dimanche 18 août 2013

Ibn Arabi ou le Poète de l'Amour divin (1), Shahada du père



La shahâda du père
« Kun ! »[1]


C’est à Murcie au mois de ramadan de l’année 560[2] que le Créateur nous a comblés d’un fils que nous appelâmes Muhammad. Sa venue apporta une joie immense à sa mère Nûr et me fit oublier pendant quelque temps les soucis de ma fonction. Nous vivions, en effet, depuis plusieurs mois dans une ambiance de guerre. Tout le sud d’al-Andalus était tombé aux mains des Berbères.  Ils étaient parvenus jusqu’aux portes de la Principauté de Murcie et menaçaient de plus en plus notre indépendance. Abû Ya’qûb qui venait de succéder à son père’Abd al-Mu’min avait établi sa capitale à Séville. Seule la région du Levante lui échappait encore grâce à la farouche résistance de notre émir Ibn Mardanîsh. Il tentait depuis deux ans de percer notre défense mais les Muwahhidûn[3], comme ils aimaient se nommer, n’avaient toujours pas réussi depuis dix-huit ans à soumettre la taïfa de Murcie. « Le Seigneur est Seul vainqueur, et les combats des hommes ne sont qu’illusions » me disait souvent mon père qui a connu, lui aussi, les guerres que le princes musulmans se livraient pour asseoir leur pouvoir ou élargir leur zone d’influence.
La naissance de mon fils occupa presque exclusivement mon esprit. Toutes les préoccupations militaires et administratives furent alors reléguées au second rang. Désormais, j’étais pressé de quitter les séances du Conseil pour rentrer dans notre demeure et me précipiter dans la pièce où le petit lit de Muhammad avait été installé. Quand je le trouvais éveillé, je me tenais là au-dessus de ce petit être sans lequel notre descendance s’éteindrait. « Voici, me disais-je, presque sans réfléchir “ahsan khalaf li-ahsani salaf ”[4]. Je songeai alors à notre famille que le Destin a transplantée si loin de sa patrie d’origine. Les Ta’iyy ont toujours vécu en Arabie où leur noblesse légendaire est connue de tous; rien ne laissait supposer que l’une de leurs branches s’installerait sur une terre dont ils n’avaient jamais entendu parler auparavant. Mais les décrets d’Allah sont imprévisibles. Il était écrit que les fiers nomades du désert du Hidjâz poursuivraient leur aventure humaine dans les plus belles cités d’al-Andalus.
J’allais souvent dans la chambre où il dormait et me tenais là, longtemps, immobile, à admirer les traits de Muhammad essayant de reconnaître les signes de sa ressemblance avec Nûr ou avec moi-même. Mon épouse venait toujours me rejoindre près du lit de notre enfant. Sans dire un mot, je savourais sur son visage épanoui le bonheur qui l’irradiait. Quand nous avions fini de goûter ensemble à ce moment de joie, nous nous retirions pour déjeuner. Il était alors le seul sujet de nos conversations. Nûr me racontait les moindres faits et gestes le concernant depuis mon départ au Palais jusqu’à mon retour. Je découvris à quel point une mère pouvait être observatrice quand il s’agissait de son enfant. Rien ne lui échappait : ni un sourire, ni un geste de la main ou encore une expression du visage. En l’écoutant, je ne pouvais m’empêcher de penser en moi-même « celui qui est ainsi aimé par sa mère l’était certainement aussi par son Créateur ! ».
Quelques années auparavant, j’aurais sans doute formulé pour lui, avec plus de conviction, un avenir des plus brillants. Je l’aurais vu à la tête des ministères les plus prestigieux, un vizir chargé des plus hautes fonctions. Mais en ces temps d’incertitudes, je ne savais pas trop dans quel monde il allait vivre et grandir. Al-Andalus n’était plus le paradis terrestre qu’avaient connu mes parents et surtout mes grands parents. Les menaces chrétiennes au Nord, les rivalités entre princes musulmans ainsi que les stratégies d’alliances et de contre alliances avaient mis fin à l’âge d’or du pays qui rivalisait naguère avec le Paradis céleste comme osait le proclamer le grand poète Ibn Khafâdja :

Habitants d’al-Andalus, c’est Dieu qui a fait votre bonheur
Entre l’ombre et les eaux, les arbres et les rivières
Le Jardin d’éternité est le  pays de vos demeures
Si j’avais à choisir, c’est lui qui aurait ma faveur.


