samedi 24 janvier 2026

Ibn Arabi, le Maître des maîtres. Révélations dans la Taverne


Révélations dans la Taverne



Au fur et à mesure que la barque approchait du rivage, les sons des instruments de musique et du tambourin, devenaient de plus en plus intenses. Une symphonie de vie, charnelle et bruyante, remplaça brusquement la magie de l’ambiance spirituelle du fleuve. On quittait un monde pour un autre. Les deux amis commencèrent à percevoir nettement l’enthousiasme des convives qui manifestaient bruyamment leur joie ou leur peine dès qu’un chant était entamé. 


Salim, habitué des fêtes nocturnes, jubilait déjà de retrouver ses complices de plaisir. Quant à Mohamed, il ne doutait pas un instant que derrière les apparences, il allait découvrir ce que son âme cherche en tout lieu : Sa Manifestation.  L’écho du verset « Où que vous vous tourniez, là est la Face de Dieu » se fit de plus en plus lancinant. Cependant, il ignorait de quelle façon allait se manifester la Transcendance et s’opérer la Révélation. 


Arrivé sur la berge, le passeur dirigea avec habileté la barque vers un petit escalier en bois. Les deux amis firent leurs adieux au vieil homme qui mit sa main sur son cœur en signe d’au-revoir. Ils posèrent pied sur le seuil de la taverne qui s’ouvrit à eux comme un havre chaud et bruyant. Le portier les accompagna jusqu’à la table où Salim avait l’habitude de s’installer. La salle, divisée en deux espaces distincts, accueillait à la fois de joyeux fêtards et des personnes plus discrètes dont la présence semblait jurer avec un lieu de plaisirs.


La première personne que rencontrèrent les yeux de Mohamed est un homme aux cheveux gris mais dont le visage respirait la jeunesse. Assis seul, non loin d’eux, dans un coin obscur, l’homme observait l’installation des deux amis. Aucune autre personne dans la taverne ne semblait remarquer sa présence ; les regards glissaient sur lui sans s’arrêter comme s’il était invisible. Seul Mohamed vit le halo émeraude qui l'entourait. Pas de doute, c’est l’une des cinq lumières qu’il avait aperçues depuis l'autre rive.


Les mains reposant sur la table, paumes ouvertes comme pour accueillir et bénir à la fois, l’homme ne buvait pas la coupe encore pleine posée devant lui. Il semblait ignorer complètement le monde qui l’entourait. On aurait dit qu’il n’était là que pour attendre l’arrivée de quelqu’un. Quand son regard croisa celui de Mohamed, ce fut comme si, malgré l’immensité de l’espace, deux astres venaient d'entrer en contact et s’illuminaient l’un l’autre.


Malgré l’attrait irrésistible de l’étrange personnage, Mohamed détourna pudiquement les yeux vers le côté du fleuve. Dans cette partie de la salle, grouillait une humanité joyeuse et bigarrée. On aurait dit que tout ce que Séville comportait de groupes ethniques et couches sociales s'était donné rendez-vous dans cette taverne. Des Arabes dont les tuniques fines laissaient penser qu'il s'agissait de fonctionnaires ou de secrétaires du palais, des Berbères portant des burnous de laine et conversant en langue amazigh et des artisans Ibères à la peau plus pâle venus en tenue de travail se côtoyaient ici dans un brouhaha incessant. Des femmes circulaient au milieu des hommes le plus naturellement du monde. La plupart d’entre elles, reconnaissables à leur habillement, étaient juives ou chrétiennes. Toute cette humanité hétéroclite réalisait, dans la joie, une fraternelle communion.


Sur une large estrade surélevée, des musiciens emplissaient l'air de mélodies envoûtantes. Les divers instruments, luths, flûtes et autres instruments à cordes, comme les auditeurs d'horizons disparates, mêlaient leurs sons aux rythmes tantôt lentement cadencés, tantôt frénétiques des tambourins. 


Salim n’avait hâte que de déguster la première coupe. Mais il ne se laissait jamais servir sans prendre conseil de celui qu’il nommait « Ma’în ». C'était lui qui était chargé du choix des vins que la taverne proposait à ses clients exigeants. Il se leva alors  de table pour aller commander lui-même son vin laissant seul son compagnon. Comme pour échapper à l’étrange influence de l’homme assis derrière lui, Mohamed lança son regard le plus loin possible. Mais il sentait le mystérieux halo l’envelopper au point que la salle aussi bien que les convives se teignirent de couleur émeraude.  Est-ce que ce lieu de « moudjoun » changeait de nature ou c'est sa vision purifiée qui lui permettait d'ôter les voiles qui masquaient le « Trésor Caché désirant être connu"? 


