la douleur du désir.

Quiconque demeure loin de sa source
aspire à l'instant où il lui sera à nouveau uni[8]






BIBLIOGRAPHIE 




BENBABAALI Saadane, Poétique du muwashshah médiéval dans l’Occident musulman,  thèse de 3è cycle, Paris 3, 1987.

BENBABAALI Saadane, La Nawba andalouse et Les Cantigas de Santa Maria d’Alphonse le Sage, Université de l’Algarve, Portugal, 2003.

BENBABAALI Saadane, Love and drunkenness in the muwashshah as sung in the Maghreb, SOAS, Université de Londres, 8-10 Oct. 2004, ed. 2006

EL FASSI, Mohammed La musique marocaine dite musique andalouse, in Hespéris Tamuda III/ 1, 1962, p. 79-106.

EL HASSAR, Benali Tlemcen, Cité des grands maîtres de la musique arabo-andalouse, ed. Dalimen , Alger, 2002

HAFNAOUI A. et YELLES, Djelloul, Al-muwashshahât wa-l-azdjal, 3 tomes, Alger, 1975.

Horizons Maghrébins, Numéro Spécial : Musiques du Maroc, Presses Universitaires du Mirail, N° 43, année 2000.

PLENCKERS, Leo J., Les rapports entre le muwashshah algérien et le virelai du Moyen Âge, in  The challenge of the Middle East, University of Amsterdam, 1982. pp. 91-111

SERRI, Sid Ahmed, chants andalous, recueil des poèmes des noubates de la musique « Sanaa », Alger, 1997.


Saadane Benbabaali: La Plume, la Voix et le Plectre, Alger, 2008.
Emprunt autorisé avec citation de l'auteur.










[1]Yâ badî' al-housn : CD /1
[2] shabîh dayy al-hilâl, CD / 8           
[3] Cité dans Al-Muwashshâ‚ al-Washshâ’, Dâr Sâder, p.102.
[4], Le Livre du brocart, trad. S. Bouhlal, Gallimard, 2004, pp.108-109.
[5] Yâ mouqâbil : CD /9.
[6] Yâ mouqâbil : CD /9.
[8] Mathnawî : La Quête de l'Absolu de Djalâl-od-Dîn Rûmî, Eva de Vitray-Meyerovitch, (1990) Le Rocher.

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