Nous vivions depuis plus de vingt ans sous la menace de la marée berbère qui laminait tout sur son passage. Ni le Gharb[5], ni le Sharq[6] n’échappaient aux armées d’Abd al-Mu’min puis de son fils Abû Ya’qûb. De Mertola, de Shilb, de Batalyaws nous parvenaient des nouvelles peu rassurantes. Ni princes musulmans, ni seigneurs chrétiens, ni l’alliance des deux ne parvenaient à stopper l’inexorable avancée des almohades. Je me rappelle encore presque mot pour mot le discours que nous tint le Prince à la suite de ces évènements :
« L’heure est grave et la décision à prendre est urgente ! Je vous ai réunis, vous mes fidèles qui faites partie du premier cercle, pour définir notre conduite dans les heures dramatiques que nous vivons ! Vous avez réussi, malgré vos différences d’origines et de croyances, à créer une adminitration solidaire et harmonieuse. Soucieux de l’intérêt de notre principauté vous avez toujours fait passer l’intérêt de nos sujets avant ceux de votre clan ou groupe éthnique ! Aujourd’hui nous sommes tous appelés à faire un choix capital. Ou nous nous livrons aux Berbères incultes et sanguinaires ou nous leur faisons face comme un seul homme ! »
Nous étions tous au courant de la situation, mais ces paroles nous tirèrent d’une sorte d’inconscience dans laquelle nous vivions. Nous pensions sans doute que la force vitale d’al-Andalus était telle qu’aucun conquérant ne réussirait à la soumettre définitivement. « Que peuvent les feux de l’Enfer contre la douceur du Paradis ? » disait souvent mon père chaque fois que notre pays traversait des moments difficiles. Les Almoravides n’avaient-il pas tenté aussi de soumettre cette contrée à leur vision du monde sans jamais y parvenir ? À peine installés sur les rives verdoyantes du Guadalquivir et dans les cités prestigieuses de Cordoue, de Grenade et de Séville qu’ils finirent par se convertir à notre mode de vie. Les successeurs des premiers princes conquérants rétablirent très vite dans leurs cours les mœurs que leurs pères avaient condamnées. Chanteuses et poètes revinrent dans les cours des princes mécènes qui finirent par succomber aux charmes des belles captives chrétiennes et en firent leurs concubines.

« Ouvrir nos frontières à ‘Abd al-Mu’min, continua le Prince, c’est signer notre arrêt de mort. Ces fanatiques n’auront de cesse avant de détruire tout ce que nous avons patiemment édifié. Ils ne tolèreront jamais ni nos tavernes ni nos mosquées ! Ils brûleront les premières au nom de la sharî’a et trancherront le cou de nos fuqahâ sous pretexte d’hérésie ou de bid‘a[7] ! Ils ne connaissent de l’Islam que l’interprétation qu’en donne leur prétendu Mahdi. Jamais nous ne pourrions supporter leur rigorisme et les contraintes qu’ils imposeront aux hommes, aux femmes et même aux enfants ! »
Je me rappelle qu’au mot de contrainte, le shaykh osa interrompre le Prince rappelant notre compréhension de notre religion vénérée :
- Pourtant, notre religion prône la tolérance et l’amour entre les hommes ! le Coran ne proclame-t-il pas “point de contraine en religion ?”
- Certainement, reprit  le Prince, mais pas selon ces faux-dévôts qui ne connaissent du Coran ou du hadith que ce que leur prétendu Mahdi leur a enseigné ! Ils ont juré d’épurer l’Islam de tout ce qui contredit leurs mœurs primitives ! Pour eux tout n’est que bida‘ et kufr[8] ! Sur ce terrain, ils n’acceptent aucune discussion, leur seul argument est le sabre ! De la décision que nous prendrons dépendra non seulement le sort du Levante, mais d’al-Andalus dans sa totalité ! Si Murcie tombe entre les mains d’Abd al-Mu’min, nous entrerons dans le siècle des ténèbres ! nous sommes devenus, malgré nous, le bouclier de la Civilisation contre la barbarie ! 