À peine allait-il se retourner vers l’homme qui l’intriguait qu’une dame âgée s’approcha de lui. Elle avait les cheveux gris et portait un grand voile blanc jeté sur les épaules. Il fut frappé par le fait que, malgré l'âge avancé que laissait deviner sa démarche, elle avait un visage aussi jeune que celui de la sainte Fatima bint al-Muthanna. Elle portait deux grands bouquets de fleurs de toutes les couleurs, mais où le jaune doré dominait. Une fois près de lui, elle l'accosta avec une voix d'une douceur infinie :

- Que la paix soit sur toi, mon fils! Tente ta chance, lui dit-elle en lui tendant son bouquet, et choisis une fleur!

Sous l’effet de la surprise, Mohamed hésita un instant. Alors elle ajouta:

- Mes fleurs ne sont pas à vendre. Ce sont elles qui m’emmènent vers ceux à qui elles désirent s’offrir ! Choisis une fleur et je te dirai son nom secret et son pouvoir spirituel.


Ne pouvant pas refuser une telle proposition Mohamed allait s’exécuter en saisissant une magnifique tulipe lorsque celle-ci perdit sa couleur attirante, laissant voir à côté d’elle une splendide rose dorée. Il la saisit aussitôt avec une grande émotion. La femme lui adressa un regard plein de satisfaction et lui dit :

- Tu as choisi le symbole d’amour, de beauté et de prospérité. Cette rose dorée s’offre à toi parce qu’elle a reconnu en toi l’âme d’un jardinier céleste qui sèmera, partout où il passera, les graines de Son Amour Infini. 

Intrigué par les paroles pleines de conviction de la dame au bouquet de fleurs, Mohamed osa lui demander :

- Et toi, qui es-tu ? D’où viens-tu ? Et que fais-tu en ce lieu ?

Au lieu de répondre à ses questions, la dame continua son explication :

- Cette rose ne s’appelle pas warda comme les autres fleurs de son espèce, mais zahrat az-Zouhour (« la fleur des fleurs »). C’est ma préférée de toutes celles de mon bouquet ! C’est pour ça que je lui ai donné ce nom qui est le mien ! À peine eut-elle prononcé ces mots  que le visage de la dame sembla se métamorphoser prenant les traits de la mère de Mohamed. 

- Ta sainte mère Nûr est une lumière céleste et toutes les femmes reçoivent ses rayons qui t’éclaireront sur Le Chemin. Moi, c’est Zouhour !

Sans ajouter un mot, elle s’éloigna enveloppée d'une lumière dorée identique à celle qu’il avait entrevue depuis l’autre rive. Et pendant qu’il la suivait du regard, se dirigeant vers la rivière, il s’aperçut qu’elle passait près des gens sans que personne ne semble la voir. En arrivant à l’extrémité de la salle, elle se retourna vers lui, une dernière fois avec un grand sourire, avant de disparaître comme par enchantement. 


À peine avait-elle disparu que le groupe de musiciens installés sur l'estrade commencèrent à faire vibrer leurs instruments à cordes. Les joueurs de luths se répondaient dans une m’chalya qui installait délicatement le mode de la nouba au programme. Et quand le ney entra en action, Mohamed, eut l’impression qu’il s’adressait à lui. La complainte qu'il exécutait lui semblait provenir du plus profond des cieux portant avec elle un message de réconciliation pour tous les êtres en conflit. Le silence des convives dans ce lieu de rires et conversations à haute voix était comme une acceptation de l’invitation céleste. 


Au milieu des musiciens, trônait la chanteuse qui portait une longue robe de soie. De couleur bleu ciel, son habit était brodé de feuilles dorées représentant un arbre de vie. La tête légèrement penchée vers le sol, elle écoutait se dérouler le prélude instrumental, attendant patiemment le moment d'intervenir. Aussitôt la m'chaliya achevée, la chanteuse entama un istikhbar qui, dès les premiers vers, imposa un silence religieux dans la salle. S'élevant crescendo, sa voix lança une complainte amoureuse qui médusa l'assemblée :  


« Tāhat ‘alā al-nufūsi al-qulūb ,

 fa surra ‘āḏilun wa raqīb.»


« Les cœurs font souffrir les âmes par leur orgueil et leur fierté

Alors le censeur et l’espion se sont réjouis; 

Mon cœur m’a quitté

Et je n’ai pas encore cessé de l’appeler!

La longue séparation m’a consumé, lui ai-je dit:

Il m’a répondu : l’union est procheToi l’ami sincère et bien aimé. »


Faisant écho à sa voix, la flûte répondit à son chant avec la même émotion. Et quand le musicien acheva sa dernière note, la chanteuse releva la tête et balaya des yeux les auditeurs assis en face d'elle; puis elle détourna la tête sur sa droite  comme si elle cherchait une oreille complice de ce qu'elle allait déclamer. C'est alors que son regard rencontra celui de Mohamed et ne s'en détacha plus avant d'avoir achevé son improvisation: 


yubdî l-‘udjâb     khalfa l-hidjâb    wa-lâ tudjâb

‘inda n-nidâ    illâ idhâ   tumlâ

ka’sa n-nadîm   bi-l-mawridi l-‘ah


Il révèle des merveilles derrière les voiles

Et tu n’auras pas de réponse à ta demande

Sauf quand sera remplie la coupe du commensal

A la source la plus douce.


En entendant l'expression khalfa l-hijab (derrière le voile), l'ambiguïté qui prévalait jusque là prit fin et Mohamed fut définitivement convaincu que sa venue en ce lieu n'était pas le fait du hasard. Même les lieux de perdition deviennent des sanctuaires spirituels de retrouvailles avec "Celui qui est partout" pour les cœurs purs qui possèdent des yeux intérieurs et savent immédiatement reconnaître la signature du Divin. Les êtres et les objets apparaissaient à Mohamed dans leur essence la plus secrète, comme les éclats multiples de la Création de l’Unique. Cette chanteuse, comme la vieille dame qui lui a offert la rose dorée, est une messagère qui, à travers ses chansons, parle d'amour et de séparation aussi bien pour l'auditeur profane que pour le cheminant initié. 


Saadane Benbabaali. 24 janvier 2026, À suivre.

lundi 8 avril 2024

UNE PASSION POUR AL-ANDALUS

RENCONTRE AVEC MONSIEUR SAADANE BENBABAALI 

 

Interview réalisée par

 OUARET ZAHRA    et SAADI HIND


     


Monsieur Saadane BENBABAALI est un écrivain, traducteur et essayiste né en Algérie 
en 1948. Il a eu une formation bilingue français/arabe. Il obtient une licence en lettres à 
l’Université d’Alger où il enseignera la grammaire et la stylistique françaises. Il enseignera 
aussi dans différents établissements secondaires avant de partir en France pour continuer 
ses études.  Nous avons eu l’honneur de l’accueillir le 28 novembre 2017 à l’université Paris 8 afin de lui poser quelques questions que vous trouverez ci-dessous. Au cours de cet entretien, il a partagé avec nous son expérience, son parcours et son amour pour l’apprentissage. 


1- Quand et comment avez-vous commencé à vous intéresser à la littérature Arabe classique et Andalouse ? 

Avant de m’intéresser à la littérature arabe classique et à la littérature andalouse je me suis d’abord intéressé à la langue arabe. Tout a commencé lors de mes années de collège en Algérie. J’ai eu la chance, de la sixième jusqu’à la fin de la troisième, de bénéficier d’un enseignement bilingue (arabe et français) qui me permit d’avoir un bon niveau en arabe. Je rajouterai aussi que mes parents qui avaient le souci de me permettre d’approfondir la langue arabe m’avaient également inscrit dans des écoles privées. Les enseignants que j’ai eus au collège mont fait aimer cette langue passionnément. Je me suis beaucoup intéressé à la littérature mais à cette époque je n’avais pas pour objectif de devenir arabisant ou enseignant d’arabe.
 

À l’Université d’Alger, j’ai étudié la littérature française dans la filière des lettres modernes françaises où j’ai eu la chance de suivre l’enseignement de professeurs français passionnants. Ils m’ont donné l’envie d’approfondir la langue et la culture françaises et surtout de devenir un jour écrivain en français. J’ai alors commencé à écrire surtout des poèmes en français et quelques essais de romans. À la fin de ma licence, mon professeur Kamel MALTI m’a demandé de me joindre à son équipe pour enseigner la grammaire et philologie françaises à l’Université d’Alger.

 

Puis en 1976, j’ai obtenu une bourse pour aller en France pour faire des études en didactique du français langue étrangère au CREDIF, un organisme de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud. 

 

À la fin des années 80, en accompagnant ma fille qui voulait faire de la musique andalouse, j’ai été tellement séduit par cette musique que j’ai acheté une guitare et j’ai commencé à apprendre à en jouer. Ce sont donc les chants andalous qui m’ont permis de renouer avec la langue arabe. Un groupe avancé qui donnait des concerts de musique andalouse avait besoin de traductions pour leurs concerts, je me suis donc occupé de la traduction en français des textes qu’ils chantaient. Cela m’a tellement intéressé que je me suis inscrit à la Sorbonne-Nouvelle en littérature classique arabe et en 1987 j’ai soutenu une thèse intitulée « Poétique du muwashshah dans l’Occident musulman médiéval ». C’est ainsi que j’ai changé de voie et trouvé celle qui allait marquer le restant de ma vie. 

2- Quels sont les traits distinctifs de la littérature Andalouse médiévale par rapport à la littérature Arabe classique ? 


L’histoire de l’Espagne musulmane ou Al-Andalus commence en 711 et se termine en 1492 avec la chute du Royaume nasride à Grenade. Au début du huitième siècle il y avait 12 mille soldats issus presque tous du Maghreb, parmi eux il y avait seulement 400 ou 500 soldats de langue et culture arabes, tous les autres étaient des berbères.  La proportion des berbères qui parlaient vraiment l’arabe et qui pouvaient éventuellement connaître la littérature du Moyen-Orient était limitée. La première période fut donc surtout une période d’imitation de la littérature orientale. Il était de règle d’admirer les œuvres des auteurs arabes de Damas, de Koufa ou de Bagdad et d’écrire comme eux. 