Cette dernière phrase finit par entrainer l’adhésion de tous les assistants qui venaient d’écouter effarés, les prédictions apocalyptiques de leur souverain. Musulmans, chrétiens juifs et agnostiques se sentirent tous concernés et solidaires. La désolation et le chaos menaçaient notre univers. Nous croyions que la tragédie vécue lors du débarquement des Almoravides n’allait plus jamais se reproduire. Mais l’histoire se répétait avec un visage encore plus hideux cette fois-ci. Les nouveaux « réformateurs » étaient plus fanatiques que les précédents. Chaque prière du vendredi était devenue l’occasion de fustiger les kuffâr instruments d’Iblîs[9] et alliés des mécréants. On ne s’adressait plus à la raison du croyant comme le recommande notre Livre sacré mais à ses instincts les plus bas. Des précheurs enflammés flattaient les sentiments vindicatifs des petites gens de la ‘amma conditionnant ainsi les masses pour les préparer aux futures épurations.
Les nouvelles que nous rapportaient les fugitifs depuis quelques mois n’étaient guère rassurantes ! À Cordoue comme à Séville, les Berbères avaient pris des mesures draconiennes contre ce qui représentait pour nous la civilisation et le progrès et qui pour eux n’était que preuves de vie dissolue. On interdisait les concerts, on brûlait les instruments de musique et les livres où nos poètes et hommes de lettres parlaient d’amour et d’ivresse ! Les femmes n’osaient plus s’aventurer seules dans les rues comme elles le faisaient depuis des décennies après le revirement moral de derniers princes almoravides. Sur les bords du Guadalquivir les tavernes où l’on chantait et dansait jusqu’au lever du jour se turent à jamais. Après la prière du soir, les ruelles de Cordoue comme celles de Séville étaient désormais désertes. Les habitants se sentaient épiés même dans leurs demeures et n’osaient organiser aucune fête qui aurait pu être considérée comme une bid‘a. Les mariages et les circoncisions se faisaient désormais dans la discrétion la plus totale. Les occasions de rire, de chanter et de boire devenaient de plus en plus rares et ceux qui pouvaient fuir le faisaient à la moindre occasion. C’est ainsi que notre principauté recueillit des milliers de Sévillans et de cordouans pour qui la vie était devenue désormais impossible sous les Berbères.
Plus que jamais ces vers de notre grand poète Ibn Khafâdja me revenaient à l’esprit :

Le désir de demeurer est une forteresse vouée à la destruction
Et tous les édifices élevés dans la vie sont promis à la disparition.

En sonnant l’alarme, Ibn Mardanish visait à souder son Conseil consultatif avant de se préparer au combat frontal contre les envahisseurs du Maghreb. Il se savait personnellement visé par les Berbères pour qui il était une victime désignée. Les pseudos-réformateurs lui reprochaient certes son train de vie luxueux, mais surtout son mode de vie emprunté aux chrétiens. Il est vrai qu’il aimait se vêtir comme eux et portait les mêmes armes que les castillans. Il équipait ses chevaux de la même manière et trouvait du plaisir à parler leur langue. Ayant recruté de nombreux castillans, navarrais et catalans pour consolider ses troupes, il avait bâti pour eux de nombreuses tavernes que fréquentaient librement même certains musulmans. Pour toutes ces raisons-qui nous étaient devenues naturelles- les almohades considéraient Murcie comme la capitale de la débauche et de la trahison. Elle était une forteresse impie à abattre avec autant d’urgence que les places fortes chrétiennes qui les menaçaient au Nord. Ainsi le sort du Prince était-il lié à celui de la Principauté et celui d’al-Andalus dépendait à son tour de notre destin.
Le conseil se termina naturellement par le soutien indéfectible au Prince. Nous savions tous ce qui nous attendait en cas de victoire des Berbères avec lesquels n’existaient aucune solution de compromis  Nous acceptames un prélèvement supplémentaire d’impôts pour faire face aux dépenses que nécessistaient l’achat d’armes nouvelles et le recrutement de nombreux auxiliaires parmi les mercenaires chrétiens. La cohésion des membres du Conseil donna des forces nouvelles à Ibn Mardanish qui prit alors la tête d’une résistance farouche qui dura plus de trente ans.
Adepte du principe selon lequel c’est dans l’attaque que réside la meilleure défense, il harcela sans répit les troupes d’Abd al-Mu’min. Son audace le poussa même à se rapprocher tellement  de nos adversaires qu’il faillit une fois prendre Cordoue. Mais changeant brusquement de tactique à la suite d’informations erronées, il fonça sur la capitale Séville afin de donner un coup décisif à l’adversaire. Malheureusement, les Berbères avaient réussi à mobiliser autour d’eux une grande partie de la plèbe dont le soutien empêcha Séville de tomber entre les mains d’Ibn Mardanish. 