Vers la fin du dixième siècle, un peu plus de berbères se sont mis à parler l’arabe ainsi que beaucoup d’espagnols de souche convertis à l’islam. C’est à ce moment que les enseignements du Coran, du hadith, de la littérature arabe se sont vraiment développés.  C’est à ce moment-là aussi que des Andalous, fiers de leur origine, ont voulu exprimer leurs goûts et leurs visions de la vie avec leurs propres mots. Ce fut alors la naissance de la littérature andalouse comme un acte d’indépendance culturelle. Parmi leurs apports les plus remarquables, les Andalous ont inventé le muwashshah, une poésie strophique avec une structure particulière. Cette poésie est une véritable révolution car elle bouscula les règles de la poésie traditionnelle. En effet, les nouveaux poètes multipliaient les rimes et utilisaient des mètres différents dans le même poème. Mais surtout, ils terminaient parfois leurs poèmes par une dernière strophe qui comportait un envoi final appelé khardja. Cette khardja est souvent mise dans la bouche d’une femme amoureuse et audacieuse qui exprime ses désirs dans un langage mêlant le dialecte andalou et l’espagnol ancien. Nous sommes loin de la qasida ancienne à rime unique, mètre unique et rédigée uniquement en Fusha. 

 

3- Quel est votre auteur préféré et pourquoi ? 

 

Je ne peux pas me contenter de citer un seul auteur car j’en aime plusieurs.  Chronologiquement parlant, je citerai les auteurs préislamiques car ils nous ont apporté les parfums d’une période mythique, la période préislamique que l’on a tort, d’ailleurs, de nommer « djahiliyya » qui signifie « ignorance ».

Le deuxième auteur, si j’ose dire, c’est Celui qui a dicté le Coran. Il est Dieu pour les croyants musulmans et l’Inimitable Inspirateur d’un homme dont le Message changea la face du monde.

Je citerai ensuite les poètes des périodes omeyyades et abbasides (fin 7e siècle-10e siècle) des amoureux comme ‘Umar ibn Abî Rabi’a, des poètes bachiques comme Abû al-hindi et Abû Nuwas ou élégiaque et mystiques comme Abu al-‘Atahiyya. C’est aussi un auteur qui m’a beaucoup intéressé car il parle de la mort d’une façon très profonde et très touchante. J’aime beaucoup Al-Hamadhani pour ses célèbres Maqâmât. Ensuite, chronologiquement toujours et non par ordre de préférence, viennent les auteurs andalous de muwashshahât. Enfin, et je terminerai avec Mahmoud Darwich pour la poésie moderne.


4- Pensez-vous que la littérature arabe est suffisamment connue en Occident ? 

 

Des générations d’arabisants célèbres en France, comme ailleurs en Europe et dans tous les grands pays, se sont intéressés à la littérature arabe. Ils ont réalisé des travaux considérables de traduction et de publication. Cependant, leurs ouvrages ne touchent qu’un public limité, notamment parce que les grands médias ne les font pas connaître suffisamment, mais aussi à cause du rapport souvent complexe que l‘Occident moderne entretient avec le monde arabe. On pourrait presque dire que l’engouement des orientalistes des 18 e et 19 e siècle fut plus profond que l’intérêt des occidentaux contemporains. 

 

5- Est-ce que cette passion pour la littérature andalouse a eu un impact sur votre vie personnelle ? 

 

Totalement. Elle m’a d’abord donné l’envie de visiter plusieurs fois l’Andalousie, en famille, de façon personnelle, mais aussi lors de séjours que j’ai organisés pour mes élèves et étudiants depuis 1993. Depuis cette date, j’ai conduit plus de 1000 étudiants, amis, artistes-musiciens et chanteurs au cours de 20 voyages en Andalousie.

Mes cours à l’Université Paris 3, durant 20 ans, ainsi que mes nombreuses conférences ont porté essentiellement sur la culture andalouse. J’ai également publié deux livres bilingues sur la musique et la poésie andalouses : "La plume, la voix et le plectre" en 2008 et "La Joie des âmes" en 2010. Et je suis en train de terminer un troisième intitulé ‘L’art de Vivre ou le carpe Diem andalou » ainsi qu’une biographie romancée de l’un des plus grands penseurs mystiques andalous : le soufi Ibn Arabi.

Et après mon départ à la retraite, j’ai décidé de m’installer à Grenade, en Andalousie où je vis depuis plus de quatre ans.

 

6- Pourquoi avez-vous fait le choix de vous installer en Andalousie ? 



J’ai décidé de m’installer là où les auteurs que j’ai aimés ont composé une poésie et une musique merveilleuses que je déclame et chante. Je parcours quotidiennement les paysages qui ont inspiré les poètes de l’époque. Je me laisse aller à rêver au Palais de l’Alhambra, dans le quartier de l’Albaycin ou dans le quartier gitan du Sacromonte à Grenade. Je me déplace souvent à Cordoue pour visiter sa Grande Mosquée et sa cité –vestige Madinat az-Zahra. J’adore déambuler dans les palais et jardins de l’Alcazar à Séville. Je ne cesse d’admirer des monuments comme le minaret de la Grande mosquée almohade, nommé aujourd’hui Giralda. Et je peux assister à l’Université de Grenade aux cours d’histoire de la musique andalouse par exemple de mes collègues espagnols arabisants.

Il y a encore tellement d’autres raisons de vivre ici, mais je ne peux les citer toutes.

 

7- Depuis que vous êtes installé en Andalousie, est-ce que votre regard sur la littérature arabe a changé ? 

 

Très certainement. J’ai enfin le temps de lire ou relire tous les livres qui étaient en attente sur les étagères de ma bibliothèque. Ce qui a changé c’est que maintenant je ne lis plus pour enseigner, mais par pur plaisir ou pour écrire de nouveaux livres sur la poésie, la culture et l’histoire d’al-Andalus. Je suis devenu mon propre professeur et mon propre disciple. J’aime m’instruire en satisfaisant mes envies.

La littérature arabe est un univers si vaste que plusieurs vies ne suffiraient pas pour en faire le tour. Comme je l’ai dit, je profite de mon séjour en Andalousie pour apprendre et approfondir la langue espagnole afin de pouvoir accéder à ce qui a été écrit en Espagne sur la littérature arabe.

 

8- Avez-vous des projets afin de promouvoir la culture arabe en Andalousie ? 

 

Oui, actuellement, je travaille à relancer des partenariats entre les universités parisiennes et l’Université de Grenade. Cela permettra de développer des liens bénéfiques pour l’enseignement de l’arabe en Espagne et de permettre à des étudiants de venir en Andalousie travailler sur de nombreux manuscrits arabes que personne n’a encore ouverts. 

Je continue d’accueillir régulièrement des amoureuses et amoureux d’al-Andalus à qui je fais découvrir quelques secrets qui m’ont été révélé depuis mon installation à Grenade. Il est question aussi de futurs voyages organisés par des connaissances et amis à partir de la France ou de l’Algérie que je guiderai sur les chemins de ce merveilleux pays.  

 

 

9- Avez-vous gardé un lien avec Paris ? Avec des anciens étudiants? 

 

On ne quitte pas une ville comme Paris facilement. Pour tout dire, on ne la quitte jamais vraiment. Alors, j’y retourne régulièrement pour y retrouver d’anciens amis et collègues avec lesquels je poursuis depuis de longues années des projets autour de la langue et la culture arabes.  Je suis resté fidèle àmes amis musiciens dont je vais visiter les ateliers et les chorales comme Saad Eddine al-Andaloussi, Amine Khettat, Mériem Beldi ou les amis du groupe Le « Malouf tunisien de Paris ».

Quant à mes étudiants, ils sont très fidèles, puisqu’ils maintiennent avec moi des liens solides grâce aux réseaux sociaux et suivent mes publications dans mon Blog ( adabarabiqadim.blogspot.com ).

D’autre part à chaque retour à Paris, je revois ceux qui le peuvent, autour d’un café ou de délicieuses pâtisseries parisiennes pour échanger directement nos nouvelles. 

 

10- Quels conseils donneriez-vous aux étudiants qui souhaitent poursuivre leurs études dans le but d’enseigner plus tard la littérature arabe classique? 

 

Le premier conseil est celui que l’un de mes maîtres m’a donné un jour : « faîtes le métier que vous aimez ! Une fois que vous avez décelé votre véritable envie, faites tout pour la satisfaire! ». Si vous aimez la littérature arabe, les résultats de vos recherches vont rendre un grand service à des personnes qui désirent la connaître et vous jouerez un grand rôle dans l’établissement de liens culturels entre les Français et cette culture si riche et si merveilleuse.

Ne désespérez jamais, approfondissez le sillon de votre recherche et soyez généreux dans votre enseignement en ne comptant pas les heures de préparation et de dispense de votre enseignement. Vous recevrez alors le plus beau des salaires : la joie sur les visages de ceux à qui vous aurez appris à aimer ce que vous aimez vous-mêmes. 



Benbabaali Saadane, Docteur en littérature classique arabe 

Auteur, traducteur.

Président de l'Association:  Confluences Europe, Maghreb et Orient 

Blog : Littérature et culture arabes :  https://adabarabiqadim.blogspot.com/

 

 

vendredi 2 décembre 2022

Aspects profane et spirituel de la poésie andalouse chantée 1ère Partie

Aspects profane et spirituel

de la poésie andalouse chantée

avant et après la chute de Grenade

 

Montréal, le 22 octobre 2022


Saadane BENBABAALI







Remerciements


À Zaki, Amina, Sid-Ali avec qui, depuis des mois, par Wathsapp et email, ce projet a été mis au point.

·    À tous les membres du Conseil de l’Association Mezghena de Montréal à qui je dois l’invitation et ma présence parmi vous ce soir.