Les mois succédèrent aux mois, de petites victoires furent suivies de défaites, mais les frontières du royaume résistèrent à l’invasion. Nous nous habituâmes à l’incertitude du lendemain, mais sans jamais désespérer. La présence de Muhammad était pour nous comme un rempart contre le malheur : il était la vie et l’espoir. Chaque jour de la vie de notre enfant nous apportait son lot de joies et de satisfactions. Une curiosité exceptionnelle le caractérisait. Il aimait surtout nous faire répéter les noms des choses. Ce fut d’abord celles que son regard pouvait atteindre, puis de plus en plus tout ce qui était de l’ordre du sentiment. Il finit par connaitre tous les mots qui désignaient la tristesse, la joie, l’étonnement, la compassion etc…Lorsque quelqu’un entrait chez nous, il guettait la moindre expression sur son visage ou dans ses yeux avant de lancer:
-       Tante, qu’est-ce qui te chagrine ? Ton visage est immobile.
-       Mère, qu’est-ce qui te rend si gaie ? Tes yeux brillent comme des étoiles.
L’étape suivante fut celle du dessin et surtout de l’écriture. C’est auprès de sa mère que Muhammad commença sa véritable instruction. Doué d’une mémoire prodigieuse, il apprit très vite à réciter un grand nombre de sourates et de poèmes. Avant même de le confier à un précepteur, Nûr lui enseigna tous les secrets de l’alphabet. Il progressa si vite qu’il se jetait désormais sur tout document qui portait une écriture. Il finit par lire couramment les lettres que je rédigeais pour le Prince. J’étais toujours surpris d’entendre dans sa bouche le texte de missives adressées à nos alliés pour une aide en hommes et en armes. Il me demandait ensuite de lui dessiner tout ce qu’il lisait. Je me prêtais souvent à son jeu et finis par lui mettre entre les mains une véritable encyclopédie des armes de l’époque. Je remarquais que cela le fascinait de voir qu’aux mots correspondaient des choses bien réelles. Cela lui donna un profond respect de la chose écrite et créa en lui un puissant désir de maîtriser cette arme supérieure à toutes les autres : la connaissance de la lecture et de de l’écriture. Il me demandait souvent :
-       Écris-moi un arbre !
Puis :
-       Maintenant dessine-le moi !
Ensuite, il comparait le mot et le dessin cherchant à percer le secret de chaque lettre et le pouvoir qu’elle avait de participer à désigner tout ce qui existe. Il résumait cela par une expression que je n’ai jamais oublié : «  les mots savent tout ! alors je veux connaître tous les mots !»

Très attentive à chacun de ses progrès, Nûr finit par concevoir pour Muhammad un avenir des plus prestigieux :
-       il sera ministre un jour, aimait-elle à me répéter comme pour conjurer le sort et éteindre en son âme toute crainte dans ces années de guerre.
-       Il sera ministre, si Dieu le veut, mais je veux surtout qu’il soit un homme complet.
Nûr se chargea alors de lui transmettre non seulement les bases de sa future formation d’adîb[10], mais également les règles de bienséance. La tâche fut d’autant plus aisée que Muhammad vouait à sa mère un amour profond. Les longues heures de “travail” passaient comme des moments de bonheur intense. Chaque fois que je revenais du palais, je le trouvais occupé comme le serait un étudiant studieux alors qu’il n’avait encore que quatre ans. Je finis par trouver qu’il se consacrait trop aux études pour son âge. Je proposais alors à Nûr de le confier à un maître d’équitation pour que la souplesse et l’habileté physiques viennent compléter ses prouesses  intellectuelles. Le Prophète n’a-t-il pas recommandé à tout musulman d’apprendre à monter un cheval ? Muhammad fut enchanté par la proposition car il aimait naturellement les animaux. Il était émerveillé par le roucoulement d’une colombe ou le battement des ailes d’un papillon dans le jardin de la maison.   

Tous droits réservés: Saadane Benbabaali





Ibn Arabi ou le Poète de l'Amour divin (à paraître)



[1] À l’ordre divin « kun !» ( sois ! ), l’âme répond par l’obeissance en venant à l’existence.
[2] Il serait né le 27 juillet 1165 (17Ramadân 560) ou , selon d’autres sources, le 6 août (27Ramadân 560 ).
[3] Connus en Occident sous le nom d’Almohades
[4] « Le meilleur descendant de la plus noble ascendance »
[5] Partie occidentale d’al-Andalus correspondant à peu près au Portugal actuel
[6] Partie orientale d’al-Andalus : le Levante.
[7] Innovation non conforme aux Traditions.
[8] Hérésie.
[9] Satan.
[10] Lettré.

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