·    À tous les musiciens, interprètes qui ont donné corps musicalement au projet

 et qui vont nous régaler ce soir avec une nouba Sika aux relents d’Andalousie ;

·    Merci aussi à tous mes amis de Montréal qui ont répondu à mon appel et à chacune et  chacun de vous qui, par votre présence et votre écoute, serez nos partenaires dans ce dialogue historico, poético-musical.


 

Le titre :

 

Aspects profane et spirituel de la poésie andalouse chantée

 avant et après la chute de Grenade

 

Nous allons essayer en quelques minutes de parler 

·    d’une poésie particulière née en Espagne musulmane la poésie strophique appelée muwashshah et zadjal

·    apparue  en Andalousie musulmane au 11e siècle

·    puis transmise au Maghreb après la chute du dernier Royaume musulman en Andalousie, celui de Grenade en 1492

·     et enrichie depuis cette date jusqu’au siècle dernier par des générations de poètes et musiciens maghrébins.

·    Nous allons essayer de traiter à la fois son aspect profane et sacré afin de montrer aussi bien la dimension festive terrestre de cette poésie que sa portée spirituelle sacrée grâce à des auteurs soufis comme Ibn Arabi, Al-Shushtari et Abû Madyan Shu‘ayb.

·     

Al-Andalus, carrefour des cultures

 

D’abord qu’est-ce que cette contrée nommée al-Andalus où ont été créées, façonnées et transmises les poésies et la musique dont nous allons parler ?

Aujourd’hui l’Andalucia, est l’une des 19  régions en Espagne.

En revanche, al-Andalus est le nom donné à un territoire aux frontières changeantes qui comprenait au départ presque la totalité de l’Espagne et du Portugal actuels.

 

Pourquoi donc al-Andalus nous intéresserait t-elle ?

 

·            Son rapport particulier avec l’Europe et l’Orient:

·            Elle a joué, malgré certains dénis, un grand rôle dans la transmission de savoirs scientifiques et littéraires à l’Europe. C’est à Averroès ( Ibn Rushd 1126-1198) que la Renaissance européenne doit notamment ses Commentaires d’Aristote. Et c’est aux poètes andalous que les troubadours provençaux doivent la forme strophique de leurs poèmes et de nombreux thèmes amoureux courtois.

 

·            Loin du pouvoir central abbaside installé à Bagdad, les Andalous se sont doté d’un califat autonome, le califat omeyyade qui, à la fin du 10e siècle et au début du 11e  a fait d’Al-Andalus la  patrie du raffinement, du goût du luxe et de la courtoisie amoureuse notamment sous le règne de Abderrahmane III.

 

·    L’expérience sociale et humaine remarquable qu’elle a constituée en tant que foyer de rencontres et d’échanges et la formation d’une nation multi-ethnique où Ibères (juifs et chrétiens), Arabes (musulmans) et Berbères (nouvellement et partiellement islamisés) ont connu une symbiose sociale comme il en a existé très peu dans l’histoire humaine.  Cette expérience a duré de 711 à 1492.

 

Al-Andalus a intéressé et continue à intéresser autant les chercheurs arabes que les orientalistes occidentaux

·    Les uns cherchant à y retrouver la gloire d’un passé prestigieux après le déclin de la civilisation musulmane

·    Les autres un exemple de société de coexistence pacifique et harmonieuse ou au contraire la preuve de l’impossibilité de cohabiter pour des peuples de cultures ou de religions différentes.

 

Après la chute du dernier royaume musulman à Grenade en 1492 puis l’expulsion des morisques au début du 17e siècle, des actions furent entreprises pour effacer les traces de cette histoire particulière dans la Péninsule ibérique. Mais le sol et le sous-sol espagnols et portugais gardent encore des vestiges dont les plus célèbres et les plus visibles sont l’Alhambra à Grenade, la grande mosquée et Madinat az-Zahra  à Cordoue et la Torre de Oro ou la Giralda à Séville.

 

 

 

Une poésie ornée et embellie : le muwashshah

 

 

Structure et thématique :

 

Al-Andalus nous a légué une poésie qui constitue une part importante du patrimoine littéraire arabe. Après avoir commencé par imiter les grands poètes orientaux, les Andalous ont senti la nécessité de se libérer de cette tutelle. Ils ont alors inventé une forme originale de poésie exprimant les spécificités de leur identité particulière.

Les poètes andalous vont opérer une véritable révolution en  abandonnant les poèmes bâtis sur un mètre et une rime uniques. Ils inventent, dès la fin du 10e siècle, une forme nouvelle de poésie appelée muwashshah (mot qui signifie en arabe poésie embellie, enjolivée) :

 

Du point de vue structurel, cette poésie strophique comporte des rythmes métriques multiples et une multiplication des rimes.

 

Sur le plan thématique, les poètes (washshahûn) se détournent totalement des sujets guerriers, de l’évocation de la mort et des pleurs sur les vestiges de la bien-aimée. Ils envoient aussi aux oubliettes les descriptions des déserts et développent une poésie de la nature avec ses jardins à l’image de ceux du « Paradis céleste » promis aux bienheureux par le Coran.

 

Etude socio-historique

 

Ce nouveau genre poétique connut une évolution dont on peut rappeler ici brièvement les principales étapes :

 

Le véritable développement du muwashshah s’est produit au XIe siècle.

 

De nombreux poètes qui excellèrent dans cet art nouveau sont issus de classes sociales

modestes : Ibn al-Labbâna (le fils de la crémière), al-Khabbâz (le boulanger), al-Djazzâr

(le boucher) ou Ibn Djâkh al-Ummî (l’illettré). Mais la Khassa  (l’élite) - qui avait

d’abord pris de haut cette poésie qui dérogeait aux règles de la poésie traditionnelle-

finit par composer dans le nouveau genre poétique. Au 14e siècle, le souverain Yûsuf III

lui-même composa des muwashshahât.

 

Dès le XIIe siècle, le muwashshah  commence à franchir le Détroit pour aller conquérir

aussi bien le Maghrib voisin que des contrées plus lointaines en Orient.

 

À partir du VIe / XIIe siècle les illustres représentants du mouvement soufi Abû Madyan,

Ibn ‘Arabî et al-Shushtarî composèrent des poèmes strophiques dans lesquels ils

exprimèrent leurs expériences spirituelles.

Nous en reparlerons dans la dernière partie de cet exposé.

 

 

La particularité de cet art poétique

·            Emploi du parler andalou dialectal et de l’ancien idiome espagnol - le romance- dans les pointes finales appelées khardjas

·            Liaison étroite avec le système musical andalou encore vivant de nos jours dans les pays du Maghreb et dont je parlerai plus loin.

 

 

Les thèmes profanes de la poésie andalouse

 

 

1.L’homme, la femme et le cosmos

 

Malgré leur apparente simplicité, ces poèmes strophiques reflètent une conception très particulière des rapports amoureux. Les hommes (en tant qu’amants) y sont invités à participer à l’élan vital de la nature et à la symphonie du cosmos

 

Tous les éléments naturels participent à l’univers amoureux et bachique :

·            Au plan terrestre : les parterres de fleurs, les canaux et cours d’eau, les arbres, les collines, les montagnes…

·            Au plan intermédiaire : les oiseaux, la brise, les nuages, la pluie….

·            Au plan céleste : le soleil, la lune et les étoiles…

 

Cependant c’est la femme qui réunit en elle tous les éléments de la symphonie cosmique :

Yaqûlûna fî l-bustâni husnun wa bahdjatun…

wa in shi’ta an talqâ al-mahâsina kulla-hâ

fa-fî wadjhi  man tahwâ djamî‘u l-mahâsini

 

On dit que charme, beauté et joie de vivre

Se trouvent dans le jardin...

Mais, si tu désires profiter de toutes ces merveilles,

C’est sur le visage de celui que tu aimes,

Que tu les trouveras.

 

Sur son front ou son visage, tous les astres resplendissent : soleil, lune et étoiles.

Ô croissant de lune, par une nuit obscure,

Ton charme est sans pareil .

 

La délicatesse de sa démarche et la beauté de ses yeux évoquent celles des gazelles :

Ô toi qui as le regard de gazelle, dis-moi

Es-tu un être humain ou bien un ange ?

 

Les poètes andalous et leurs successeurs ont ainsi concentré dans le corps de la femme un univers miniature avec ses minéraux, végétaux et animaux. Ils y ont uni aussi les plaisirs du monde terrestre aux délices du Paradis promis aux bienheureux dans l’au-delà.

 

Sa taille élancée, fine et souple est comparée aux rameaux du saule ;

ses joues ont la couleur des roses ;

Ses yeux ont la noirceur envoûtante de ceux des houris ;

Sa bouche recèle les perles les plus rares ;

Son haleine exhale les parfums les plus exquis ;

Sur ses lèvres, l’amant déguste un divin nectar ;

Enfin sur sa poitrine poussent des pommes et des grenades aux formes parfaites.

 

 

2.   Amour et ivresse andalous

 

Dans les muwashshahât, le « sujet lyrique » est souvent un amant au cœur déchiré par un amour impossible. Mais il proclame son « noble » amour et sa soumission à la bien-aimée comme dans la chanson  Yâ Sahib al wadjh al djamil que nous écouterons tout à l’heure

 

Ô toi dont  le visage est charme et beauté,

Pitié  pour mon coeur épris d'amour ;

Sans médecin ni guide contre mon mal,

J'implore ton consentement et me soumets à toi

Je suis esclave de ton amour et mon coeur te désire ;

J'ai perdu ma vie à t'aimer sans espoir

Toi qui m'as ignoré et m'as abandonné

Mais que puis-je faire d'autre sinon t'obéir

Afin d'obtenir l'amour que toi seul peux donner?

 

Mais c’est Ibn al-Khatîb (m. en1374), le ministre-poète de Grenade, qui exprimera cette douleur d’aimer avec un accent particulier dans sa célèbre muwashshaha qui commence par « Djâda-ka al-ghaythu… » (8). L’amoureux reconnaît que son destin est de rechercher l’amour même s’il doit pour cela se consumer totalement :

 

« Pourquoi donc, chaque fois que souffle le vent d’Est, mon cœur

A t-il un nouvel accès de passion et de désir ?

Mon cœur s’est attiré les soucis et la maladie

Mais il recherche avidement les peines d’amour.

Une passion ardente brûle ma poitrine

Comme le feu brûle les herbes sèches

Il n’a laissé en moi qu’un peu de sang

Comme les traces de l’aube après la nuit obscure ».

 

L’amoureux est très souvent un être débordant d’amour (‘âshiq), l’ami intime (al-khalîl), mais il se distingue surtout par son comportement « courtois » (6). Il souffre mais ne perd jamais l’espoir de reprendre sa place dans le cœur de celle qu’il aime. C’est ce que nous écouterons dans ce zadjal intitulé : Yâ nâs a-mâ ta‘dhirounî

 

Bonnes gens, ne compatirez-vous pas

Au malheur qui me frappe ?

Même les censeurs ont eu pitié de moi

Tant je passe mes nuits à guetter les étoiles !

Par Dieu, bonnes gens, comment en suis-je venu

À m’éprendre de celle qui refuse l’union ?

Mais, j’en fais le serment, je ne perdrai pas espoir

Jusqu’à ce qu’elle soit auprès de moi

Et qu’elle vienne partager ma coupe

Au grand dépit des envieux et des censeurs ;

 

 

L’amant connaît les lois de l’amour et sait les respecter. Et la première de ces lois consiste à se soumettre totalement à celle qu’il aime ; l’amant est patient (sâbir), humble et docile (dhalûl). Il accepte son sort et « endure sans révolte les affres de l’amour » nous dit Ibn Baqî :

« Je me plains et tu sais quel est mon état (…)

(Mais) S’il n’y a point de chemin vers toi,

La patience pour une belle est une noble qualité.

Je suis consentant et j’accepte ce qui m’atteint

Comme souffrance et comme peine d’amour. » (9)

 

Ibn Sahl (m. 1251) exprime aussi la soumission de l’amant en ces termes :

« Je la remercie pour ce qu’elle m’a laissé (de souffle de vie)

Et ne la blâme point pour ce qu’elle a consumé

Ce qu’elle fait est bien, même lorsqu’elle est injuste

Je n’ai pas de pouvoir sur ce qui m’arrive

Puisqu’elle a pris la place de mon âme. » (10)

 

 

La seconde loi est la fidélité à la bien-aimée. L’amant se caractérise par sa constance dans l’amour (al-wadd) et un attachement sans faille à celle qu’il aime. Chez Al-Khabbâz l’amant proclame sa fidélité en ces termes :

 

 

« De ma bien-aimée, jamais je ne me séparerai

En amour, j’accepte de paraître telle qu’une ombre

Le cœur affligé, j’espère obtenir ses faveurs. » (11)

 

« N’écoutes pas les reproches, Ô mon cœur,

Au sujet du mal d’amour qui est nécessité,

La fidélité en amour est un devoir pour moi,

Et non pour celui qui me blâme ;

Il m’importe peu de perdre ma vie… » (12)

Pour avoir subi avec succès l’épreuve d’amour, que les troubadours appellent l’Assag, l’amant exemplaire connaîtra alors la plus belle des récompenses : la présence de la bien-aimée et c’est alors qu’amour et ivresse se conjuguent dans des retrouvailles que chanteront nos amis musiciens dans ce poème bachique Dîr al ‘uqâr

 

Échanson, fais passer les coupes

Et remplis la mienne aussi.

Que ton vin chasse mes ennuis,

Et me redonne vie !

Aujourd’hui, la lumière de mes yeux est revenue ;

Ma gazelle m’a rendu visite,

Face à moi, elle s’est assise,

Et, comme un astre, m’a illuminé.

Qu’il est doux de boire un vin

Tiré des joues écarlates de ma bien-aimée.

 

Ma belle m’a rendu visite,

Et pour elle je fais la fête ;

J’ai préparé les meilleurs mets

Et des vins aux sublimes saveurs.

 

 

Parfois le poète andalou donne la parole à des jeunes filles dans des compositions osées, défiant les règles sociales où elles proclament tout haut leur droit à l’amour comme on peut le lire chez Al-Kumayt al-Batalyawsî :

« Je jure par Dieu que ma peine d’amour m’a consumée

Je vais crier car il a brisé ma poitrine

Il a blessé mes lèvres et dispersé (les perles) de mon collier.» (14)

 

Chez Ibn Sharaf, un washshah de la même époque, l’amoureuse n’hésite pas à bousculer un tabou important en réclamant vengeance contre sa propre mère qui l’empêche de rencontrer son amant. Elle déclare en dialecte andalou :

 

« Maman ! Pourquoi dois-je souffrir ainsi

Alors que mon amant demeure près de chez nous ?

Ô gens, si je meurs d’amour

Que l’on se venge de ma mère !» (15)